Je touche les fruits du pa­ra­dis

Al Ahram Hebdo - - Littérature - Tra­duc­tion de Su­zanne El La­cka­ny

Les mal­heurs disent ce que l’as­phalte quo­ti­dien n’a pas dit : Que le jour est à nou­veau long comme il était Et dans la nou­velle nuit il y a as­sez de place pour le som­meil Et moi je dois être pru­dent avec ce que fait de moi La fu­mée de la pomme et la lente mon­tée des choses en­fouies Et je vais me re­mettre pe­tit à pe­tit A boire des herbes bouillies. … Les mal­heurs disent que je suis lé­ger Parce que je me suis dé­fait de ce qui m’a em­poi­son­né l’exis­tence Et j’ai lu L’Aveu­gle­ment de Jo­sé Sa­ra­ma­go (Qui est mort et m’a lais­sé vi­vant !) Et que je pèse lourd parce que je me tiens de­bout main­te­nant là où tu ne trouves pas Je lis La Tache de Phi­lip Roth Et je re­cule vers mes mal­heurs Sain et sauf. La mau­dite fu­mée flotte dans ma tête à sa guise, Et la voix de Fey­rouz « Je suis à mon amou­reux » Pen­dant que je dors sur un drap vert De la cou­leur des champs où j’ai cou­ru en­fant Chas­sant de vrais pa­pillons. Des fleurs blanches sont se­mées sur lui : ou­vra­gées avec raf­fi­ne­ment. Moi qui suis dé­chi­ré par des choses qui changent Et des sou­ve­nirs Et des sen­ti­ments … Il est écrit que je pas­se­rai toute ma vie Cou­rant après un pa­pillon qui s’éloigne !

2 La chambre obs­cure est pleine de dé­tails féminins Des mi­roirs de dif­fé­rentes tailles et formes Des boîtes de ma­quillage et des fla­cons de par­fums. De pe­tites robes aux épaules dé­nu­dées, Des chaus­sures lé­gères et de sport et à hauts cols. Des lampes à abat-jour qui dansent. Des pou­pées. Des py­ja­mas fleu­ris et des des­sins d’en­fants. … La chambre obs­cure est pleine de dé­tails féminins Cette chambre-là qui s’est re­fer­mée sur un homme seul Et dé­çu !

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4 Cin­quante an­nées ne suf­fisent pas pour que je contemple, Pour sa­voir le se­cret qui fait ré­pandre les choses di­vines de la sorte Pour que je me de­mande : fal­lait-il que je sois là ? Est-ce que mes pas ont lais­sé une em­preinte sur l’un des che­mins par­cou­rus ? Pour­quoi ai-je ri quand il fal­lait que je pleure ? Pour­quoi ai-je été aban­don­né par les larmes qui dé­voilent le se­cret de l’al­pha­bet ? Ai-je dé­cou­vert que cin­quante an­nées ne suf­fisent pas à po­ser une simple ques­tion ? Pour re­mé­dier à l’ins­tant du néant qui s’étend, Et oc­cupe toutes les choses de Dieu ? Cin­quante ans, ce­la ne suf­fit pas, peut-être Pour que je mette ma main dans la main d’une femme Une seule femme Qui veut lais­ser sa main dans la mienne !

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Du­rant com­bien d’heures j’ai pris la lu­mière par sur­prise et je me suis ré­joui Dans cette vie pré­sa­geant une plé­thore de tris­tesses ? Com­bien d’ins­tants ? … Je suis tou­jours as­sis au ca­fé sur une chaise en osier Epiant des ou­vriers en te­nue de foot­bal­leurs Et des en­fants sur des bi­cy­clettes Et des hommes mur­mu­rant dans des té­lé­phones por­tables tout en as­pi­rant la fu­mée Et des voi­tures qui sillonnent les rues Ou qui at­tendent pa­res­seu­se­ment près du trot­toir Et une fille qui ef­fleure la paume de la main d’un jeune homme dont le crâne ra­sé se pose Sur sa tête en­ve­lop­pée d’un voile rouge Tan­dis que j’at­tends impatient une jeune fille : Elle ne cache pas ses che­veux avec des tis­sus co­lo­rés Et elle n’est pas contente en me voyant !

6 Les fleurs que Van Gogh a ar­ran­gées Se­lon la forme d’une py­ra­mide ren­ver­sée Au-des­sus d’elles il y a des gardes ar­més de la ten­dresse du par­fum La cou­leur jaune fon­cé do­mine Avec des nuances dif­fé­rentes Pen­dant que le rouge criard est ti­mide Et se cache tout en bas

Im­po­sant son rythme sur le fond noir. Les fleurs que Van Gogh a dis­po­sées dans un vase Semblent étendre leur voile sur une nuit pai­sible Comme si elles ré­pan­daient un par­fum qui trans­cende l’es­pace et le temps Et vol­tige jus­qu’à la paume de la main de ma bien-ai­mée Celle qui vient de me dire qu’elle a des se­crets bien à elle ! … Les fleurs que Van Gogh a ar­ran­gées semblent Alour­dies de par­fum Comme si elles em­poi­gnaient, Comme si elles s’éten­daient sur la terre Sur la­quelle nous man­geons, mar­chons et ai­mons ! Comme si elles fai­saient un lit pour que dorme ma bien-ai­mée Qui pos­sède des se­crets ! Re­cou­vert d’un drap de ve­lours Avec des bro­de­ries de branches vertes Et de fleurs, Qui ré­pandent leur par­fum sous la joue de mon ai­mée. Une seule fleur sur le point de tom­ber Peut-être vou­lait-elle ajou­ter un nou­veau se­cret Au trésor des se­crets de mon ai­mée som­meilleuse Ou ré­pandre dans sa chambre une odeur d’ab­sence Ou lui trans­mettre un mes­sage en­flam­mé de la part d’un amou­reux éper­du : Moi-même « Brise le ca­de­nas de tes se­crets Mets la fleur telle une cou­ronne sur ta belle che­ve­lure Et dis : Nous sommes des co­que­li­cots ! »

7 Les amou­reuses ca­jolent le nez de ceux qu’elles aiment Du bout de l’ongle de l’in­dex, li­mé, dont le ver­nis est rose Sauf mon ai­mée ! Les mères ré­pandent de la ten­dresse et cui­sinent la nour­ri­ture A l’odeur mé­mo­rable et posent les plats de­vant leurs fils Sauf ma mère ! Les en­fants jouent dans cette rue calme Es­piègles, sous la lu­mière des lam­pa­daires dres­sés Sauf mes en­fants ! Les amis laissent Fa­ce­book Sous les pho­tos et les phrases d’ac­cueil Ils se donnent des ren­dez-vous et se re­disent des his­toires Sauf mes amis ! Les épouses sont af­fais­sées avec pa­resse de­vant la té­lé Elles crient à la face de leurs en­fants et cri­tiquent leurs ma­ris tout le temps ab­sents. Elles ne boivent pas du thé Ni du ca­fé Et elles ne fument pas. Et je n’ai pas une épouse ! Les vi­vants marchent sur des dalles, Ils mur­murent au té­lé­phone Ils re­gardent des films d’Al Pa­ci­no et Jack Nicholson Ils rient et rem­plissent leurs vi­sages de toutes sortes d’ex­pres­sions, Ils se rasent la barbe et ils res­pirent. Sauf un homme dans la cin­quan­taine qui s’af­faisse seul ici même. Sauf moi !

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