Dans les méandres de la jus­tice

Al Ahram Hebdo - - Egypte - May At­ta

DRAME DE PORT-SAÏD . Le pro­cu­reur gé­né­ral va tra­duire en jus­tice les res­pon­sables de la mort de 70 sup­por­ters du club Ah­li dans un stade de la ville, le 1er fé­vrier der­nier. Beau­coup

s’in­ter­rogent dé­jà sur le sé­rieux de cette dé­marche prise sous la pres­sion.

LES SUP­POR­TERS fa­na­tiques du club de foot­ball cai­rote, les Ul­tras ah­laoui, ont sa­lué la dé­ci­sion du pro­cu­reur gé­né­ral Ab­del- Mé­guid Mah­moud de tra­duire en jus­tice les res­pon­sables du drame de Port- Saïd qui avait fait plus de 70 morts à l’is­sue du match san­glant le 1er fé­vrier dans cette ville cô­tière.

Les Ul­tras avaient ma­ni­fes­té jeu­di der­nier pour ré­cla­mer jus­tice pour leurs ca­ma­rades tués, dont ils bran­dis­saient des por­traits, et fus­ti­giaient l’ar­mée au pou­voir.

Le jour même, le pro­cu­reur a an­non­cé avoir lan­cé des pour­suites contre 75 per­sonnes, dont 9 po­li­ciers et 3 res­pon­sables du club de foot­ball Mas­ri. Par­mi les per­sonnes pour­sui­vies fi­gurent le di­rec­teur de la sé­cu­ri­té de la ville et ce­lui des forces de sé­cu­ri­té cen­trale. Ils sont ac­cu­sés de meurtre avec pré­mé­di­ta­tion, étant don­né que les en­quêtes du Par­quet ont in­di­qué que les po­li­ciers et les res­pon­sables du club Mas­ri ont per­mis à de nom­breuses per­sonnes ar­mées d’ac­cé­der au stade et de s’at­ta­quer aux sup­por­ters d’ah­li qui, eux, étaient blo­qués. Une cou­pure d’élec­tri­ci­té a ac­com­pa­gné les actes de tue­rie et d’agression, ont éga­le­ment sou­li­gné les en­quê­teurs. Deux des per­sonnes pour­sui­vies sont des ado­les­cents qui se­ront pré­sen­tés à une tri­bu­nal pour mi­neurs, a pré­ci­sé le pro­cu­reur dans un com­mu­ni­qué.

Une en­quête par­le­men­taire avait mis en cause la né­gli­gence de la po­lice, l’ac­cu­sant d’avoir sous-es­ti­mé la pos­si­bi­li­té d’af­fron­te­ments dans le stade de Port-saïd, alors même que des sup­por­ters avaient quit­té le stade parce qu’ils re­dou­taient de vio­lence. Celle-ci a com­men­cé après le coup de sif­flet fi­nal du match le 1er fé­vrier, à l’is­sue du­quel Mas­ri, un club de Port-saïd, avait fait su­bir sa pre­mière dé­faite de la sai­son (3-1) à Ah­li, la pres­ti­gieuse équipe du Caire. Des cen­taines de sup­por­ters de Mas­ri ont en­va­hi le ter­rain et ont lan­cé des pierres et des bou­teilles en di­rec­tion de ceux d’ah­li.

La vio­lence de Port-saïd a en ef­fet re­lan­cé la contes­ta­tion contre l’ar- mée, de nom­breux té­moins et res­pon­sables po­li­tiques poin­tant du doigt l’iner­tie des forces de l’ordre et les failles du dis­po­si­tif de sé­cu­ri­té. Dans les 5 jours qui ont sui­vi le drame, des mil­liers de per­sonnes avaient dé­jà dé­fi­lé contre les forces de l’ordre, et de la vio­lence entre po­li­ciers et ma­ni­fes­tants avait fait 16 morts au Caire et à Suez (nord).

« Une re­vanche des forces de l’ordre »

Plu­sieurs ob­ser­va­teurs ont fait le lien entre le drame de Port- Saïd et la par­ti­ci­pa­tion ac­tive des Ul­tras aux ma­ni­fes­ta­tions et aux pro­tes­ta­tions de­puis et pen­dant la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier 2011. De nom­breux ana­lystes évoquent en ef­fet « une re­vanche des forces de l’ordre ».

« Il est clair que la dé­ci­sion du pro­cu­reur gé­né­ral a été prise sous la pres­sion, suite aux pro­tes­ta­tions des Ul­tras. Mal­heu­reu­se­ment, ce­ci est une ca­rac­té­ris­tique de cette phase de tran­si­tion : le pro­cès de l’ex- pré­sident Hos­ni Mou­ba­rak n’a com­men­cé qu’après de nom­breuses ma­nifes- ta­tions géantes, la date des élec­tions pré­si­den­tielles n’a été pré­ci­sée que sous la pres­sion des forces po­li­tiques … et ain­si de suite » , constate Ha­fez Abou- Sae­da, di­rec­teur de l’or­ga­ni­sa­tion égyp­tienne des droits de l’homme. Se­lon lui, la dé­ci­sion du pro­cu­reur a beau­coup tar­dé : « Comment peut- on at­tendre 6 se­maines pour tra­duire en jus­tice les res­pon­sables d’un crime aus­si abo­mi­nable, si­non pour leur don­ner le temps de faire dis­pa­raître les preuves ? » , se de­mande AbouSae­da, qui ac­cuse la po­lice d’avoir joué un rôle dans ce mas­sacre.

« Si la po­lice est juge et par­tie, ce n’est pas étrange de trou­ver les ha­bi­tants de la ville de Suez me­na­cer eux aus­si de ven­ger eux-mêmes leurs fils tués du­rant les ma­ni­fes­ta­tions. C’est aus­si nor­mal de trou­ver les gens s’ache­ter des armes pour se dé­fendre », ajoute en­core l’ac­ti­viste.

Pour Bassem Ka­mel, dé­pu­té du par­ti Egyp­tien so­cial dé­mo­crate, cette ab­sence de jus­tice est in­ten­tion­nelle. « Le Conseil mi­li­taire qui gère le pays en est le pre­mier res­pon­sable. La len­teur des pro­cé­dures ju­di­ciaires a pour ob­jec­tif de faire échouer la jus­tice, et c’est un acte po­li­tique » , dit Ka­mel. Pour preuve, il se ré­fère aux pro­cès des an­ciens res­pon­sables qui traînent faute de preuve, « alors que leurs crimes po­li­tiques sont évi­dents ».

Le pro­cès du mas­sacre de Port-saïd risque-t-il de n’être que de la poudre aux yeux ? Tout en con­si­dé­rant que la dé­ci­sion du pro­cu­reur consti­tue une « dé­marche po­si­tive », les Ul­tras ont me­na­cé de re­cou­rir à leurs propres moyens pour as­su­rer la pu­ni­tion des res­pon­sables de ce drame sans pré­cé­dent dans l’his­toire du foot­ball égyp­tien, si le pro­cès est ma­ni­pu­lé

Les Ul­tras me­nacent de faire mon­ter la pres­sion si les res­pon­sables du mas­sacre ne sont pas pu­nis.

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