Bien plus qu’un jour­na­liste

La fon­da­tion Al-ah­ram a per­du Anis Man­sour, dé­cé­dé ven­dre­di à l’âge de 87.

Al Ahram Hebdo - - Egypte - Ché­rif Al­bert

LE VÉ­TÉ­RAN ANIS MAN­SOUR a suc­com­bé, ven­dre­di 21 oc­tobre, à une pneu­mo­nie à l’hô­pi­tal Al-Sa­fa dans le quar­tier cai­rote de Mo­han­des­sine, si­gnant la fin d’une car­rière qui s’est éta­lée sur plus de 60 ans. Né en 1924 dans le gou­ver­no­rat de Da­qah­liya dans le Del­ta, Man­sour avait ob­te­nu une li­cence en phi­lo­so­phie de l’Uni­ver­si­té du Caire. Il n’a pas tar­dé à op­ter pour le jour­na­lisme après une brève ex­pé­rience dans l’en­sei­gne­ment uni­ver­si­taire.

Il a tra­vaillé pour le quo­ti­dien Al-Akh­bar, mais c’est à Al-Ah­ram qu’il a pas­sé la moi­tié de sa car­rière longue de 60 ans. Sa co­lonne Ma­wa­qef (si­tua­tions) a mar­qué pen­dant des dé­cen­nies la der­nière page de ce quo­ti­dien lu par l’élite in­tel­lec­tuelle et po­li­tique du monde arabe.

Man­sour fut par ailleurs nom­mé ré­dac­teur en chef de plu­sieurs pu­bli­ca­tions, dont les heb­do­ma­daires Oc­tobre et Akher Saa.

En 1981, il re­çoit le prix d’Etat pour la lit­té­ra­ture dé­cer­né par le Conseil su­prême de la culture. Vingt ans après, il ob­tient le prix Mou­ba­rak pour l’en­semble de son oeuvre.

Ses écrits re­tracent l’his­toire de l’Egypte de­puis la ré­vo­lu­tion de 1952. Il fut le contem­po­rain de Ga­mal Ab­del-Nas­ser, Anouar Al-Sa­date et Hos­ni Mou­ba­rak. Face au pre­mier, il ne ca­chait pas son op­po­si­tion, Anouar Al-Sa­date avait son ami­tié alors qu’il a tou­jours ob­ser­vé une sage dis­tance par rap­port à Mou­ba­rak.

Sa re­la­tion avec Sa­date se pla­çait au ni­veau per­son­nel mais était éga­le­ment ren­for­cée par une af­fi­ni­té po­li­tique que l’écri­vain n’a ja­mais re­niée. Il fai­sait par­tie du groupe res­treint qui a ac­com­pa­gné Sa­date dans son voyage très contro­ver­sé à Jé­ru­sa­lem en 1977. Un choix — la nor­ma­li­sa­tion avec l’Etat hé­breu — qu’il dé­fen­dait en­core près de quatre dé­cen­nies après.

Mais Man­sour ne s’est pas lais­sé noyer sous les eaux hou­leuses de la po­li­tique, un monde qui ne pou­vait pas sa­tis­faire sa plume al­lègre et son hu­mour dif­fus.

Plume po­ly­va­lente Ecri­vain pro­lixe et touche à tout, pas­sion­né de voyage, il s’est no­tam­ment as­su­ré une re­nom­mée dans les an­nées 1960 et 1970 grâce à son in­té­rêt pour l’as­tro­no­mie et la mé­ta­phy­sique.

Par­mi ses ou­vrages les plus lus, on re­tient no­tam­ment Le Yé­men, c’est l’in­con­nu, Mes meilleures sa­lu­ta­tions de Mos­cou, et son best-sel­ler Le Tour du monde en 200 jours, où il re­late ses aven­tures en Inde, au Ja­pon et aux Etats-Unis.

Tour à tour homme de lettres, tra­duc­teur, bio­graphe, vul­ga­ri­sa­teur scien­ti­fique ou com­men­ta­teur po­li­tique, il di­sait ne pas écrire « pour un club d’in­tel­lec­tuels, mais pour qui­conque sait lire ». Une ac­ces­si­bi­li­té qui lui a as­su­ré une cé­lé­bri­té et une po­pu­la­ri­té mé­ri­tées.

Tout au long des an­nées 1980 et 1990, alors qu’il fri­sait les 60 ans, les son­dages le don­naient comme l’écri­vain pré­fé­ré des jeunes qui ap­pré­ciaient chez lui le conteur aux « connais­sances en­cy­clo­pé­diques » .

« C’est l’un des rares écri­vains à avoir réus­si à in­té­res­ser les jeunes gé­né­ra­tions et à of­frir aux lec­teurs égyp­tiens une source de culture riche et di­ver­si­fiée grâce à ses voyages et à ses connais­sances de ci­vi­li­sa­tions di­verses », sou­ligne Ma­kram Mo­ha­mad Ah­mad, pré­sident du syn­di­cat des Jour­na­listes.

Man­sour ne s’est pas re­ti­ré avant de li­vrer un mes­sage aux jeunes ré­vo­lu­tion­naires du 25 jan­vier 2011. « Les ré­vo­lu­tions sont toutes nées au for­ceps, pré­cé­dées et sui­vies de beau­coup de sang. Une ré­vo­lu­tion est un pré­da­teur qui se nour­rit de sang, le même sang qui ar­rose l’arbre de la li­ber­té … Mais la ré­vo­lu­tion des jeunes Egyp­tiens était toute autre, les ré­vo­lu­tion­naires étaient ano­nymes, ils ne vou­laient ni noms ni titres, c’est aus­si pour ce­la que j’ai peur pour eux. Ces jeunes qui n’ont pas été souillés par le pou­voir, je crains qu’ils ne se dis­persent dans la sé­di­tion et l’or­gueil, qu’ils ne de­viennent cor­rom­pus comme ceux qui tentent de les cor­rompre », écri­vait-il.

Quant à la mort, la sienne, il l’an­non­çait dé­jà dans ses der­nières co­lonnes. « Que vais-je em­por­ter avec moi ? Rien. Ce­lui qui meurt ne laisse rien à per­sonne, après la mort c’est le néant. Les gens ne comptent pour rien », écri­vait-il il y a 10 jours d’un style digne de Ca­mus, l’un des maîtres exis­ten­tia­listes qu’il a traduits avec pas­sion au dé­but de sa car­rière

Il a tou­jours ins­pi­ré les jeunes gé­né­ra­tions.

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