Chro­nique d’un drame ré­cur­rent

L’ali­bi clas­sique pour di­vi­ser le peuple égyp­tien, et qui a exis­té bien avant la ré­vo­lu­tion, est la sé­di­tion confes­sion­nelle. Ceci n’a pas dis­pa­ru après le 25 jan­vier et reste en­core loin d’être ré­glé. Etat des lieux.

Al Ahram Hebdo - - Le Fait De La Semaine - May Al-magh­ra­bi

Peut-on ou­blier cette scène qu’on a vue un peu par­tout : les mu­sul­mans qui prient à la place Tah­rir pen­dant la ré­vo­lu­tion contre Mou­ba­rak et les coptes qui sont de­ve­nus des vi­giles pour les pro­té­ger et vice ver­sa. Les coptes s’étaient joints aux mu­sul­mans dans les ma­ni­fes­ta­tions de la place Tah­rir contre le ré­gime sans que le moindre in­ci­dent confes­sion­nel ne se pro­duise à un mo­ment où les églises n’étaient pas pro­té­gées par la po­lice. Mais mal­heu­reu­se­ment, en moins d’un mois, les choses avaient com­men­cé à chan­ger et les vio­lences confes­sion­nelles avaient re­pris. Ces ten­sions étaient le plus sou­vent ali­men­tées par des po­lé­miques, soit au­tour de femmes coptes qui sou­hai­te­raient se conver­tir à l’is­lam, soit à pro­pos de la cons­truc­tion d’églises sans au­to­ri­sa­tion. A cet égard, voi­ci les prin­ci­paux évé­ne­ments confes­sion­nels sur­ve­nus après la ré­vo­lu­tion.

— Le 22 fé­vrier : La cons­truc­tion d’un mur au­tour du mo­nas­tère de Saint-Bi­choye à Wa­di AlNa­troune a don­né lieu aux pro­tes­ta­tions des sa­la­fistes dé­non­çant la main­mise des coptes sur des ter­rains. Suite à quelques ac­cro­chages li­mi­tés qui ont été ra­pi­de­ment contrô­lés par les forces ar­mées, l’af­faire s’est clô­tu­rée avec la dé­ci­sion du CSFA qui a dé­mo­li ce mur en ex­pli­quant qu’il s’agis­sait d’une cam­pagne vi­sant à ré­ta­blir l’ordre et à mettre un terme à toutes les in­frac­tions com­mises lors du re­lâ­che­ment sé­cu­ri­taire sur les ter­rains de l’Etat.

— Le 23 fé­vrier : Tou­jours en Haute-Egypte, dans la ville d’As­siout, un prêtre copte, Daoud Bou­tros, fut re­trou­vé mort à son do­mi­cile, as­sas­si­né sau­va­ge­ment par 22 coups de cou­teau, puis dé­ca­pi­té. Poin­tés du doigt, les sa­la­fistes se sont la­vé les mains de ce mas­sacre odieux. Jus­qu’à pré­sent, les en­quêtes n’ont rien ré­vé­lé.

— Le 4 mars : Une nou­velle crise sec­taire d’en­ver­gure. Une rixe au su­jet d’une re­la­tion entre un chré­tien et une mu­sul­mane avait mis le feu aux poudres au vil­lage de Sol, à At­fih, dans le gou­ver­no­rat de Hé­louan. Des ac­cro­chages ont écla­té entre les deux fa­milles et ont cau­sé la mort de deux mu­sul­mans. Ré­agis­sant à chaud, les jeunes mu­sul­mans du vil­lage ont dé­ci­dé de se ven­ger. Ils se sont di­ri­gés vers l’église des Deux mar­tyrs et l’ont in­cen­diée.

— Le 5 mars : Le len­de­main, de vio­lentes échauf­fou­rées avaient écla­té dans le quar­tier de Man­chiyet Nas­ser. Les pro­tes­ta­taires coptes ont cou­pé l’un des grands axes rou­tiers de la ca­pi­tale par des jets de pierre contre les vé­hi­cules. Quelques heures plus tard, des mil­liers de sa­la­fistes sont ar­ri­vés sur les lieux ap­pe­lant à la « li­bé­ra­tion » de deux ch­ré­tiennes, Ca­mé­lia et Wa­faa, qui se se­raient conver­ties à l’is­lam et qui se­raient re­te­nues pri­son­nières dans un mo­nas­tère. Les af­fron­te­ments s’ag­gravent. Bi­lan : 10 morts et plus de 120 bles­sés. Pour désa­mor­cer la si­tua­tion, quelques hommes de re­li­gion mu­sul­mans ont vi­si­té le vil­lage de Sol pour apai­ser la co­lère des coptes. La si­tua­tion a en­fin été maî­tri­sée suite à l’en­ga­ge­ment du Conseil su­prême des forces ar­mées de re­cons­truire l’église d’At­fih avant les va­cances de Pâques, et la pro­messe a été te­nue.

— Le 24 mars : Un nou­veau crime atroce fait la une des jour­naux : on a cou­pé l’oreille à un chré­tien. Ay­mane Me­tri, de la ville de Qé­na, en Haute-Egypte, âgé de 45 ans, a été ac­cu­sé d’avoir eu une re­la­tion illi­cite avec une mu­sul­mane. Ré­sul­tat : un groupe pré­su­mé être sa­la­fiste lui a cou­pé une oreille. Sa mai­son et sa voi­ture ont été brû­lées. Sous l’égide du gou­ver­neur de Qé­na, une séance de ré­con­ci­lia­tion est par­ve­nue à convaincre la vic­time de re­non­cer à son droit de pour­suivre son agres­seur en jus­tice. — Le 7 mai : « La na­tion est en dan­ger », un cri sans ap­pel lan­cé par le gou­ver­ne­ment à l’is­sue de l’in­cen­die de l’église de la Vierge, à Im­ba­ba, un quar­tier po­pu­laire du Caire. Cette fois-ci, c’est une ru­meur sur la dé­ten­tion, contre son gré par l’église, d’une jeune femme chré­tienne après sa conver­sion à l’is­lam pour épou­ser un mu­sul­man qui a at­ti­sé le feu des mil­liers de sa­la­fistes. Ces der­niers, par mil­liers, ont as­sié­gé l’église ré­cla­mant la li­bé­ra­tion de Abir, qui avait pré­ten­du qu’elle était ma­riée à un copte. En un clin d’oeil, le quar­tier s’est trans­for­mé en un vé­ri­table champ de ba­taille. Bi­lan : 12 morts des deux cô­tés et plus de 232 bles­sés. Le len­de­main, l’ar­mée a an­non­cé que 190 per­sonnes, dont un homme d’af­faires chré­tien, avaient été ar­rê­tées et dé­fé­rées de­vant des tri­bu­naux mi­li­taires. L’ar­mée avait en outre pro­mis d’agir fer­me­ment contre les res­pon­sables des vio­lences, tout en ex­hor­tant « les di­verses com­mu­nau­tés en Egypte, les jeunes de la ré­vo­lu­tion et les théo­lo­giens mu­sul­mans et chré­tiens à s’op­po­ser fer­me­ment aux ten­ta­tives de groupes obs­cu­ran­tistes de tor­piller l’uni­té na­tio­nale ». Le gou­ver­ne­ment avait en outre dé­ci­dé de re­cou­rir à l’ar­se­nal lé­gis­la­tif dis­po­nible pour évi­ter de nou­velles vio­lences confes­sion­nelles

L’église de la Vierge à Im­ba­ba, lieu d’in­ci­dent dra­ma­tique.

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