Le re­belle rê­veur

Al Ahram Hebdo - - Vis A Ges - La­miaa Al-Sa­da­ty

Port-Saïd avait joué un rôle im­por­tant dans la ré­sis­tance pen­dant l’agres­sion tri­par­tite dé­clen­chée contre l’Egypte en 1956. Mal­heu­reu­se­ment, elle n’a pas été men­tion­née comme il se doit dans les livres d’histoire ».

Né en 1938 dans cette ville cos­mo­po­lite, dans une fa­mille de classe moyenne, Ishak a ap­pris très jeune le sens de la di­gni­té et de la li­ber­té. Ces deux mots étaient sur toutes les lèvres à l’époque, dans les rues comme dans les mai­sons, sans que l’en­fant ne se rende vrai­ment compte de leur si­gni­fi­ca­tion. « C’est grâce à mon pro­fes­seur d’an­glais du cycle pré­pa­ra­toire, mon­sieur Cha­raf, que j’ai ap­pris le vrai sens du pa­trio­tisme », ra­conte Ishak en toute gra­ti­tude, se rap­pe­lant tou­jours son pro­fes­seur, et ajou­tant : « Ce pro­fes­seur avait l’ha­bi­tude de nous par­ler des cir­cons­tances po­li­tiques que tra­verse le pays. Alors, je lui ai ex­pri­mé mon rêve de quit­ter Port-Saïd pour se rendre au Caire dans le but de fuir le mal et la ter­reur qui nous as­sié­geaient à l’époque. Il m’a ré­pon­du par une phrase simple, courte, mê­lant à la fois fer­me­té et amour : si tout le monde quitte PortSaïd, qui va donc la dé­fendre ? ». Une in­ter­ro­ga­tion qui passe pour une le­çon de vie aux yeux de ce gar­çon dont le dé­sir de fuir s’était trans­for­mé, de­puis, en un rêve de dé­fendre son pays. « Ce jour-là, en ren­trant chez moi, je n’ai pas ces­sé de ra­con­ter à tout le monde ce que m’a dit mon pro­fes­seur. Et j’ai dit à ma mère qu’on ne quit­te­ra ja­mais Port-Saïd ».

Cette idée de faire face à l’en­ne­mi plu­tôt que de cé­der en quit­tant sa ville l’a han­té de­puis tou­jours. Il avait cette conscience d’être ca­pable d’agir, ou peut-être était-il ob­sé­dé tout sim­ple­ment par le rêve de la ré­sis­tance. Mais le rêve s’est trans­for­mé en réa­li­té grâce à un ami de ses pa­rents. « Ibra­him Gou­da était un an­cien com­mu­niste, un ami très proche de la fa­mille, dont les opinions étaient très ap­pré­ciées. Il ve­nait sou­vent nous rendre vi­site. J’éprou­vais tou­jours un grand plai­sir à écou­ter ses avis et à contem­pler sa fa­çon de s’ex­pri­mer. Une fois, on par­lait du grand mar­ché de la ville où les gros­sistes n’ar­rê­taient pas d’ache­ter les lé­gumes et les fruits des four­nis­seurs fran­çais et an­glais mal­gré la guerre. Il voyait là une tra­hi­son ». Ishak s’ar­rête pour ajou­ter, avec un pe­tit sou­rire qui se des­sine sur son vi­sage ra­dieux : « Très con­vain­cu par cette pers­pec­tive, je me met­tais à dis­tri­buer par­tout des tracts ex­pli­quant l’idée. Et j’ai eu un bon­heur fou quand on a réus­si à convaincre les gens. Ceux-ci avaient boy­cot­té tous les pro­duits ve­nant de l’étran­ger », ra­conte-t-il. Il ajoute en riant : « J’ai été obli­gé de man­ger des pommes de terre que je haïs­sais tant pen­dant des mois à cause de ce­la. Mais il faut dire que j’ai ap­pris ce que si­gni­fiaient di­gni­té et li­ber­té. J’ai vu ces mots dans les yeux de mes com­pa­triotes, sur­tout le jour où les étran­gers ont quit­té Port-Saïd » . Il conti­nue sur un ton fier : « C’était la pre­mière fois de ma vie que je m’im­pli­quais dans une af­faire po­li­tique ».

Et ce n’était pas bien sûr la der­nière. A l’uni­ver­si­té, la po­li­tique avait un autre goût.

Le bac­ca­lau­réat en poche, le jeune George n’a pas pu s’ins­crire à la fa­cul­té d’in­gé­nie­rie comme il l’avait tant sou­hai­té, à cause de ses mau­vaises notes. « J’ai réus­si à m’ins­crire dans une fa­cul­té en Al­le­magne, mais de nou­veau, les cir­cons­tances étaient contre moi. Je n’ai pas pu par­tir. Je me suis fi­na­le­ment ins­crit à la fa­cul­té des lettres au dé­par­te­ment d’histoire de l’Uni­ver­si­té du Caire ». Ces études étaient un pré­am­bule pour la com­pré­hen­sion de la po­li­tique, « une ex­pé­rience hu­maine » qui donne des le­çons à ap­prendre pour l’ave­nir. « Je n’ai pas vou­lu ter­mi­ner mes études à la fac, car la vie po­li­tique était très ani­mée par des mou­ve­ments es­tu­dian­tins à l’ins­tar des Frères mu­sul­mans, des com­mu­nistes, des Nas­sé­riens, des li­bé­raux, 20 août 1938 : Nais­sance à Port-Saïd. 1960-1964 : Li­cence en histoire de la fa­cul­té des lettres, Uni­ver­si­té du Caire. 1970 : Di­plôme en pé­da­go­gie. 1986-1990 : Di­rec­teur de l’école ma­ro­nite Saint-Jo­seph. 1991-1993 : Di­rec­teur de l’école Al-Tew­fiq. 2004 : Fon­da­tion du mou­ve­ment Ké­faya. etc. On a connu à l’uni­ver­si­té une li­ber­té qui n’exis­tait pas dans la rue égyp­tienne à l’époque ».

George Ishak reste re­con­nais­sant face à ses pro­fes­seurs qui l’ont in­fluen­cé tant sur le plan hu­main que pro­fes­sion­nel. « J’avais de la chance d’avoir des pro­fes­seurs — à l’ins­tar d’Ah­mad Ab­del-La­tif — qui en­sei­gnaient l’histoire gré­co-ro­maine et qui dé­cri­vaient les guerres et les com­bats de ma­nière à nous faire croire qu’on fai­sait par­tie de la scène. Le pro­fes­seur Mo­ha­mad Anis n’a ja­mais hé­si­té à cri­ti­quer Nas­ser au mo­ment où tout le monde par­lait d’un manque de li­ber­té d’ex­pres­sion ».

L’un des an­ciens élèves d’Ishak à l’école ma­ro­nite Saint-Jo­seph se rap­pelle : « Il ne li­sait ja­mais les cours d’histoire du livre sco­laire. Et il n’hé­si­tait ja­mais à gron­der un élève qui je­tait un coup d’oeil sur le livre pen­dant l’ex­pli­ca­tion » . Il pour­suit : « Il nous ra­con­tait les évé­ne­ments his­to­riques comme s’il les avait vé­cus et dé­cri­vait les per­son­na­li­tés comme s’il les avait connues. Il n’hé­si­tait pas, par exemple, à ap­pe­ler un leader gé­nie et un autre dé­bile, etc. ».

George Ishak a tou­jours ré­pé­té et af­fir­mé à ses étu­diants que le pays était en état de ges­ta­tion. Pour­quoi ? « D’abord, parce que Nas­ser a réus­si à

ElBa­ra­dei est une per­sonne do­tée d’un es­prit équi­li­bré, qui a une vi­sion po­li­tique et des re­la­tions im­por­tantes avec plu­sieurs pays. Il a de la dé­ter­mi­na­tion et sur­tout de l’ima­gi­na­tion. Il a osé re­ven­di­quer le chan­ge­ment po­li­tique en Egypte, au mo­ment où per­sonne n’a osé le faire.

Ja­lons

réa­li­ser une jus­tice so­ciale, mais pas une jus­tice po­li­tique … ». Mais les deux ne sont-elles pas cor­ré­la­tives ? « Si, mais le cha­risme de Nas­ser et ses réa­li­sa­tions ont fait ou­blier le che­min à suivre. Et puis, sous Sa­date, les gens souf­fraient en­core et la si­tua­tion al­lait de mal en pis » . La po­li­tique étai­telle in­hé­rente à ce pro­fes­seur ? Membre du par­ti de gauche AlTa­gam­moe (ras­sem­ble­ment), en­suite du par­ti Al-Amal (le tra­vail) après avoir adhé­ré à des af­faires clan­des­tines avec les com­mu­nistes, Ishak est par­mi les fon­da­teurs du mou­ve­ment Ké­faya (ça suf­fit). Ce mou­ve­ment, né en 2004, a le mé­rite d’être le pre­mier mou­ve­ment à s’op­po­ser à la pro­lon­ga­tion du man­dat du pré­sident Mou­ba­rak et à la trans­mis­sion du pou­voir à son fils Ga­mal. Le slo­gan Ké­faya étant au­da­cieux et sans pré­cé­dent. « Grâce à Ké­faya, nous avons pu réa­li­ser trois choses im­por­tantes dans l’histoire égyp­tienne, à sa­voir mettre fin à la culture de la peur, avoir le droit de ma­ni­fes­ter et cri­ti­quer ou­ver­te­ment le pré­sident de la Ré­pu­blique, un vrai ta­bou ! ». Mais en créant Ké­faya, a-t-il ja­mais ima­gi­né que Mou­ba­rak al­lait vrai­ment par­tir un jour ? « C’était un rêve au­quel on as­pi­rait. Et ce sont les jeunes qui l’ont réa­li­sé. En outre, j’ose dire que ces jeunes sont nour­ris par la vi­sion de Ké­faya. De même, ils avaient l’in­tel­li­gence d’ap­prendre de notre ex­pé­rience et de nos fautes. Par exemple, on fai­sait si­mul­ta­né­ment des ma­ni­fes­ta­tions dans plu­sieurs gou­ver­no­rats. Pour­tant, l’af­faire se ter­mi­nait tou­jours par un cor­don monstre de po­li­ciers qui réus­sis­saient à nous mal­me­ner. Mais le jour de la ré­vo- lu­tion du 25 jan­vier, les ma­ni­fes­ta­tions sont ar­ri­vées par­tout sur les grandes places comme dans les grandes ar­tères et les ruelles » . Le sep­tua­gé­naire en­ga­gé a connu deux fa­cettes de la ré­sis­tance. « La ré­sis­tance contre un en­ne­mi ex­terne avec des oc­cu­pants étran­gers et la ré­sis­tance contre l’en­ne­mi in­terne avec Mou­ba­rak et son ré­gime ». En quoi consiste la dif­fé­rence entre les deux ? « La ré­sis­tance contre l’en­ne­mi in­terne est beau­coup plus dif­fi­cile. Car cet en­ne­mi est im­pli­cite », af­firme Ishak, qui ne s’est pas conten­té du mou­ve­ment Ké­faya. Il a re­joint l’As­so­cia­tion nationale pour le chan­ge­ment qui as­sure la co­opé­ra­tion entre les dif­fé­rents mou­ve­ments po­li­tiques. Il sou­tient Mo­ha­mad ElBa­ra­dei dans sa can­di­da­ture aux élec­tions pré­si­den­tielles. Pour­quoi ElBa­ra­dei ? « C’est une per­sonne do­tée d’un es­prit équi­li­bré, qui a une vi­sion po­li­tique et des re­la­tions im­por­tantes avec plu­sieurs pays. Il a de la dé­ter­mi­na­tion, de la gran­deur, et sur­tout de l’ima­gi­na­tion, du rêve … il a osé re­ven­di­quer le chan­ge­ment po­li­tique en Egypte au mo­ment où per­sonne n’a osé le faire ».

Les opinions de George Ishak ne sont pas par­ta­gées par tout le monde. Son nom fi­gure en deuxième place sur une liste ren­fer­mant dix per­sonnes à as­sas­si­ner, avec ElBa­ra­dei en pre­mier et l’écri­vain Alaa Al-As­wa­ni en troi­sième. « C’était un do­cu­ment ap­par­te­nant aux ser­vices de Sû­re­té de l’Etat. Et, j’ai re­çu un mes­sage me de­man­dant de faire at­ten­tion, car je suis ci­blé. Mais, je n’ai pas peur, ma femme et mes en­fants non plus ».

Ishak n’a-t-il pas peur d’une autre sorte de me­nace : les fon­da­men­ta­listes is­la­mistes, sur­tout après un re­gain de pou­voir res­sen­ti, no­tam­ment après le ré­fé­ren­dum ap­prou­vant les amen­de­ments consti­tu­tion­nels ? « Non. D’abord, il faut sou­li­gner que ceux qui ont dit oui aux amen­de­ments ne sont pas tous des fon­da­men­ta­listes. Et puis, si 18 mil­lions seule­ment ont vo­té, ce­la nous im­pose le de­voir de tra­vailler sur le reste qui consti­tue la masse si­len­cieuse. Je ré­fute com­plè­te­ment cette at­ti­tude né­ga­tive qui ne fait que pro­pa­ger la peur : une fois contre les Frères et une autre contre les fon­da­men­ta­listes ».

Ishak n’aime pas perdre de temps. Une jour­née à Port-Saïd pour ras­sem­bler des si­gna­tures sou­te­nant ElBa­ra­dei, une autre à At­fih (dans le gou­ver­ne­ment de Hé­louan, au sud du Caire) avec des re­pré­sen­tants de la so­cié­té ci­vile, pour mettre fin aux conflits dé­clen­chés entre mu­sul­mans et chré­tiens, sans ou­blier aus­si une vi­site ra­pide à Mi­nya (dans le sud) pour dis­cu­ter avec les étu­diants uni­ver­si­taires. Il pour­suit ses convic­tions avec tout l’op­ti­misme du monde. D’où émane cet op­ti­misme ? « De la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier, et sur­tout, n’ou­blions ja­mais le rêve ! »

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