Le tour de la Syrie

Al Ahram Hebdo - - Opinion - Rad­wane Zia­deh

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N1988, l’or­ga­ni­sa­tion syn­di­cale po­lo­naise So­li­dar­nosc avait or­ga­ni­sé des pro­tes­ta­tions pa­ci­fiques. L’ob­jec­tif était d’obli­ger le Par­ti com­mu­niste à res­pec­ter les droits de l’homme et à ou­vrir la porte des li­ber­tés po­li­tiques, en par­ti­cu­lier la li­ber­té d’ex­pres­sion et d’as­so­cia­tion. L’or­ga­ni­sa­tion a réus­si en 1989 à se faire of­fi­ciel­le­ment re­con­naître par le Par­ti com­mu­niste au pou­voir.

En Rou­ma­nie, Ceau­ses­cu pré­ten­dait que son pays n’était pas in­fluen­cé par ces vagues de pro­tes­ta­tions. Il pré­ten­dait que la Po­logne et la Tché­co­slo­va­quie étaient dif­fé­rentes de la Rou­ma­nie. En ef­fet, la Po­logne est ca­tho­lique, quant à la Rou­ma­nie, son église est or­tho­doxe. A cette époque, le pape Jean-Paul II exer­çait une forte pres­sion pour ou­vrir la li­ber­té de culte dans son pays. A cette époque, Ceau­ses­cu se van­tait de pos­sé­der l’unique pays du bloc com­mu­niste où il n’y avait pas de forces so­vié­tiques. Il met­tait en avant la per­for­mance des ap­pa­reils rou­mains de ren­sei­gne­ment et leur ca­pa­ci­té à ré­pri­mer vio­lem­ment n’im­porte quelle ini­tia­tive d’op­po­si­tion.

Il est vrai que le chan­ge­ment a mis du temps pour ar­ri­ver en Rou­ma­nie en dé­cembre 1989. Ce chan­ge­ment a pris la forme d’une « ré­vo­lu­tion » — comme les Rou­mains aiment l’ap­pe­ler — et a fi­ni dans le sang avec l’exé­cu­tion de Ceau­ses­cu et de sa femme.

Les res­sem­blances avec la Syrie et la Li­bye sont nom­breuses. Le pré­sident sy­rien a an­non­cé, dans un en­tre­tien avec le jour­nal Wall Street, que la Syrie n’était pas concer­née par les évé­ne­ments en Tu­ni­sie, en Egypte, en Al­gé­rie, au Bah­reïn et au Yé­men. Se­lon lui, ce­la est dû à la prise de po­si­tion sy­rienne vis-à-vis des Etats-Unis et d’Is­raël. Il re­fait ain­si la même er­reur de Ceau­ses­cu.

L’op­pres­sion des ap­pa­reils sy­riens de sé­cu­ri­té est plus forte qu’en Egypte, qu’en Al­gé­rie ou qu’au Yé­men. Ce­ci consti­tue en soi un mo­tif sup­plé­men­taire qui en­cou­rage les ré­voltes. En Syrie, elles risquent d’être en­core plus san­glantes et vio­lentes à cause de la forte ré­pres­sion des ap­pa­reils de sé­cu­ri­té.

Les taux de chô­mage en Syrie et en Egypte ne sont pas très dif­fé­rents. L’Egypte est même plus per­for­mante que la Syrie. Pen­dant les 5 der­nières an­nées, elle a réa­li­sé des taux de crois­sance de 7 à 8 % alors que le taux de crois­sance en Syrie n’a pas dé­pas­sé les 4 % l’an­née pas­sée.

La coa­li­tion de la Syrie avec le Hez­bol­lah et l’Iran a cau­sé l’in­di­gna­tion de la rue sy­rienne plus qu’elle ne l’a ras­su­rée. Il y a un cé­lèbre pro­verbe sy­rien qui dit que « les Sy­riens re­gardent tou­jours vers l’ouest » et l’op­pres­sion pra­ti­quée par le ré­gime ira­nien contre les ci­toyens après les der­nières élec­tions pré­si­den­tielles a dé­voi­lé la réa­li­té ira­nienne en ce qui concerne le res­pect des droits de l’homme et des prin­cipes dé­mo­cra­tiques.

La Syrie est un cas exem­plaire pour la ré­vo­lu­tion. Elle est un exemple d’échec po­li­tique et éco­no­mique. La so­cié­té sy­rienne de­vient de plus en plus pauvre alors que les liens entre les hommes d’af­faires et l’Etat aug- mentent les in­éga­li­tés dans la population. Se­lon les chiffres of­fi­ciels, plus de 30 % des Sy­riens vivent en des­sous du seuil de pau­vre­té. Les fac­teurs aptes à pro­vo­quer une ré­vo­lu­tion en Syrie res­semblent beau­coup à ceux qui ont cau­sé la ré­vo­lu­tion en Tu­ni­sie. Ce qui re­tarde la ré­vo­lu­tion en Syrie, c’est es­sen­tiel­le­ment la peur. La peur de l’op­pres­sion des ap­pa­reils de sé­cu­ri­té qui se vantent de re­cou­rir à la vio­lence contre les ré­vo­lu­tion­naires. Ils ra­fraî­chissent la mé­moire du peuple qui porte en­core les sou­ve­nirs dou­lou­reux des évé­ne­ments des an­nées 1980. Ces troubles san­glants avaient fait plus de 30 000 morts, 125 000 pri­son­niers et 17 000 dis­pa­rus dont per­sonne ne connaît le des­tin.

Main­te­nant que les pro­tes­ta­tions ont com­men­cé à De­râa, puis dans d’autres villes sy­riennes comme Deir Ez-Zor ou Homs, le scé­na­rio res­semble de plus en plus à ce qui s’est pas­sé en Tu­ni­sie et en Egypte. Le suc­cès des ré­vo­lu­tion­naires est ga­ran­ti, c’est uni­que­ment une ques­tion de temps.

Com­pa­rai­sons Mal­heu­reu­se­ment, nom­breux ré­gimes arabes, dont le ré­gime sy­rien, ont pen­sé que ce qui a eu lieu en Tu­ni­sie et en Egypte était le ré­sul­tat de la dé­té­rio­ra­tion des condi­tions éco­no­miques et de la hausse du taux de chô­mage. Ce­ci a in­ci­té ces ré­gimes à adop­ter des me­sures éco­no­miques ex­cep­tion- nelles comme l’aug­men­ta­tion des sub­ven­tions aux den­rées ali­men­taires ou une hausse des sa­laires dans le sec­teur pu­blic. Ces ré­gimes ont pen­sé que de telles me­sures suf­fi­saient pour chan­ger la donne. Or, la réa­li­té de ce qui s’est pas­sé est qu’il s’agit d’une ré­vo­lu­tion de la di­gni­té hu­maine chez des peuples arabes pour qui la di­gni­té coûte cher. Tu­ni­siens, Egyp­tiens, Sy­riens et Li­byens ont connu de longues dé­cen­nies d’hu­mi­lia­tion. Les ser­vices de sé­cu­ri­té et la tor­ture sont deux élé­ments es­sen­tiels. Comme le sont la dis­cri­mi­na­tion à cause sur l’ap­par­te­nance ou les convic­tions po­li­tiques, la cor­rup­tion et l’ab­sence de trans­pa­rence. Tout ce­ci crée une hu­mi­lia­tion de la di­gni­té hu­maine que les ré­gimes n’as­sument qu’après avoir été ren­ver­sés par des ré­vo­lu­tions.

Si le ré­gime sy­rien veut évi­ter le bain de sangs, il doit ap­prendre les le­çons des ré­vo­lu­tions qui ont eu lieu dans les autres pays. Ce­la com­mence par les ex­pé­riences de trans­fert dé­mo­cra­tique en Eu­rope de l’ouest pen­dant les an­nées 1970, puis en Amé­rique La­tine pen­dant les an­nées 1980 et en Eu­rope de l’Est pen­dant les an­nées 1990. Et ce­la se fi­nit par les ré­vo­lu­tions arabes ac­tuelles qui ont réus­si à ren­ver­ser les ré­gimes des­potes qui ont do­mi­né le monde arabe pen­dant des dé­cen­nies.

La Syrie se trouve face à deux al­ter­na­tives. Ou bien le ré­gime au pou­voir di­rige lui-même la phase de tran­si­tion pa­ci­fique vers la dé­mo­cra­tie ou bien il se­ra ren­ver­sé par des pro­tes­ta­tions, puis une ré­vo­lu­tion po­pu­laire. Mais dans la se­conde hy­po­thèse, le trans­fert au­ra lieu seule­ment après une vague de vio­lence et de per­tur­ba­tion

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