Le pro­ces­sus ne fait que dé­bu­ter

RÉ­VO­LU­TION DU Après le vio­lences contre les coptes et les mul­tiples at­teintes aux li­ber­tés des ci­vils, une ques­tion re­sur­git au­jourd’hui : les mé­thodes de l’an­cien ré­gime vont-elles l’em­por­ter ? Ana­lyse.

Al Ahram Hebdo - - Egypte - Ché­rif Al­bert

POUR l’en­semble de la po­pu­la­tion, mais spé­cia­le­ment pour les « ré­vo­lu­tion­naires », le mas­sacre de 27 ci­toyens le 9 oc­tobre, de­vant le bâ­ti­ment de la ra­dio­té­lé­vi­sion à Mas­pe­ro a eu un ef­fet de choc. Ceux qui as­pi­raient à une Egypte dé­mo­cra­tique au len­de­main de la chute de Hos­ni Mou­brak se posent dé­sor­mais la ques­tion avec plus d’in­sis­tance : ce qui s’est pas­sé le 25 jan­vier est-il digne d’être ap­pe­lé « ré­vo­lu­tion » ? Si­non, avons-nous be­soin d’une « vraie ré­vo­lu­tion » pour dé­man­te­ler les bases de l’an­cien ré­gime ?

Se­lon toute vrai­sem­blance, ce­lui-ci est en train de se re­créer de plus belle. Les in­dices ne manquent pas : le der­nier en date est la loi de la tra­hi­son des­ti­née à ban­nir de la vie po­li­tique, pré­ci­sé­ment des élec­tions lé­gis­la­tives pré­vues le mois pro­chain, les sym­boles de l’an­cien ré­gime. Mais qui ex­clure et comment ? Tous les an­ciens les membres de l’ex­Par­ti na­tio­nal dé­mo­crate (PND de l’ex-pré­sident) ? Ou uni­que­ment ses di­ri­geants de pre­mier plan ? Pour trois ou cinq ans... ou à vie ? Sur dé­ci­sion du Conseil mi­li­taire ou suite à des pro­cès qui, na­tu­rel­le­ment, s’éta­le­ront bien au-de­là des élec­tions ? Pro­mis pour di­manche, cette loi peine tou­jours à naître. En tout cas, elle ne risque pas, une fois adop­tée, de sa­tis­faire les de­mandes des ré­vo­lu­tion­naires les plus ra­di­caux.

Les té­moi­gnages, le mois der­nier de­vant le tri­bu­nal, et plus ré­cem­ment en pu­blic du pré­sident du Conseil Su­prême des Forces Ar­mées (CSFA), le ma­ré­chal Hus­sein Tan­ta­wi, et du chef d’état-ma­jor Sa­mi An­nan, in­no­cen­tant l’ex-pré­sident Hos­ni Mou­ba­rak de toute in­ten­tion d’ho­mi­cide en­vers les ré­vo­lu­tion­naires ont sou­le­vé d’autres points d’in­ter­ro­ga­tion quant au po­si­tion­ne­ment du CSFA vis-à-vis d’un ré­gime dont, quoi que l’on dise, il est is­su.

Si pour réus­sir, il a be­soin d’un large consen­sus sur ses ob­jec­tifs ul­times et d’une mo­bi­li­sa­tion qui dé­passe le centre de la ca­pi­tale, ces deux condi­tions se trouvent au­jourd’hui com­pro­mises. Dès le len­de­main de la chute de l’ex-pré­sident, la pre­mière dé­marche de l’ar­mée, à sa­voir le ré­fé­ren­dum du 19 mars sur l’amen­de­ment de la Consti­tu­tion, a été mar­quée par une po­la­ri­sa­tion aux cou­leurs confes­sion­nelles, des­si­nant les pre­mières frac­tures dans les rangs des ré­vo­lu­tion­naires. Quant à la pro­pa­ga- tion de la ré­vo­lu­tion à l’échelle na­tio­nale, au sein des ins­ti­tu­tions de l’Etat, sur les lieux du tra­vail, dans les usines, elle se trouve com­pro­mise par des dé­crets mi­li­taires, jus­ti­fiées par un état d’ur­gence pro­lon­gé jus­qu’en 2012, in­cri­mi­nant tout acte sus­cep­tible de per­tur­ber la pro­duc­tion, la cir­cu­la­tion, ou les « in­té­rêts su­prêmes de la na­tion ».

Tou­jours cho­quantes Ces me­sures qui n’an­noncent pas une réa­li­té très dif­fé­rente du ré­gime po­li­cier qui a gou­ver­né pen­dant des dé­cen­nies, sont ac­com­pa­gnées de toutes sortes d’at­teintes aux li­ber­tés et aux droits de l’homme, tan­tôt niées, tan­tôt jus­ti­fiées, mais tou­jours cho­quantes.

Le ju­ge­ment d’une di­zaine de mil­liers de ci­toyens ci­vils de­vant les tri­bu­naux mi­li­taires (der­niè­re­ment rem­pla­cés par des tri­bu­naux ci­vils « d’ur­gence »), le dis­per­se­ment de­ve­nu clas­sique des ma­ni­fes­ta­tions dans la vio­lence, les vi­déos qui pul­lulent sur in­ter­net mon­trant des of­fi­ciers de po­lice et de l’ar­mée im­pli­qués dans des actes de tor­ture, ne sont que quelques in­dices sur l’état des droits de l’homme dans l’Egypte ré­vo­lu­tion­naire.

Au ni­veau de la li­ber­té d’ex­pres­sion, le ré­ta­blis­se­ment du poste de mi­nistre de l’In­for­ma­tion, pour mettre sur pied le pro­ces­sus de la « ré­forme des mé­dias » et qui s’est ac­com­pa­gné d’une of­fi­cia­li­sa­tion du mes­sage mé­dia­tique, de la prise d’as­saut de deux chaînes pri­vées et de la fer­me­ture d’une troi­sième « pour rai­sons ad­mi­nis­tra­tives », est consi­dé­ré pour le moins comme un re­tour en ar­rière. Sans par­ler du harcèlement sys­té­ma­tique des blo­geurs et des ac­ti­vistes de la so­cié­té ci­vile.

Face à une réa­li­té peu en­cou­ra­geante, les ré­vo­lu­tion­naires ne baissent pas les bras. En ef­fet, peu sont ceux qui prônent une ra­di­ca­li­sa­tion de la ré­vo­lu­tion lan­cée le 25 jan­vier. Pour la ma­jo­ri­té, celle-ci est bien en marche, voire ne fait que com­men­cer. La nou­velle Egypte qu’elle a pro­mise se trouve quelque part dans les mois et les an­nées à ve­nir. Il suf­fit d’en payer le prix. Un prix que le vide sé­cu­ri­taire (in­ten­tion­nel ou pas) et les dif­fi­cul­tés éco­no­miques ac­tuelles rendent d’au­tant plus cher

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