Le monde arabe à l’ère saou­dienne

Al Ahram Hebdo - - Opinion - Hi­cham Mou­rad

L

Esom­met arabe qui se tient ce jeu­di 29 mars à Bag­dad est « his­to­rique »à plus d’un titre. Il se tient d’abord en plein bou­le­ver­se­ment dans la ré­gion en rai­son des sou­lè­ve­ments po­pu­laires qui ont ren­ver­sé plu­sieurs de ses di­ri­geants au­to­cra­tiques et au­to­ri­taires, en Egypte, en Tu­ni­sie, en Li­bye et au Yé­men. Le der­nier de la sé­rie étant le ré­gime sy­rien, en proie à une ré­volte po­pu­laire dont la ré­pres­sion san­glante a fait plus de 8 000 morts de­puis mars 2011. « His­to­rique » en­suite parce que ce som­met, qui se tient pour la pre­mière fois en Iraq de­puis ce­lui de mai 1991 sous l’an­cien pré­sident Sad­dam Hus­sein, consti­tue la pre­mière re­con­nais­sance col­lé­giale arabe du ré­gime ira­qien di­ri­gé dé­sor­mais par la ma­jo­ri­té chiite, sous l’au­to­ri­té du pre­mier mi­nistre Nou­ri Al-ma­li­ki.

Ce der­nier, conscient des en­jeux in­ternes et des gains ex­té­rieurs es­comp­tés, avait fait de la te­nue du som­met arabe à Bag­dad sa prio­ri­té. La ren­contre, qui de­vait avoir lieu en mars der­nier en Iraq, a été re­por­tée en rai­son de l’écla­te­ment de ré­voltes po­pu­laires dans plu­sieurs pays arabes,

23E

mais aus­si à cause de la per­sis­tance de l’oc­cu­pa­tion mi­li­taire amé­ri­caine de l’iraq et de l’in­sé­cu­ri­té qui y ré­gnait. Il était vrai éga­le­ment que l’ara­bie saou­dite, chef de file des mo­nar­chies du Golfe, s’op­po­sait à la te­nue du som­met à Bag­dad en rai­son du sou­tien af­fi­ché par Ma­li­ki à la ré­volte de la ma­jo­ri­té chiite à Bah­reïn contre la mo­nar­chie sun­nite qui gou­verne ce pays. Riyad, ain­si que les Emi­rats arabes unis, avaient alors envoyé des troupes pour ai­der le roi de Bah­reïn, Ha­mad ben Is­sa Al-kha­li­fa, à ma­ter la ré­bel­lion. Les au­to­ri­tés saou­diennes étaient ir­ri­tées avant tout par l’in­fluence gran­dis­sante de l’iran chiite en Iraq et de la mar­gi­na­li­sa­tion de la mi­no­ri­té sun­nite qui avait gou­ver­né le pays sous Sad­dam Hus­sein. Don­nant des rai­sons sup­plé­men­taires aux ap­pré­hen­sions saou­diennes, Ma­li­ki s’est avé­ré le prin­ci­pal sou­tien dans le monde arabe au ré­gime sy­rien va­cillant de Ba­char AlAs­sad, alors que Riyad et le Qa­tar, sui­vis par les autres pays du Conseil de Co­opé­ra­tion du Golfe (CCG), pous­saient ce­lui-ci vers la porte de sor­tie. Les Saou­diens voyaient dans ce sou­tien la main de l’iran, al­lié ré­gio­nal du ré­gime alaouite des As­sad.

Pour ré­con­ci­lier l’ara­bie saou­dite afin d’évi­ter qu’elle ne boy­cotte le som­met de Bag­dad, Ma­li­ki a pris des po­si­tions, long­temps re­fu­sées, dans le sens des in­té­rêts de Riyad. Alors qu’il était op­po­sé aux dé­ci­sions de la Ligue arabe, prise sous l’im­pul­sion de Riyad, d’im­po­ser des sanc­tions contre la Syrie et, plus tard, d’in­ter­na­tio­na­li­ser le conflit en le por­tant de­vant le Conseil de sé­cu­ri­té de l’onu, Ma­li­ki a sou­te­nu les der­nières ré­so­lu­tions de la Ligue ins­pi­rées par l’ara­bie saou­dite, et qui de­man­daient ou­ver­te­ment au pré­sident Ba­char de pré­pa­rer la re­lève po­li­tique et in­vi­taient l’onu à in­ter­ve­nir en Syrie. Il a éga­le­ment cé­dé aux in­tenses pres­sions saou­diennes vi­sant à ne pas in­vi­ter Ba­char Al-as­sad au som­met arabe et an­non­cé son dé­sir d’ef­fec­tuer une vi­site of­fi­cielle à Riyad. Pour pour­suivre son rap­pro­che­ment avec les Etats du CCG, Bag­dad a ac­cep­té l’an­née der­nière de payer au Ko­weït 4 mil­liards de dol­lars à titre de dé­dom­ma­ge­ments pour les dé­gâts cau­sés par l’in­va­sion de ce pays en 1990. D’autre part, l’iraq garde au­jourd’hui le mu­tisme sur les troubles des chiites à Bah­reïn, alors qu’il avait au­pa­ra­vant sou­te­nu leur ré­volte contre le ré­gime sun­nite.

Ces ten­ta­tives de rap­pro­che­ment, avec l’ara­bie saou­dite en par­ti­cu­lier et les mo­nar­chies pé­tro­lières du Golfe en gé­né­ral, sont ré­vé­la­trices du nou­vel équi­libre de forces qui s’opère dans la ré­gion à la fa­veur du Prin­temps arabe. Cette nou­velle donne de­vrait se ré­per­cu­ter sur les ré­sul­tats du som­met de Bag­dad. En ef­fet, le monde arabe se trouve au­jourd’hui pri­vé de deux « poids lourds » des po­li­tiques ré­gio­nales : L’egypte qui, de­puis la chute du ré­gime de Hos­ni Mou­ba­rak en fé­vrier 2011, est presque to­ta­le­ment ab­sor­bée par ses pro­blèmes in­ternes et par une tran­si­tion po­li­tique chao­tique. Du coup, Le Caire, en­glué dans une crise éco­no­mique ai­guë, se trouve in­ca­pable de prendre la moindre ini­tia­tive ré­gio­nale, l’es­sen­tiel de ses po­li­tiques arabes étant di­ri­gées vers ses voi­sins di­rects dans les zones à hauts risques où sa sé­cu­ri­té na­tio­nale est di­rec­te­ment en cause, la bande de Ga­za et, dans une moindre me­sure, le Sou­dan. La ré­volte po­pu­laire contre le pré­sident Ba­char Al-as­sad, qui dure de­puis plus d’un an, a de son cô­té neu­tra­li­sé les ca­pa­ci­tés ré­gio­nales de la Syrie, dont le ré­gime joue son va­tout pour sur­vivre. Il est de sur­croît mis sur le banc des na­tions arabes, sous l’im­pul­sion de l’ara­bie saou­dite et du Qa­tar. L’egypte et la Syrie, avec Riyad, com­po­saient jus­qu’à l’écla­te­ment du Prin­temps arabe le trium­vi­rat qui me­nait l’ac­tion arabe com­mune. Seule l’ara­bie saou­dite a pu jus­qu’ici échap­per aux flammes des chan­ge­ments ra­di­caux dont sont té­moins l’egypte et la Syrie et qui de­vraient les oc­cu­per pour une pé­riode plus ou moins longue, les em­pê­chant par là même de pou­voir jouer un rôle ac­tif sur la scène ré­gio­nale.

Forte d’une puis­sance fi­nan­cière consi­dé­rable, l’ara­bie saou­dite et ac­ces­soi­re­ment le Qa­tar tirent au­jourd’hui pro­fit du vide créé par l’éclipse de l’egypte et l’ab­sence de la Syrie. Tous deux as­pirent à un rôle de lea­der­ship ou, du moins, à une meilleure sta­ture dans la ré­gion. Tan­tôt en concur­rence, tan­tôt en co­opé­ra­tion, l’ac­tion de ces deux pays verse

Forte d’une puis­sance fi­nan­cière consi­dé­rable, l’ara­bie saou­dite et ac­ces­soi­re­ment

le Qa­tar tirent au­jourd’hui pro­fit du vide

créé par l’éclipse de l’egypte et l’ab­sence

de la Syrie.

fi­na­le­ment dans le ren­for­ce­ment du poids po­li­tique des mo­nar­chies pé­tro­lières du CCG, le plus large grou­pe­ment su­bré­gio­nal du monde arabe qui réunit 6 pays aux ré­gimes mo­nar­chiques qua­si ho­mo­gènes : Ara­bie saou­dite, Emi­rats arabes unis, Ko­weït, Qa­tar, Bah­reïn et Oman. Riyad avait son­gé dans un pre­mier temps à élar­gir ce bloc à deux autres mo­nar­chies sun­nites arabes, la Jor­da­nie et le Ma­roc. Mais après l’échec de cette ten­ta­tive, l’ara­bie saou­dite s’est ré­so­lue à ren­for­cer la co­opé­ra­tion et la co­or­di­na­tion entre les membres du CCG pour se pré­mu­nir contre la conta­gion du Prin­temps arabe. Elle l’a fait en mars 2011 à tra­vers l’en­voi d’une force saou­di-émi­ra­tie à Ma­na­ma, lorsque Bah­reïn fai­sait face à une contes­ta­tion chiite qui ris­quait de ren­ver­ser le ré­gime sun­nite des Al-kha­li­fa.

La mo­di­fi­ca­tion de l’équi­libre ré­gio­nal dans le monde arabe au pro­fit de l’ara­bie saou­dite et de la coa­li­tion qu’elle mène au sein du CCG s’est ré­per­cu­tée sur la ma­nière dont la Ligue arabe a trai­té la crise sy­rienne. Riyad, se­con­dée par Do­ha, a pous­sé la Ligue a épou­sé ses po­si­tions fermes vis-à-vis du ré­gime sy­rien. Et ce, mal­gré les ré­serves ex­pri­mées par l’egypte ou les po­si­tions fran­che­ment pro-ba­char de l’iraq et de l’al­gé­rie. Riyad a éga­le­ment sou­vent court-cir­cui­té l’or­ga­ni­sa­tion pan­arabe à tra­vers l’adop­tion par le CCG de po­si­tions plus éner­giques à l’en­contre de la Syrie, qui se­ront en­suite en­dos­sées par la Ligue, en dé­pit des ré­serves de cer­tains Etats membres

Newspapers in French

Newspapers from Egypt

© PressReader. All rights reserved.