Ré­flexions sur la ques­tion copte (2/2)

Al Ahram Hebdo - - Opinion - Ta­req Heg­gy

J

Eréa­lise par­fai­te­ment qu’il est plus fa­cile de dire que de faire ce que je pro­pose, et que le gou­ver­ne­ment fait face à un dé­fi dé­cou­ra­geant (voir 1ère par­tie du même ar­ticle pa­rue la se­maine der­nière). Mais je sais aus­si que le rôle de toute di­rec­tion (au sens vaste du mot, c’es­tà-dire la di­rec­tion exé­cu­tive) est de for­mu­ler une vi­sion, et d’agir pour la mettre à exé­cu­tion. Pour réus­sir, la di­rec­tion doit me­ner et non pas se lais­ser me­ner. Il est faux de pré­tendre que le ré­gime de par sa na­ture dé­tourne le dé­fi, ou qu’il est res­pon­sable d’avoir créé l’af­freux es­prit de fa­na­tisme qui règne dans notre so­cié­té. Ce­pen­dant, il a long­temps fer­mé les yeux sur cette aber­ra­tion, ne ve­nant à réa­li­ser que len­te­ment que l’idéo­lo­gie der­rière cette culture de fa­na­tisme est le plus grand ennemi de ce même ré­gime. C’est cette idéo­lo­gie qui a pro­duit les as­sas­sins de Anouar AlSa­date, les ins­ti­ga­teurs de l’in­ci­dent d’Ad­dis-Abe­ba, et les au­teurs de plu­sieurs autres crimes.

En ce qui concerne le sen­ti­ment gé­né­ra­li­sé des coptes que leur par­ti­ci­pa­tion à la vie pu­blique a consi­dé­ra­ble­ment bais­sé au cou­rant des quelques der­nières dé­cen­nies, ce fait est sou­te­nu par des sta­tis­tiques. Ce­pen­dant, ce­la ne de­vrait pas être per­çu comme une ten­ta­tive dé­li­bé­rée de la part du gou­ver­ne­ment de gar­der les coptes hors des postes pu­blics, mais plu­tôt comme un phé­no­mène qui a pris une am­pleur in­si­dieuse au fil des an­nées, sans être re­mar­qué par les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, pui­sant son vo­lume dans son propre dy­na­misme, jus­qu’à avoir at­teint ses pro­por­tions ac­tuelles in­ad­mis­sibles. Mais quelles que soient les rai­sons, le fait est que les coptes sont mar­gi­na­li­sés de la vie pu­blique égyp­tienne ; cette si­tua­tion mé­rite une sé­rieuse étude. Per­son­nel­le­ment, je crois que l’ori­gine de ce phé­no­mène se trouve dans la men­ta­li­té que nos fonc­tion­naires ont dé­ve­lop­pée ré­cem­ment et qui est ca­rac­té­ri­sée par le re­fus d’ad­mettre l’exis­tence des pro­blèmes, et par la per­sis­tance à af­fir­mer que tout va très bien dans le meilleur des mondes. Cette men­ta­li­té tient des ra­cines d’une autre spé­ci­fi­ci­té cultu­relle, celle du re­fus de toute cri­tique et de l’in­ca­pa­ci­té de s’au­to­cri­ti­quer. Pré­tendre, comme cer­tains le font, que cette si­tua­tion est l’oeuvre des coptes, qu’ils sont de­ve­nus mar­gi­na­li­sés parce que trop pas­sifs et trop pris par leurs ac­ti­vi­tés fi­nan­cières, se­rait mettre la char­rue avant les boeufs. Il est vrai que les coptes sont pas­sifs et qu’ils ont des ac­ti­vi­tés fi­nan­cières et éco­no­miques, mais ceci est un ré­sul­tat, et non pas une cause, d’avoir eu trop de portes fer­mées mal­gré leurs ca­pa­ci­tés in­dé­niables.

Bien que je sois convain­cu de la vé­ri­té de l’ana­lyse ci-des­sus, je suis aus­si conscient qu’elle est in­com­plète. Les mêmes portes cla­quées au nez de membres de haute qua­li­té de la com­mu­nau­té copte res­tent fer­mées à beau­coup de membres de haute qua­li­té de la so­cié­té égyp­tienne en gé­né­ral. Le jeu po­li­tique en Egypte au­jourd’hui n’est ou­vert qu’à ceux qui veulent le jouer par cer­taines règles éta­blies ces quelques der­nières dé­cen­nies, règles qui, par leur na­ture, sont ré­pu­gnantes aux pro­fes­sion­nels qua­li­fiés do­tés d’un mi­ni­mum de fier­té, puis­qu’elles sont ba­sées sur la loyau­té per­son­nelle, le né­po­tisme et d’autres mé­ca­nismes qui n’ont rien à voir avec les ca­pa­ci­tés pro­fes­sion­nelles.

Quant aux vio­lences com­mu­nau­taires qui s’en­flamment de temps à autre, les plus ré­centes étant à Ko­cheh, et au­pa­ra­vant à Khan­ka, pour ne men­tion­ner que deux de plu­sieurs confron­ta­tions vio­lentes dont notre his­toire ré­cente té­moigne, elles sont dues à un nombre de fac­teurs, dont les plus im­por­tants sont :

— Une ligne of­fi­cielle dé­ter­mi­née à dé­pré­cier la gra­vi­té de la si­tua­tion, pen­sant à tort qu’ad­mettre l’exis­tence d’un pro­blème est né­faste à la ré­pu­ta­tion de l’Egypte. En réa­li­té, la ré­pu­ta­tion de l’Egypte se­rait mieux ser­vie en fai­sant face au pro­blème qu’en niant son exis­tence.

— L’en­ver­gure d’une culture qui ignore les pro­blèmes, qui exalte ses bien­faits et qui chante ses propres louanges.

— L’échec à faire usage des nom­breux ef­forts va­lables dé­ployés pour étu­dier et ana­ly­ser les ra­cines et les causes de tels in­ci­dents, comme le rap­port no­toire émis par le Dr Ga­mal Otei­fy sur l’ac­crois­se­ment des conflits com­mu­nau­taires qui ont eu lieu dans les an­nées 1970. Ses trou­vailles et ses re­com­man­da­tions au­raient pu être bien in­ves­ties, si ce n’était pour ce pen­chant cul­tu­rel de ré­pu­dier les conflits comme étant un pro­blème moindre, ins­ti­gué par les forces ex­té­rieures, ayant pour but de dé­sta­bi­li­ser l’Egypte.

Le but de cet ar­ticle n’est pas de blâ­mer ou d’ac­cu­ser qui que ce soit, mais d’of­frir une étude ob­jec­tive et neutre dans le but, comme c’était le cas du rap­port de feu Dr Otei­fy, de je­ter la lu­mière sur quelques élé­ments du pro­blème. Ac­cu­ser le gou­ver­ne­ment de per­sé­cu­ter les coptes man­que­rait de lo­gique et de sa­gesse. Mais il man­que­rait éga­le­ment de lo­gique et de sa­gesse de pré­tendre que leurs griefs ne sont pas lé­gi­times, et que leur si­tua­tion est idéale.

Je ne peux trou­ver de meilleure ma­nière de conclure cet ar­ticle que par cette pe­tite his­toire : Au cours d’une dis­cus­sion concer­nant la ques­tion copte, quel­qu’un me ques­tion­na à pro­pos des de­mandes des coptes. Je com­men­çai par leur se­conde de­mande, en­suite la troi­sième, puis la qua­trième et la cin­quième. « Mais », me de­man­da-t-on, « quelle est leur pre­mière de­mande ? ». Je ré­pon­dis que ce dont les coptes ont be­soin plus que tout est « l’adop­tion so­ciale », ce qui si­gni­fie sen­tir qu’on veut vrai­ment les écou­ter, et en­tendre leurs plaintes et leurs pro­blèmes, dans un es­prit d’amour et de sym­pa­thie fra­ter­nels, ba­sé sur la croyance qu’ils sont par­te­naires à part égale dans cette terre, et pas des ci­toyens de 2e classe ap­par­te­nant à une mi­no­ri­té qui doit ac­cep­ter et se plier à la vo­lon­té de la ma­jo­ri­té.

Afin de trou­ver une vraie so­lu­tion glo­bale à la ques­tion copte, nous avons be­soin de re­gar­der seule­ment un peu en ar­rière, à l’époque où Saad Zagh­loul éta­blit un mo­dèle exem­plaire de re­la­tions com­mu­nau­taires qui pour­rait ser­vir comme un glo­rieux point de dé­part d’un pro­jet contem­po­rain pour mettre ce pro­blème har­gneux au re­pos une fois pour toutes.

Il y a de bonnes rai­sons pour que Saad Zagh­loul soit ai­mé par les coptes et nous au­rions in­té­rêt à sur­pas­ser l’exemple qu’il a po­sé il y a tant d’an­nées. Ces rai­sons sont mi­nu­tieu­se­ment adres­sées dans l’un de mes an­ciens ar­ticles pu­blié dans Al-Akh­bar le 19 fé­vrier 1987 in­ti­tu­lé Saad Zagh­loul et l’uni­té des deux élé­ments de la na­tion égyp­tienne, et re­pu­blié ul­té­rieu­re­ment comme un cha­pitre de mon livre Les quatre idoles

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