Un pro­duit à double tranchant

Al Ahram Hebdo - - Environnement - Da­lia Ab­del-Sa­lam

Une équipe de cher­cheurs eu­ro­péens a étu­dié la den­si­té de la couche d’ozone au-des­sus de l’Arc­tique et ré­vèle que des tem­pé­ra­tures par­ti­cu­liè­re­ment basses ont en­traî­né une di­mi­nu­tion consi­dé­rable de l’ozo­no­sphère au cours des der­nières se­maines. Ces tra­vaux ont été me­nés par des scien­ti­fiques de 16 ins­ti­tu­tions de re­cherche eu­ro­péennes. Ils sont ba­sés sur les don­nées four­nies par plus de 30 sta­tions de son­dage de l’ozone si­tuées en Arc­tique et Sub­arc­tique. Comme l’ex­plique Markus Rex, cher­cheur à l’Ins­ti­tut Al­fred-We­ge­ner de re­cherches po­laires et ma­rines de Post­dam, cette di­mi­nu­tion a été en­gen­drée par un cli­mat ex­cep­tion­nel­le­ment froid dans la haute at­mo­sphère, al­lié à la pré­sence per­sis­tante de chlo­ro­fluo­ro­car­bones (CFC). Si ces gaz in­ter­dits par le protocole de Montréal sont l’une des mul­tiples ori­gines de la des­truc­tion de la couche d’ozone, les cher­cheurs in­sistent éga­le­ment sur le rôle du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique dans ce phé­no­mène.

Suite à la sé­rie d’ac­ci­dents qui ont af­fec­té la cen­trale de Fu­ku­shi­ma, les pays sont en alerte quant aux den­rées im­por­tées du Japon. A Taï­wan, un contrôle des ali­ments la se­maine der­nière a ré­vé­lé des traces de ra­dia­tions sur 14 kg de fèves. Cette dé­cou­verte qui a eu lieu di­manche à Taï­wan consti­tue la pre­mière conta­mi­na­tion ali­men­taire en de­hors du Japon. En ef­fet, d’autres traces ra­dio­ac­tives avaient dé­jà été dé­tec­tées dans du lait et des épi­nards au sein du ter­ri­toire ja­po­nais.

Cette fois, il se pour­rait que la conta­mi­na­tion ait eu lieu lors du tran­sit des fèves puisqu’elles sont pas­sées par l’aé­ro­port Na­ri­ta de To­kyo avant d’être ré­ex­pé­diées vers Taï­wan. L’AFP a rap­por­té que se­lon les au­to­ri­tés sa­ni­taires taï­wa­naises, ces fèves émet­taient 11 bec­que­rels (bq) par ki­lo d’iode ra­dio­ac­tif et 1 bq par ki­lo de cé­sium 137. Elles ont été im­mé­dia­te­ment dé­truites, mais Taï­wan en­gage la population à ne pas pa­ni­quer pour au­tant.

LE NU­CLÉAIRE est au­jourd’hui sy­no­nyme de risque. C’est vrai qu’il nous pro­cure l’éner­gie, mais il nous pro­cure aus­si les ra­dia­tions et la peur ! La ca­tas­trophe de la cen­trale de Fu­ku­shi­ma au Japon a re­lan­cé le dé­bat sur l’éner­gie nu­cléaire par­tout dans le monde : son coût, son uti­li­té, sa du­ra­bi­li­té et ses risques. Le monde doit-il dé­sor­mais choi­sir entre éner­gie nu­cléaire et éner­gie re­nou­ve­lable ?

Dans le Wa­shing­ton Post, Mi­chael Le­vi, di­rec­teur du pro­gramme sur la sé­cu­ri­té éner­gé­tique et le chan­ge­ment cli­ma­tique au Con­seil des re­la­tions in­ter­na­tio­nales, énu­mère les 5 mythes qui en­tourent l’éner­gie nu­cléaire. Se­lon lui, la sé­cu­ri­té était une ques­tion cri­tique du nu­cléaire, mais de­puis quelques an­nées, la prin­ci­pale ques­tion au­tour de cette source d’éner­gie est son coût. Pas seule­ment le coût de pro­duc­tion de l’élec­tri­ci­té une fois la cen­trale cons­truite, mais aus­si le coût de l’in­ves­tis­se­ment pour construire la cen­trale, l’en­tre­te­nir, la pro­té­ger, re­cy­cler les dé­chets et la dé­man­te­ler un jour. « En 2009, l’élec­tri­ci­té nu­cléaire avait un coût de 30 % su­pé­rieur à ce­lui du char­bon et du gaz, prin­ci­pa­le­ment parce que la construc­tion des cen­trales nu­cléaires coûte par­ti­cu­liè­re­ment cher », ex­plique Mi­chael Le­vi.

Le­vi af­firme par ailleurs que les cen­trales nu­cléaires sont des cibles fa­ciles pour les ter­ro­ristes. « Jus­qu’à pré­sent, les pro­grès tech­no­lo­giques ne peuvent pas rendre le nu­cléaire sans risque. En fait, toutes les formes d’éner­gie com­portent des risques pour l’homme et pour l’en­vi­ron­ne­ment : les bar­rages se brisent, les pla­te­formes pé­tro­lières ex­plosent, les mines s’ef­fondrent », dit-il. Les éner­gies re­nou­ve­lables,

un choix par­fait Au vu de ces vé­ri­tés, des pays eu­ro­péens comme l’Ita­lie et l’Au­triche ont ar­rê­té l’uti­li­sa­tion du nu­cléaire. D’autres pays eu­ro­péens ont dé­ci­dé de ne pas construire de nou­velles cen­trales nu­cléaires comme la Bel­gique, la Suède, les Pays-Bas et l’Al­le­magne qui a an­non­cé en 2000 sa dé­ci­sion d’aban­don­ner toute source d’éner­gie d’ori­gine nu­cléaire sur une pé­riode de 30 ans.

Pour Sa­bri Ibra­him, ci­toyen égyp­tien et pré­sident de l’As­so­cia­tion cultu­relle arabe dans la ville al­le­mande de Brême, l’Egypte doit pen­ser mille fois avant de mettre en exé­cu­tion son pro­jet d’éner­gie nu­cléaire dans la ré­gion d’Al-Da­baa. « Après toutes les ca­tas­trophes oc­ca­sion­nées par les cen­trales nu­cléaires dans le monde, la sé­cu­ri­té de ce genre d’éner­gie est re­mise en ques­tion. Et voi­là que le Japon, un des pays les plus avan­cés en ma­tière de tech­no­lo­gie, n’ar­rive pas à maî­tri­ser la ca­tas­trophe de Fu­ku­shi­ma. Les nuages ra­dio­ac­tifs oc­ca­sion­nés par de telles ca­tas­trophes ne sont pas contrô­lables. Il n’y a pas dans le monde en­tier un lieu sûr pour se dé­bar­ras­ser des dé­chets nu­cléaires. Le nu­cléaire est un casse-tête et au lieu de ré­soudre le pro­blème éner­gé­tique, il va créer des tas d’autres pro­blèmes en­vi­ron­ne­men­taux, éco­no­miques, sociaux et de sé­cu­ri­té », ex­plique Sa­bri Ibra­him qui vient d’en­voyer un cour­rier élec­tro­nique au mi­nistre d’Etat pour les Af­faires de l’en­vi­ron­ne­ment en Egypte, Ma­gued Georges, pour l’en­cou­ra­ger à s’op­po­ser à cette idée de cen­trale nu­cléaire dans le pays.

Mais quelle est l’al­ter­na­tive si l’éner­gie nu­cléaire pa­raît au­jourd’hui de plus en plus ris­quée ? Les re­gards se portent dé­sor­mais sur les éner­gies re­nou­ve­lables. L’Egypte pos­sède tous les fon­de­ments de cette éner­gie. Elle a le so­leil toute l’an­née et l’es­pace. Les cel­lules pho­to­vol­taïques né­ces­sitent beau­coup d’es­pace ! Quelque 96 % de la su­per­fi­cie de l’Egypte est un dé­sert non uti­li­sé. L’Egypte peut aus­si pro­duire de l’éner­gie éo­lienne. La vi­tesse des vents en Egypte est de 10 à 12 mètres par se­conde, ce qui fait du pays un en­droit par­fait pour les tur­bines éo­liennes.

Un autre point qui ren­force le choix des éner­gies re­nou­ve­lables c’est qu’elles ne né­ces­sitent pas de com­bus­tible mais seule­ment du vent et du so­leil. Dans le cas du nu­cléaire, l’Egypte n’est pas un pays pro­duc­teur de plu­to­nium, le seul moyen c’est de l’im­por­ter d’Afrique du Sud ou de n’im­porte quel autre pays. Dans ce cas, tout dé­pen­dra des règles du mar­ché et des mé­ca­nismes de l’offre et de la de­mande. Le com­bus­tible qui est bon mar­ché au­jourd’hui ne le se­ra pas for­cé­ment de­main et l’Egypte se­ra sous la pres­sion des ex­por­ta­teurs du com­bus­tible nu­cléaire ! C’est en tout cas l’avis de cer­tains ex­perts.

Se­lon les chiffres du mi­nis­tère de l’Elec­tri­ci­té en Egypte, le coût de pro­duc­tion d’un mé­ga­watt à tra­vers des cen­trales éo­liennes est 5 à 6 fois in­fé­rieur à ce­lui pro­duit à tra­vers une cen­trale nu­cléaire. En plus, la ques­tion des dé­chets et leur re­cy­clage met le nu­cléaire en cause beau­coup plus que le re­nou­ve­lable. Les dé­fen­seurs du nu­cléaire Pour­tant, le dé­bat conti­nue et le nu­cléaire aus­si a ses dé­fen­seurs. « Pour­quoi ne voyez-vous que les pays eu­ro­péens qui dé­noncent le nu­cléaire ? Il y a des pays eu­ro­péens qui, même après la ca­tas­trophe de Fu­ku­shi­ma, conti­nuent à construire des cen­trales nu­cléaires comme la Fin­lande et la Hon­grie. En plus, il faut se po­ser la ques­tion : pour­quoi les Etats-Unis conti­nuent-ils à uti­li­ser cette éner­gie tan­dis qu’ils ont la ca­pa­ci­té du point de vue éco­no­mique et tech­nique de pas­ser à l’éner­gie re­nou­ve­lable ? Ils ont l’es­pace, le so­leil et le vent », de­mande le Dr Abou-Ba­kr Ra­ma­dan, res­pon­sable de l’Agence de la sû­re­té nu­cléaire dé­pen­dant de l’Au­to­ri­té égyp­tienne de l’éner­gie ato­mique. Pour lui, les pro­blèmes ne manquent pas en ce qui concerne les éner­gies re­nou­ve­lables. En Egypte, par exemple, les cel­lules pho­to­vol­taïques sont me­na­cées par la pous­sière. De plus, il n’y a pas moyen de sto­cker l’éner­gie so­laire. Quant à l’éner­gie éo­lienne, le vent en Egypte n’existe qu’à cer­tains en­droits.

Pour la ques­tion du com­bus­tible, le Dr Abou-Ba­kr pense que l’Egypte ga­gne­ra en pro­fi­tant des prix ac­tuels très bas du com­bus­tible nu­cléaire, et de­main si les prix aug­mentent, il se­ra pos­sible de pas­ser à d’autres sources d’éner­gie. « Le nu­cléaire c’est pour le bien de notre pays et pour ré­pondre à des be­soins crois­sants en éner­gie ! Nous de­vons em­prun­ter le che­min que beau­coup d’autres pays ont em­prun­té », af­firme le Dr Ra­ma­dan.

Le nu­cléaire est une res­source éner­gé­tique qui, il est vrai, a pris de l’am­pleur, mais ce­la ne veut pas né­ces­sai­re­ment dire que c’est le meilleur choix. Des pays qui ont in­ves­ti des mil­liards et des mil­liards d’eu­ros dé­noncent au­jourd’hui les in­con­vé­nients de cette éner­gie. Pour beau­coup, l’Egypte a peut-être la chance de ne pas avoir com­men­cé son pro­jet nu­cléaire. Et il est temps de le ré­éva­luer

Des nuages ra­dio­ac­tifs conti­nuent de s’échap­per de la cen­trale de Fu­ku­shi­ma.

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