L’ave­nir vu avec scep­ti­cisme

ES­SAIS . Ta­rek Os­mane re­vient sur 60 ans d’his­toire pour ten­ter de po­ser quelques bases sur l’ave­nir de l’egypte. Un an après la ré­vo­lu­tion, la si­tua­tion est se­lon lui proche du chaos.

Al Ahram Hebdo - - Livres - Al­ban de Mé­non­ville

«La ré­vo­lu­tion de 2011 a mis fin à l’ordre po­li­tique qui do­mi­nait l’egypte de­puis un de­mi-siècle ». C’est ain­si que com­mence l’es­sai de Ta­rek Os­mane : Ré­vo­lu­tions égyp­tiennes. Avec deux « s » qui d’em­blée in­triguent le lec­teur. Dé­jà, deux ob­ser­va­tions semblent né­ces­saires. D’abord, l’au­teur s’avance un peu vite en es­ti­mant que l’ordre po­li­tique à réel­le­ment chan­gé. De­puis Nas­ser, l’in­fluence de l’ar­mée a tou­jours été consi­dé­rable, que ce soit d’un point de vue éco­no­mique ou po­li­tique. Et la ré­vo­lu­tion de 2011 n’a pour le mo­ment pas ré­duit cette in­fluence. Se­cond point : quelles sont les autres ré­vo­lu­tions qui ont pris place de­puis 1960 ? Nas­ser a fait un coup d’etat avant de trans­for­mer son sta­tut de pré­sident à ce­lui de hé­ros na­tio­nal et ré­gio­nal. Et les di­verses grèves ou ma­ni­fes­ta­tions — comme les émeutes du pain en 1977 — rentrent dif­fi­ci­le­ment sous l’éti­quette de ré­vo­lu­tion. Mais au-de­là de l’ac­croche dou­teuse, voire er­ro­née, le livre d’os­mane est in­té­res­sant à plu­sieurs points.

D’un point de vue ré­gio­nal, l’au­teur re­vient sur les ré­centes évo­lu­tions liées aux ré­vo­lu­tions arabes et au rôle des Etats-unis. C’est se­lon lui en grande par­tie dans la ri­va­li­té entre l’ara­bie saou­dite et l’iran qu’il faut consi­dé­rer l’ave­nir des re­la­tions di­plo­ma­tiques de la ré­gion. Face à la crainte de voir les ré­vo­lu­tions ar­ri­ver chez eux, les pays du Golfe ont mis en place une po­li­tique in­ter­ven­tion­niste. Qu’il s’agisse de li­vrai­sons d’armes aux re­belles li­byens, d’in­ter­ven­tions mi­li­taires à Bah­reïn pour ma­ter les pro­tes­ta­taires, de « mé­dia­tion » au Yé­men pour évi­ter la chute bru­tale du pré­sident Saleh ou de lob­bying ac­tif pour une in­ter­ven­tion ar­mée en Syrie, les Saou­diens ont mon­tré, comme l’écrit Os­mane, qu’ils ne dé­si­raient plus s’ali­gner sur la po­li­tique amé­ri­caine. Si les rai­sons sont mul­tiples (peur de l’iran, ex­ten­sion de l’idéo­lo­gie wah­ha­bite, crainte d’un « Prin­temps saou­dien » …), il est dé­sor­mais clair qu’une bonne par­tie des pays du Golfe — les Saou­diens en tête — n’ont pas lais­sé pas­ser l’oc­ca­sion de ren­for­cer leur in­fluence dans la ré­gion. A leur puis­sance éco­no­mique s’ajoute au­jourd’hui un poids mi­li­taire, di­plo­ma­tique et re­li­gieux. Un constat in­quié­tant vu la si­tua­tion in­terne de l’ara­bie saou­dite : un pays où le conser­va­tisme re­li­gieux em­pêche toute avan­cée so­ciale si­gni­fi­ca­tive. En Egypte, c’est sur un plan fi­nan­cier que l’ara­bie saou­dite aug­mente son in­fluence. Mal­gré le manque de trans­pa­rence sur les « aides » saou­diennes à l’egypte, il est pos­sible d’en dis­tin­guer 3 types. Les in­ves­tis­se­ments dans le sec­teur pri­vé, lar­ge­ment fa­ci­li­tés, ex­plique l’au­teur, par la mon­tée en puis­sance des hommes d’af­faires au sein du ré­gime Mou­ba­rak du­rant sa der­nière dé­cen­nie de règne. Les prêts à l’etat égyp­tien suite à la mau­vaise si­tua­tion des fi­nances pu­bliques après la ré­vo­lu­tion. Et en­fin le sou­tien — certes oc­culte mais réel — à di­verses mou­vances re­li­gieuses en Egypte. Au­jourd’hui, c’est ce der­nier point qui est centre de toutes les at­ten­tions.

Li­bé­raux vs re­li­gieux

Car la scène po­li­tique égyp­tienne de l’après-ré­vo­lu­tion voit deux ten­dances s’af­fron­ter. D’un cô­té, les par­tis re­li­gieux, au plus proche de la rue et des pré­oc­cu­pa­tions po­pu­laires, se sont taillés la part du lion no­tam­ment par leur sou­tien aux plus dé­fa­vo­ri­sés, un sou­tien qui né­ces­site des sommes d’ar­gent im­por­tantes. De l’autre, les li­bé­raux, en échec après avoir failli à cen­trer leurs pro­grammes au­tour des vo­lon­tés de la ma­jo­ri­té (aug­men­ta­tion du ni­veau de vie, chô­mage, cor­rup­tion …). Les lea­ders li­bé­raux, Os­mane les qua­li­fie de « per­sonnes at­teintes d’un sno­bisme qui ne leur at­tire guère la sym­pa­thie des Egyp­tiens or­di­naires ». Quant aux is­la­mistes conser­va­teurs, Os­mane laisse Ibra­him Eis­sa les dé­crire à sa place : « Ils semblent avoir un corps de di­no­saure et une cer­velle d’oi­seau ». Des des­crip­tions qui n’en­cou­ragent guère à per­ce­voir l’ave­nir avec op­ti­misme. « Il fau­drait donc s’at­tendre, écrit l’au­teur, à une ère de chaos ». L’ave­nir du pays se­ra donc pour l’au­teur entre les mains d’is­la­mistes sans cer­velle et de li­bé­raux hau­tains et dé­dai­gneux.

Os­mane pour­suit en ex­pli­quant l’ave­nir des re­la­tions in­ter­na­tio­nales de l’egypte in­dis­cu­ta­ble­ment ame­nées à évo­luer. Les « li­bé­raux as­so­cie­ront le rôle ré­gio­nal du pays à son ex­pé­rience ré­gio­nale dans la pre­mière moi­tié du XXE siècle » en met­tant en avant « le li­bé­ra­lisme cultu­rel » des an­nées Nas­ser. Les is­la­mistes, se­ront, pour l’au­teur, ten­tés par élar­gir len­te­ment leurs sou­tiens po­pu­laires aux autres pays du monde arabe, sou­tiens ren­dus pos­sibles par les branches des Frères mu­sul­mans hors des fron­tières de l’egypte. L’au­teur es­time, par ailleurs, à l’en­contre de la plu­part des ana­lystes, que les chan­ge­ments di­plo­ma­tiques liés à la ré­vo­lu­tion de jan­vier ne se­ront pas for­cé­ment po­si­tifs pour l’egypte. Se­lon lui, la ré­vo­lu­tion a per­mis la dif­fu­sion d’idéo­lo­gies qui re­met­tront en cause la di­plo­ma­tie égyp­tienne des 40 der­nières an­nées dont tous les as­pects n’étaient pas dé­fa­vo­rables pour le pays.

Ta­rek Os­mane s’at­tend donc à des chan­ge­ments ma­jeurs dans et hors des fron­tières du pays. Mais au­cune ligne claire n’est au­jourd’hui tra­cée. Et c’est bien là que ré­side l’en­semble du pro­blème : pas plus les is­la­mistes que les li­bé­raux ou l’ar­mée ne savent — ou ne disent — pré­ci­sé­ment quelle se­ra leur ligne de conduite. Sans vi­si­bi­li­té, le pays avance à l’aveugle et risque à tout mo­ment de tré­bu­cher sur un obs­tacle pla­cé sur sa route. Pour Ta­rek Os­mane, seul le pas­sé per­met au­jourd’hui d’en­vi­sa­ger l’ave­nir ; le présent n’of­frant que de bien maigres pistes Ré­vo­lu­tions égyp­tiennes, de Nas­ser à la chute de Mou­ba­rak de Ta­rek Os­mane. Tra­duit de l’an­glais par Laurent Bu­ry. Edi­tions Le bruit du Monde, 2011.

Newspapers in French

Newspapers from Egypt

© PressReader. All rights reserved.