Un scru­tin sans vrai en­jeu

Al Ahram Hebdo - - Egypte - May At­ta

LE MA­GIS­TRAT Ah­mad AlZend a été ré­élu ven­dre­di à la tête du Club des juges. Les 14 juges et membres du Par­quet qui fi­gu­raient sur sa liste ont éga­le­ment été élus au conseil du club. AlZend, consi­dé­ré comme une fi­gure de l’an­cien ré­gime, avait pour concur­rent le pré­sident de la Cour d’ap­pel, Mo­ha­mad Ré­faat Bas­siou­ni. Les juges sont en ef­fet di­vi­sés de­puis plus de cinq ans entre conser­va­teurs et ré­for­ma­teurs, ou en d’autres termes par­ti­sans et op­po­sants au ré­gime de l’ex- pré­sident Hos­ni Mou­ba­rak. Ces der­niers, qui mi­litent pour l’in­dé­pen­dance de la jus­tice, ont pour lea­der le conseiller Hi­cham Gue­nei­na. Ils ont dé­ci­dé de boy­cot­ter les élec­tions de ven­dre­di.

« Le cou­rant de l’in­dé­pen­dance de la jus­tice n’est pas concer­né par les ré­sul­tats de ces élec­tions mar­quées par des dé­tours et des ma­chi­na­tions. Le dé­pôt des can­di­da­tures pour ces élec­tions a com­men­cé alors que les juges étaient oc­cu­pés par la su­per­vi­sion des élec­tions lé­gis­la­tives et tout le monde sa­vait que leurs ré­sul­tats étaient tran­chés d’avance en fa­veur d’un groupe dé­si­gné » , a ré­agi Gue­nei­na.

Outre la su­per­vi­sion des élec­tions des deux Chambres du Par­le­ment qui se sont éta­lées sur des mois, les mi­lieux ju­di­ciaires ont tra­ver­sé une sé­rie de crises dont la der­nière en date concer­nait l’in­dé­pen­dance de ce troi­sième pou­voir vis-à-vis de l’exé­cu­tif, no­tam­ment après le ra­pa­trie­ment mys­té­rieux d’ac­ti­vistes étran­gers ac­cu­sés de fi­nan­ce­ment illé­gal et d’ac­ti­vi­tés po­li­tiques dou­teuses, et in­ter­dits de voyage sur ordre de la jus­tice. Le sen­ti­ment du manque de sé­rieux de ces élec­tions, dont la date a été re­por­tée à plu­sieurs re­prises, a fait que 22 des 52 can­di­dats se sont re­ti­rés ju­geant que le mo­ment n’est pas op­por­tun pour une vraie com­pé­ti­tion.

Le ma­gis­trat Mo­ha­mad Fa­him Dar­wich offre une autre ex­pli­ca­tion de la faible par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions du Club des juges. Se­lon lui, les ma­gis­trats qui se re­ven­diquent de la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier 2011 ont dé­ci­dé de lais­ser la scène libre au groupe du pré­sident ré­élu Ah­mad Al- Zend à cause de l’in­sta­bi­li­té de la si­tua- tion. « Cette phase de tran­si­tion est très cri­tique, les res­pon­sables au pou­voir n’ont pas réus­si jus­qu’ici à as­su­rer une forme de sta­bi­li­té que ce soit à l’échelle po­li­tique ou éco­no­mique. Ceux qui ac­ceptent d’oc­cu­per un poste de res­pon­sa­bi­li­té se trouvent dans une si­tua­tion très précaire, ils risquent d’en­dom­ma­ger à ja­mais leur car­rière à cause de la fai­blesse des ins­ti­tu­tions de l’etat qu’ils re­pré­sentent » , ex­plique Dar­wich. Et d’ajou­ter : « Si ja­mais l’in­dé­pen­dance de la jus­tice est re­mise en ques­tion, comme ce fut le cas ré­cem­ment lors de l’af­faire du fi­nan­ce­ment des ONG, c’est le pré­sident du Club des juges qui se­ra cri­ti­qué. Dans une si­tua­tion pa­reille, per­sonne ne se­ra prêt à ris­quer sa ré­pu­ta­tion sauf ceux qui sont proches du pou­voir et dont les in­té­rêts sont liés à ceux du pou­voir ».

Amir Sa­lem, ac­ti­viste et avo­cat à la Cour de cas­sa­tion, af­firme de son cô­té que les condi­tions du Club des juges — et de la jus­tice en gé­né­ral — ne risquent pas de s’amé­lio­rer tant qu’il n’y au­ra pas de vraie sé­pa­ra­tion des pou­voirs. « L’hé­gé­mo­nie exer­cée par le mi­nis­tère de la Jus­tice em­pêche l’in­dé­pen­dance du pou­voir ju­di­ciaire. Le mi­nis­tère de la Jus­tice dé­cide du bud­get et des fi­nances de l’ins­ti­tu­tion ju­di­ciaire et par voie de con­sé­quence des re­ve­nus des juges. C’est une si­tua­tion hu­mi­liante. Cette hé­gé­mo­nie a per­mis au ré­gime de Hos­ni Mou­ba­rak et puis au ré­gime du Conseil mi­li­taire d’in­fil­trer la jus­tice et d’em­pié­ter sur son tra­vail à tra­vers un ré­seau d’in­té­rêts » , ana­lyse Sa­lem. Il re­prend l’exemple des élec­tions pour illus­trer son ana­lyse : « Il ne faut pas s’at­tendre à avoir des élec­tions lé­gis­la­tives ou pré­si­den­tielles trans­pa­rentes si c’est le mi­nis­tère de la Jus­tice qui conti­nue à dé­si­gner les juges des com­mis­sions élec­to­rales et qui dé­cide des primes que ces der­niers tou­che­ront pour ce tra­vail sup­plé­men­taire »

Les ré­for­ma­teurs ont dé­gai­né l’arme du boy­cott.

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