Mu­si­ciens tout ter­rain

Al Ahram Hebdo - - Arts - Camille Abele

VÊ­TUS de noir comme pour mieux s’ef­fa­cer de­vant leurs ins­tru­ments, les mu­si­ciens entrent en scène avec sim­pli­ci­té, sa­luant d’un geste de la main le pu­blic de la grande salle de l’Opé­ra du Caire, comble ce soir-là. Une en­trée en contraste avec les mots de l’ac­cor­déo­niste de gé­nie Ri­chard Gal­lia­no, quelques di­zaines de mi­nutes plus tôt : « Je res­sens sou­vent une grande fa­tigue avant le dé­but d’un concert. Tel un condam­né à mort avant de re­ce­voir le châ­ti­ment. La loge de­vient une cel­lule de pri­son ».

Mal­gré ses 140 concerts par an et plus de qua­rante ans de car­rière, la lé­gende du jazz fran­çais a tou­jours la même peur au ventre. « Puis on met un pied sur scène, et la peur dis­pa­raît … ». Mer­cre­di der­nier, il se pro­dui­sait aux cô­tés de son com­pa­triote, le vio­lo­niste Di­dier Lo­ck­wood, et du gui­ta­riste de jazz ma­nouche d’ori­gine néer­lan­daise Sto­che­lo Ro­sen­berg, ve­nu prê­ter main forte à ce Ma­gic Trio ! or­phe­lin ce soir-là de son gui­ta­riste ori­gi­nal Bi­ré­li La­grène. « La mu­sique c’est comme une his­toire d’amour, ça marche (ou pas) au pre­mier coup. Ce soir, c’est une pre­mière avec Sto­che­lo Ro­sen­berg et ça prend ! », lance au pu­blic un Gal­lia­no vi­si- ble­ment ra­vi du pre­mier mor­ceau.

Le ré­per­toire est va­rié : des com­po­si­tions ori­gi­nales de Gal­lia­no, Lo­ck­wood et La­grène, mais sur­tout des grands stan­dards du jazz eu­ro­péen, ti­ré de la tra­di­tion ma­nouche et de la chan­son fran­çaise. Le trio s’est don­né pour mis­sion de trans­mettre au pu­blic cai­rote un conden­sé d’« exo­tisme pa­ri­sien », avec une « patte ara­bi­sante, dans les so­li sur­tout », tient à pré­ci­ser Di­dier Lo­ck­wood. Ce­lui-ci se consi­dère avec hu­mour comme un « VTT : un Vio­lo­niste Tout Ter­rain » et s’est de­puis long­temps abreu­vé à des sources d’ins­pi­ra­tion au spectre élar­gi.

Le vio­lon trans­cende toutes les cultures : de la mu­sique clas­sique eu­ro­péenne de ses dé­buts au rock d’Outre-At­lan­tique — du­rant sa pé­riode au sein du groupe culte Mag­ma — en pas­sant, plus ré­cem­ment, par la mu­sique tzi­gane, le VTT a tout es­sayé. Un uni­vers que lui a fait dé­cou­vrir le réa­li­sa­teur To­ny Gat­lif, avec qui Lo­ck­wood pré­pare un film sur les « vio­lons du monde ». Ri­chard Gal­lia­no n’est pas en reste, lui qui s’est frot­té no­tam­ment aux mu­siques la­tines, au tan­go de Pia­zol­la ou aux mé­lo­dies ita­liennes de Ni­no Ro­ta. Mais pour ce concert, ce­lui qu’ils ont choi­si d’évo­quer est Djan­go Rein­hardt, le maître du jazz « à la fran­çaise » dans la plus pure tra­di­tion ma­nouche.

Sur scène, la vir­tuo­si­té des ar­tistes donne sou­vent le tour­nis, les notes et les mo­tifs se dé­versent telles des ava­lanches so­nores sur un pu­blic conquis. La com­pli­ci­té des trois mu­si­ciens est conta­gieuse, et sou­dain se cris­tal­lisent de­vant nos yeux des images d’un Pa­ris qui n’existe plus, des bords de Seine em­bru­mées au pe­tit ma­tin après une nuit bo­hème dans les ca­fés­con­certs de Mont­martre.

D’une ca­pi­tale à l’autre, le voyage au Caire prend, pour ces mu­si­ciens ha­bi­tués à toutes les planches du monde, une sa­veur par­ti­cu­lière dans le contexte ac­tuel. Après les évé­ne­ments vio­lents qu’a connus ré­cem­ment la ville, Gal­lia­no avoue « s’être po­sé la ques­tion de faire le voyage. Mais les in­for­ma­tions re­layées par la té­lé­vi­sion à l’étran­ger le sont tou­jours à tra­vers une len­tille gros­sis­sante ». Se qua­li­fiant de « ba­rou­deur », il es­time « im­por­tant de ve­nir jouer dans ces mo­ments-là, sans in­quié­tude, et par res­pect en­vers un pu­blic en gé­né­ral re­con­nais­sant ».

A pro­pos du vent de ré­volte qui a sai­si plu­sieurs pays arabes en 2011, Di­dier Lo­ck­wood évoque « un prin­temps mon­dial, pas seule­ment arabe. Le mou­ve­ment a com­men­cé ici, car l’étreinte sur les li­ber­tés était par­ti­cu­liè­re­ment mar­quée tan­dis qu’en Oc­ci­dent, elle avance d’une fa­çon plus mas­quée. Je me sens proche du mou­ve­ment des in­di­gnés, en ré­ac­tion à la main­mise de la fi­nance sur le monde, gou­ver­né par quelques di­zaines de trusts et lob­bies fi­nan­ciers, qui laissent trop de peuples sur le bas-cô­té ».

L’art en gé­né­ral, et la mu­sique en par­ti­cu­lier, sont, pour ces mu­si­ciens sen­sibles aux sorts des lais­sés-pour-compte, un moyen pri­vi­lé­gié pour ou­vrir les es­prits. « La pra­tique ar­tis­tique et l’ini­tia­tion cultu­relle par­ti­cipent à ce ré­veil des consciences, à cette cri­tique du fonc­tion­ne­ment gé­né­ral de la vie hu­maine, à l’échelle mon­diale », se­lon Lo­ck­wood.

Se pas­sant al­lè­gre­ment de pa­roles, les mor­ceaux jazz du Ma­gic Trio ! trans­mettent un mes­sage uni­ver­sel, qui contri­bue à rap­pro­cher les cultures. Si l’on en croit la stan­ding ova­tion que leur a ré­ser­vée le pu­blic au terme de ce concert épous­tou­flant, les notes vont ré­son­ner en­core long­temps dans l’es­prit des Cai­rotes qui ont eu la chance d’as­sis­ter à ce concert ma­gique

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