Les élec­teurs dans l’in­dé­ci­sion

Al Ahram Hebdo - - Le Fait De La Semaine - Chaï­maa Ab­del-ha­mid

«Pain, li­ber­té, jus­tice so­ciale ». C’est le chant qui a fait vi­brer la place Tah­rir en jan­vier et fé­vrier 2011. De­puis le dé­clen­che­ment de la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier et pen­dant 18 jours suc­ces­sifs et jus­qu’à la chute de Mou­ba­rak, ces re­ven­di­ca­tions po­pu­laires n’ont ces­sé de re­ten­tir à chaque fois que les Egyp­tiens re­tour­naient sur la place. Les can­di­dats au ma­ra­thon pré­si­den­tiel semblent être très conscients de ce que re­pré­sentent ces « no­tions » pour les Egyp­tiens.

La plu­part des pro­grammes sont, en ef­fet, si­mi­laires : une éco­no­mie libre avec une jus­tice so­ciale, un rôle plus mar­qué de l’etat et une amé­lio­ra­tion de l’édu­ca­tion et de la san­té, la lutte contre la cor­rup­tion, des pro­jets na­tio­naux géants et la pro­tec­tion des li­ber­tés. Une si­mi­li­tude due au fait que les grands pro­blèmes sont bien connus. Les so­lu­tions aus­si, mais la dif­fi­cul­té face à cha­cun d’entre eux se­rait cette ca­pa­ci­té de mise en oeuvre et l’ha­bi­le­té à mo­bi­li­ser les Egyp­tiens, les convaincre d’ac­cep­ter les sa­cri­fices né­ces­saires pour ap­pli­quer ces pro­grammes.

Le tra­di­tion­nel dis­cours sur le dé­ve­lop­pe­ment re­cule en fa­veur des ques­tions de jus­tice so­ciale. Un sa­laire mi­ni­mum, une al­lo­ca­tion de chô­mage, une as­su­rance mé­di­cale, la sup­pres­sion des sub­ven­tions sur le gaz aux usines et une an­nu­la­tion des dettes des agri­cul­teurs. Au­cun des can­di­dats ne se per­met dé­sor­mais de pas­ser outre. Les dé­tails restent sur le taux, la somme ou la date. Mais les Egyp­tiens com­mencent dé­jà à re­cueillir les fruits de la ré­vo­lu­tion quel qu’il soit le nom du futur pré­sident. C’est ce que croit le jour­na­liste éco­no­mique Waël Ga­mal, qui a étu­dié de près tous les pro­grammes élec­to­raux.

Pour l’ex­pert en com­mu­ni­ca­tion Yas­ser Ab­del-aziz, les pro­grammes des can­di­dats avec leurs dif­fé­rentes ten­dances restent sur le fond très proches l’un de l’autre. « Les slo­gans de la ré­vo­lu­tion sont ir­ré­sis­tibles », note-t-il. En ce qui concerne les prin­cipes de la ré­vo­lu­tion, on peut re­le­ver que « chez les can­di­dats ré­vo­lu­tion­naires, tels que Ham­dine Sab­ba­hi et Kha­led Ali, ces no­tions sont évo­quées avec pro­fon­deur et en dé­tail » . Ab­delMo­neim Aboul-fou­touh ac­corde un cha­pitre sur la « po­li­tique so­ciale » au cô­té d’un cha­pitre sur « la po­li­tique éco­no­mique » . Presque tous s’ef­forcent ain­si de dé­ve­lop­per des idées pour une éco­no­mie « pro­duc­tive ».

Même les plus li­bé­raux, qui évoquent juste un lan­gage pour at­ti­rer l’élec­to­rat, ac­cordent une im­por­tance pour les dé­penses de l’etat, comme c’est le cas de Amr Mous­sa. Le can­di­dat des Frères mu­sul­mans est peut-être le plus li­bé­ral de tous, même s’il parle d’« éco­no­mie de dé­ve­lop­pe­ment ». Mo­ha­mad Mor­si est le seul can­di­dat qui évoque la pri­va­ti­sa­tion « ré­gle­men­tée », dit-il. Un rôle des hommes d’af­faires est éga­le­ment mis en re­lief.

En moyenne, les pro­grammes des can­di­dats s’étalent sur 80 pages, presque la moi­tié est consa­crée à l’éco­no­mie. Même ceux qui n’ont pas pu­blié de pro­gramme du tout, à l’ins­tar d’ah­mad Cha­fiq, qui s’est conten­té d’une bro­chure, évoquent les mêmes titres.

Bi­don­villes, chô­mage et grands pro­jets, soit des in­ves­tis­se­ments de l’etat. L’amé­lio­ra­tion des « condi­tions de vie » est ré­cur­rente ain­si que la lutte contre la pau­vre­té qui touche en­vi­ron 40 % de la po­pu­la­tion en fonc­tion des es­ti­ma­tions des Na­tions-unies.

Les taxes avec une nou­velle échelle « pro­gres­sive » sont ain­si pro­po­sées. Cer­tains parlent ou­ver­te­ment de taxes plus éle­vées pour les plus riches, mais d’autres comme Mous­sa pré­fèrent par­ler uni­que­ment d’un sys­tème plus « équi­table ». Ham­dine Sab­ba­hi, can­di­dat de gauche, a fon­dé son pro­gramme sur ces 3 slo­gans de la ré­vo­lu­tion. Il part du prin­cipe des « droits » éco­no­miques et so­ciaux. Ce qu’il ap­pelle le 7+1, mais sa vi­sion s’étale pour­tant sur deux man­dats de 4 ans cha­cun. Chez Kha­led Ali, qu’il s’agisse « de po­li­tique ou d’éco­no­mie, le tout ren­voie à la di­gni­té hu­maine égyp­tienne et à la jus­tice so­ciale ».

Chez Amr Mous­sa par exemple, dans son énorme pro­gramme de 80 pages, on le voit bien tout comme les autres par­ler de jus­tice so­ciale. En ef­fet, presque sur chaque page de son pro­gramme élec­to­ral, les termes de jus­tice so­ciale et de li­ber­té sautent aux yeux même si le contexte ne l’exige pas, mais lors­qu’il parle de la ré­duc­tion de la pau­vre­té de 20 %, il ne pré­cise pas comment. Il semble comp­ter sur­tout aus­si sur des in­ves­tis­se­ments étran­gers contre un en­cou­ra­ge­ment des in­ves­tis­seurs « pa­trio­tiques » chez Aboul-fou­touh ou Sab­ba­hi.

Son­dages, nou­velle ex­pé­rience

Cette si­mi­li­tude n’est guère sur­pre­nante, et il n’est guère sur­pre­nant non plus que les can­di­dats soient dans une large me­sure vus et éva­lués sur leurs personnalité, dé­fauts, his­toire. On est presque dans une concur­rence « per­son­nelle », et les pro­grammes élec­to­raux ne semblent pas trop pré­oc­cu­per les Egyp­tiens, en dé­pit du temps et de l’ef­fort, ima­gi­nés, que les can­di­dats au­raient dé­ployés.

Pour Al-aza­ba­wi, « les Egyp­tiens font leur choix se­lon quelques prin­cipes com­men­çant par les in­té­rêts, en­suite l’im­pres­sion, la ré­pu­ta­tion qui est sou­vent in­fluen­cée par les cam­pagnes mé­dia­tiques et la té­lé­vi­sion ».

Se­lon les son­dages les plus ré­cents, ef­fec­tués par le quo­ti­dien Al-sho­rouk, 32 % d’élec­teurs ont choi­si AboulFou­touh pour son pro­gramme et 34 % pour sa personnalité et 7 % ont choi­si Mous­sa pour son pro­gramme et 31 % pour sa personnalité. Mais ce qui reste le plus éton­nant c’est que presque la moi­tié des Egyp­tiens n’ont tou­jours pas choi­si leur pré­sident. Une pro­por­tion qui aug­mente se­lon les der­niers son­dages ef­fec­tués par le centre Al-bas­si­ra des re­cherches et des études.

Yas­ser Ab­del-aziz ex­plique que les son­dages sur les élec­tions est un nou­veau concept en Egypte. Car ils sont liés à une réelle concur­rence po­li­tique, ce qui n’exis­tait pas sous l’an­cien ré­gime. « L’ex­pé­rience est louable, même si des er­reurs sont no­tées », ex­plique-t-il. Et d’ajou­ter : « Ces ré­sul­tats re­flètent la réa­li­té. La rue égyp­tienne souffre d’une réelle dis­per­sion, ce qui est nor­mal, car les Egyp­tiens sont ex­po­sés à des chan­ge­ments ra­di­caux »

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