Le monde est sourd

Des maux, des peines, des des­tins tra­giques : voi­là le sort de l’Afrique. C’est ce qui res­sort des Ren­contres de Ba­ma­ko qui peinent, pour­tant, à faire en­tendre leurs voix.

Al Ahram Hebdo - - Arts - Al­ban de Mé­non­ville

L’AFRIQUE: un conti­nent d’ave­nir ? Ce se­rait ou­blier le pas­sé, le mettre à la trappe pour ne plus pen­ser qu’au fu­tur. C’est ce qu’a vou­lu mon­trer la hui­tième édi­tion des Ren­contres de Ba­ma­ko, or­ga­ni­sées au Caire par Darb 1718. Une quin­zaine de créa­teurs y ont été in­vi­tés pour ten­ter de faire connaître ce qui se passe au Ma­li, au Sé­né­gal ou au Ni­ge­ria. L’idée est simple : mon­trer l’Afrique et son art ; un art qua­siin­con­nu et com­plè­te­ment igno­ré en Egypte.

A Darb 1718, les ins­tal­la­tions-vi­déos ont tou­jours été les reines des créa­tions. Pas d’ex­cep­tion pour la Bien­nale de Ba­ma­ko : ceux qui cherchent toiles, sculp­tures ou ar­ti­sa­nat ne les trou­ve­ront pas, nous sommes en­trés dans l’ère du nu­mé­rique ! Plu­sieurs rai­sons à ce­la. L’une est tech­nique : avec un bon lo­gi­ciel, n’im­porte qui peut dé­sor­mais créer un film de quelques mi­nutes sans dif­fi­cul­té. L’autre est fi­nan­cière : une toile et des pin­ceaux coûtent cher alors qu’une mi­nute en plus ou en moins dans la ca­mé­ra ne change rien. La troi­sième est celle qui est au coeur de tous les débats : la vi­déo, ça fait mo­derne, ça fait jeune, ça fait bran­ché comme les Amé­ri­cains. L’en­goue­ment pour ces nou­velles formes ne pose pour­tant qu’un seul pro­blème, c’est qu’il se fait au dé­tri­ment de sup­ports tra­di­tion­nels sou­vent plus dif­fi­ciles à maî­tri­ser. Au pays des Do­gons, dans le bas­sin du Ni­ger, seuls les vieillards savent en­core sculp­ter le bois. Mais peu im­porte, c’est l’ave­nir qui compte.

Un ave­nir bien sombre pour Bou­chra Kha­li­li. Un ave­nir d’émi­gra­tion qui passe sou­vent par l’Eu­rope. Elle re­trace l’iti­né­raire tortueux de clan­des­tins par­tis du Ma­roc pour ten­ter leur chance sur le « conti­nent des ri­chesses ». « Ils tracent leur propre route, une route qui fi­nit par ne re­le­ver que de leur ima­gi­na­tion. Ils in­ventent une nou­velle carte qui de­vient celle de leur ex­pé- rience no­made », ex­plique-t-elle. Une main sur une carte re­trace un voyage qui semble en ef­fet n’être plus qu’un mau­vais rêve. « A mi­lan : pas de tra­vail. Je suis al­lé à Pa­ris. Mais à Pa­ris, le seul tra­vail c’était de por­ter 25 ki­los 12h par jour. Alors je suis al­lé à Mar­seille et j’ai ren­con­tré des gens du Ma­li. Ils m’ont dit qu’il fal­lait al­ler en Suède. Je suis par­ti pour la Suède … ». Le voyage conti­nue mais il ne laisse pas de trace. Il s’ef­face aus­si­tôt qu’il se des­sine. Juste un homme per­du dans des villes qu’il ne connaît pas et dont il ne garde au­cun sou­ve­nir. D’ailleurs quels sou­ve­nirs en gar­der ?

L’homme brûle, s’au­to­dé­truit par le feu qu’il a lui-même al­lu­mé. Der­rière les flammes, un vi­sage se dé­com­pose : ce­lui de Guy Wouette, ar­tiste ca­me­rou­nais, lui aus­si in­quiet du sort de l’Afrique. Sa vi­déo est comme un cri au mi­lieu du dé­sert : per­sonne ne l’en­ten­dra. L’Afrique peut cre­ver de faim et tout le monde s’en fout, s’in­surge-til. Un thème pré­sent dans toutes les ins­tal­la­tions pré­sen­tées, un thème cen­tral mais tou­jours per­çu sans dra­ma­ti­sa­tion ou ca­tas­tro­phisme. Chô­mage, im­mi­gra­tion, pau­vre­té : que faire ? Avec hu­mour, Jack BengT­hi montre ce que font les jeunes qui n’ont rien à faire. Ils se droguent, fument des joints sur une mu­sique reg­gae, ou­blient qu’ils ne font rien. Et la des­cente en en­fer conti­nue. La na­ture dis­pa­raît, l’homme reste seul, sans ra­cine, dans un monde qu’il a dé­truit : l’image sombre d’Ama­dou Kan Si du Sé­né­gal. Une image sans conces­sion of­frant un dé­ca­lage fla­grant entre ce qu’offre la terre et les pieds de ceux qui la foulent.

Pour­tant, ja­mais la pi­tié ou la condes­cen­dance ne viennent s’im­mis­cer dans les tra­vaux des 15 créa­teurs. Ils veulent dire, mon­trer, par­fois crier, par­fois blâ­mer aus­si. Mais leurs mes­sages, ils le savent, ne sont pas en­ten­dus. Sup­ports froids par ex­cel­lence, les écrans de té­lé­vi­sions qui par­sèment la ga­le­rie peinent à émou­voir le spec­ta­teur. Ils sont comme des vi­déos pos­tées sur You­tube : des pa­roles in­di­vi­duelles que l’on re­garde, so­li­taire, de­vant son or­di­na­teur. Il semble que l’image ne suf­fit plus. Il faut tou­cher, sen­tir, être en con­tact. Des mes­sages, la Bien­nale de Ba­ma­ko n’en manque pas. Mais les moyens de les faire pas­ser sont faibles, in­di­vi­dua­listes et trop éloi­gnés du spec­ta­teur. Ce­lui-ci reste pas­sif de­vant des images qui dé­filent sur un mur blanc. Et c’est tout l’in­verse du but de Ba­ma­ko 1718 : agir ! Bien­nale de Ba­ma­ko, jus­qu’au 13 avril, à la ga­le­rie Darb 1718, rue Qasr Al-Chams, Vieux-Caire, de 10h à 14h et de 16h à 21h du sa­me­di au mer­cre­di (le ven­dre­di de 16h à 21h). Tél. : 010 538 7107 ou 012 219 2449

Est-ce la bonne image que le mi­roir ren­voie ?

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