Des pra­tiques dou­teuses mises au grand jour

Al Ahram Hebdo - - Economie - Né­vine Ka­mel

L

EGOUVERNEMENT a de­man­dé la se­maine der­nière l’ou­ver­ture d’une en­quête sur le mo­no­pole des pro­duits lai­tiers. Trois dis­tri­bu­teurs : Ju­hay­na, En­joy et Bei­ty ont été ré­cem­ment ac­cu­sés de mo­no­pole. Ces trois géants des pro­duits lai­tiers en Egypte ache­taient, de­puis 1997, le lait à des prix ex­ces­si­ve­ment bas. Leur de­mande en lait concerne un mil­lier de pe­tits pro­duc­teurs n’ayant d’autre choix que d’ac­cep­ter les condi­tions im­po­sées par ces grandes firmes.

L’As­so­cia­tion égyp­tienne des pro­duc­teurs du lait, qui re­pré­sente les pe­tits éle­veurs, a por­té plainte au­près de l’Or­ga­nisme de la Pro­tec­tion de la Concur­rence (OPC). L’en­quête s’est conclue par la condam­na­tion des trois grandes en­tre­prises.

Pour conti­nuer à exer­cer leurs ac­ti­vi­tés, les 3 géants de la dis­tri­bu­tion lai­tière — qui contrôlent 80 % du mar­ché — de­vront pré­sen­ter des do­cu­ments qui prouvent que leurs réunions pour fixer les prix se fai­saient avec l’aval du gou­ver­ne­ment et que les pe­tits éle­veurs étaient pré­sents lors des dis­cus­sions. En signe de bonne vo­lon­té, Ju­hay­na, En­joy et Bei­ty ont, de­puis avril der­nier, cé­dé à cer­taines re­ven­di­ca­tions des pe­tits four­nis­seurs de lait brut. L’OPC ne suit pas

de ligne fixe Ce n’est pour­tant pas la pre­mière fois que ces en­tre­prises sont ac­cu­sées de pra­tiques mo­no­po­lis­tiques. En 2006, l’OPC avait ac­quit­té ces en­tre­prises aux dé­pens des éle­veurs. Après la ré­vo­lu­tion, l’en­quête a été rou­verte. L’OPC a fi­na­le­ment conclu que les 3 groupes s’étaient réunis de fa­çon ir­ré­gu­lière pour se mettre d’ac­cord sur les prix.

Les ten­ta­tives de re­grou­per les pe­tits éle­veurs sous une même ban­nière pour leur don­ner plus de puis­sance de né­go­cia­tion avaient, à l’époque, échoué car « les hommes d’af­faires étaient les en­fants ché­ris du gou­ver­ne­ment Na­zif », in­dique Mo­ha­mad Al-Ta­rou­ti, pré­sident de l’As­so­cia­tion égyp­tienne des pro­duc­teurs du lait. Il ac­cuse les grands pro­duc­teurs de conti­nuer à por­ter at­teinte aux droits des pe­tits éle­veurs, mal­gré le ver­dict de l’OPC.

Ces pra­tiques du­re­raient de­puis 14 ans : Ju­hay­na et En­joy font leur ap­pa­ri­tion sur le mar­ché en 1997. La pre­mière com­pa­gnie re­pré­sente, à elle seule, 60 % du mar­ché. En­joy re­pré­sente 10 %, tout comme Bei­ty lan­cée en 2010. C’est donc 80 % du mar­ché qui est contrô­lé par 3 firmes toutes puis­santes.

Ce n’est qu’en avril 2011 que les pro­duc­teurs com­mencent à im­po­ser des prix pre­nant en consi­dé­ra­tion la hausse du prix du four­rage. Ain­si, 65 % du prix du lait brut dé­pen­dra — si l’ac­cord est res­pec­té — du prix du four­rage. Le litre de lait brut est dé­sor­mais pas­sé à 3,25 L.E. contre 2,45 L.E. au­pa­ra­vant. « Cet ajus­te­ment fait sous la pres­sion de l’en­quête est une preuve que les 3 com­pa­gnies sont conscientes de leurs mau­vaises pra­tiques », in­siste Al-Ta­rou­ti. Mais la ba­taille n’est pas fi­nie. Le mi­nistre du Com­merce et de l’In­dus­trie, Mah­moud Is­sa, a de­man­dé ré­cem­ment à l’OPC de vé­ri­fier ses po­si­tions. « Le ré­sul­tat des in­ves­ti­ga­tions ne peut pas être fi­nal, car de nou­veaux do­cu­ments ont été sou­mis à l’OPC », pré­cise le mi­nistre. Il ajoute qu’il at­tend le ré­sul­tat de la der­nière en­quête pour prendre sa dé­ci­sion fi­nale, a-t-il af­fir­mé à Al-Ah­ram Heb­do. Cette dé­ci­sion — qui ouvre la porte à une nou­velle re­laxe des grands pro­duc­teurs — a sus­ci­té la co­lère des éle­veurs qui l’ont ac­cu­sé de conti­nuer à pro­té­ger les grands in­dus­triels. Ils l’ac­cusent aus­si d’avoir été l’un des hommes de l’an­cien mi­nistre du Com­merce, Ra­chid Mo­ha­mad Ra­chid. Ce à quoi le mi­nistre ré­torque que « le sec­teur des pro­duits lai­tiers est l’un des plus im­por­tants sur le mar­ché égyp­tien. Il touche toutes les classes so­ciales. Une fausse ac­cu­sa­tion dé­trui­rait l’en­semble de l’in­dus­trie ». Si toutes les classes so­ciales se­raient en ef­fet tou­chées par une aug­men­ta­tion du prix du lait, il convient tou­te­fois de s’as­su­rer que les grands dis­tri­bu­teurs ne sont pas les seuls à faire des bé­né­fices sur le sec­teur lai­tier. Les ac­cu­sés se cachent der­rière les pres­sions gou­ver­ne­men

tales Sa­fouane Sa­bet, PDG de Ju­hay­na, ne nie pas les ac­cu­sa­tions por­tées contre son groupe. « S’il y a eu des ac­cords sur les prix, nous ne nous sommes pas les seuls res­pon­sables. Les mi­nistres du Com­merce et de l’Agri­cul­ture doivent être éga­le­ment ac­cu­sés, comme leurs 4 sous-se­cré­taires ain­si que les éle­veurs qui ont as­sis­té aux réunions. Même le re­pré­sen­tant de l’OPC était pré­sent à cette réunion », se dé­fend-il.

« En 2005, une fois pas­sée la loi pour la pro­tec­tion de la concur­rence et la lutte contre le mo­no­pole, le conseiller juridique de l’en­tre­prise nous a de­man­dé, sous la pres­sion du gou­ver­ne­ment, de conti­nuer à as­sis­ter à ces réunions. Nous lui avons ré­pon­du que nous se­rions alors pas­sibles de sanc­tions et que ce n’était pas pos­sible », ra­conte Sa­meh Al-Ho­day­bi, di­rec­teur fi­nan­cier de Ju­hay­na. « C’est ain­si que nous avons de­man­dé au gou­ver­ne­ment de pro­mul­guer une dé­ci­sion mi­nis­té­rielle pour ex­clure les pro­duits lai­tiers du cadre de cette loi », pour­suit-il, af­fir­mant que l’en­tre­prise a gar­dé co­pie de ces de­mandes. Il ajoute que le gou­ver­ne­ment de l’époque me­na­çait l’en­tre­prise de sus­pendre le sou­tien à l’ex­por­ta­tion si elle ne se ren­dait pas aux réunions pour fixer les prix. Des af­fir­ma­tions dif­fi­ciles à vé­ri­fier mais qui res­tent plau­sibles : le gou­ver­ne­ment ayant sou­vent es­sayé de main­te­nir les prix bas, et ce, en em­ployant des mé­thodes pas tou­jours trans­pa­rentes.

Au­jourd’hui, il n’ap­par­tient qu’à ces grands groupes de mon­trer leur bonne vo­lon­té en ar­rê­tant ces pra­tiques d’un autre âge et en ac­cep­tant de par­ta­ger plus équi­ta­ble­ment les pro­fits avec les pe­tits pro­duc­teurs

Ce n’est pas la pre­mière fois que les grands dis­tri­bu­teurs lai­tiers sont ac­cu­sés de pra­tiques mo­no­po­lis­tiques.

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