Sans la Li­bye, Ba­na­wit ne vit plus

Al Ahram Hebdo - - Mode De Vie - Ma­nar At­tiya

pas­sage dans ses ruelles jon­chées d’or­dures et non éclai­rées, la nuit suf­fit pour sa­voir que les ha­bi­tants de ce vil­lage, per­du au fin fond de la Haute-Egypte, vivent dans des condi­tions dé­plo­rables. C’est le vil­lage de Ba­na­wit à So­hag. Ses mai­sons en bé­ton se dressent de ma­nière anar­chique, ses rues ne sont pas gou­dron­nées. Bref, la pau­vre­té et l’ab­sence to­tale de ser­vices et d’in­fra­struc­ture frappent l’oeil. « Les res­pon­sables ont col­lec­té de chaque fa­mille 150 L.E. pour lan­cer un projet d’ins­tal­la­tion d’un ré­seau d’égout. Les ou­vriers ont com­men­cé les tra­vaux de per­ce­ment né­ces­saires et tout s’est ar­rê­té là. Les ha­bi­tants ont à nou­veau été ap­pe­lés à ver­ser une somme mensuelle de 75 L.E. par mé­nage pen­dant 18 mois, afin de per­mettre à la mu­ni­ci­pa­li­té de me­ner à bien son projet », s’in­digne Ra­gab, ma­çon. Un ap­pel qui a été igno­ré par les ha­bi­tants, dont la grande ma­jo­ri­té vivent en des­sous du seuil de la pau­vre­té, ra­content les ha­bi­tants.

La pau­vre­té n’est pas la seule sin­gu­la­ri­té des vil­lages de So­hag. Les condi­tions de vie pré­caires et le manque de ser­vices ont pous­sé des di­zaines de mil­liers d’ha­bi­tants de ce gou­ver­no­rat du Saïd à quit­ter leurs vil­lages, pour tra­vailler en Li­bye. Ou­vriers, ma­çons, plom­biers ou simples em­ployés sont par­tis dans ce pays voi­sin, en quête d’une vie meilleure. Ils ont tra­vaillé dans le do­maine de la construc­tion ou de l’ar­ti­sa­nat.

Au­jourd’hui, et avec les in­ci­dents en Li­bye, ces vil­la­geois ont été for­cés à re­ve­nir. « La si­tua­tion en Li­bye a pri­vé de tra­vail des mil­liers de tra­vailleurs égyp­tiens, sub­ve­nant aux be­soins de leurs fa­milles. Sans comp­ter ceux qui ne sont pas ins­crits au mi­nis­tère de la Main-d’oeuvre. Ce re­tour for­cé a aug­men­té le taux de chô­mage à So­hag », af­firme Mo­ha­mad Al-Da­krou­ni, res­pon­sable du bu­reau du mi­nis­tère de la Maind’oeuvre à So­hag.

« J’ai dé­ci­dé de fuir la pau­vre­té et le chô­mage. J’ai pas­sé 5 ans à cher­cher du bou­lot mais en vain, alors que je suis di­plô­mé de l’ins­ti­tut d’agro­no­mie. J’ai dû quit­ter mon pays pour al­ler tra­vailler en Li­bye en 2007, où j’ai exer­cé le mé­tier de ma­çon », confie tris­te­ment AlSayed Ab­del-Mot­ta­leb, ori­gi­naire du vil­lage de Gué­hei­na, à So­hag. Suite aux der­niers in­ci­dents en Li­bye, il est ren­tré dé­fi­ni­ti­ve­ment en Egypte. Al-Sayed n’est pas le seul à avoir cher­ché l’el­do­ra­do en Li­bye. Mais il a tout per­du.

Il tra­vaillait comme jour­na­lier et ga­gnait 25 di­nars par jour, soit l’équi­valent de 200 L.E. « J’ar­ri­vais à mettre de cô­té l’ar­gent du loyer, du té­lé­phone pour ap­pe­ler ma pe­tite fa­mille. J’en­voyais les frais de sco­la­ri­té de mes en­fants, payais mes dettes et je sub­ve­nais à mes be­soins », énu­mère Al-Sayed Ab­del-Mot­ta­leb, ori­gi­naire du vil­lage.

Comme les autres vil­lages de So­hag, Ba­na­wit est l’un des plus pauvres de la Haute-Egypte, où le taux d’exode ru­ral a été de 60 % au cours des 20 der­nières an­nées. Al-Sayed, qui vient de ren­trer de Li­bye, est tou­jours à la re­cherche d’un bou­lot. Il pos­sède 6 qi­rates (un qi­rate est l’équi­valent de 175 m2) de terre qui lui rap­portent seu­le­ment 1 000 L.E. par an. « Je cultive le blé et le maïs et je ne tra­vaille qu’en pé­riode de se­mailles et de ré­colte. Le reste de l’an­née, il m’ar­rive de tra­vailler comme ou­vrier agri­cole à la jour­née chez de grands pro­prié­taires. Je touche 50 L.E. par jour. Une somme qui va­rie se­lon les sai­sons et les ré­coltes », dit Mo­ha­mad Ga­mil. Les agri­cul­teurs manquent de car­bu­rant pour faire tour­ner leurs trac­teurs. Les prix des pro­duits ali­men­taires ont aug­men­té.

Comme beau­coup d’autres vil­la­geois, AlSayed est par­ti en Li­bye à la re­cherche d’un gagne-pain. C’était en 2003. Il y a tra­vaillé de longues an­nées mais il a été for­cé de re­ve­nir il y a à peu près un mois. Avec l’ar­gent qu’il a ga­gné en Li­bye, il a pu s’of­frir un im­meuble avec une vue sur les champs, où il a lo­gé toute sa fa­mille (sa mère, ses frères et soeurs, son épouse et ses 5 en­fants).

Un choix dif­fi­cile

Au­jourd’hui, les ha­bi­tants de So­hag sont de­vant un choix dif­fi­cile. Doivent-ils res­ter en Li­bye avec la si­tua­tion dif­fi­cile dans ce pays ? Ou re­tour­ner dans leur vil­lage na­tal et re­tom­ber dans la pau­vre­té ? « La si­tua­tion s’ag­grave de jour en jour en Li­bye. Tous les Egyp­tiens ont quit­té en ca­tas­trophe ce pays. Notre vie était me­na­cée au quo­ti­dien. Tout le monde por­tait des armes, même les en­fants », confie Ham­di.

D’après les ré­cents rap­ports sur le dé­ve­lop­pe­ment hu­main en Egypte, le re­ve­nu moyen d’un ha­bi­tant du Caire est trois fois su­pé­rieur à ce­lui d’un ha­bi­tant de So­hag. C’est ce que confirment les chiffres du Pro­gramme des Na­tions-Unies pour le Dé­ve­lop­pe­ment (PNUD). Et se­lon le rap­port an­nuel de l'Or­ga­nisme na­tio­nal de la mo­bi­li­sa­tion et des sta­tis­tiques, 51 % de la po­pu­la­tion de So­hag est in­ca­pable de sa­tis­faire ses be­soins ali­men­taires, et 30 % des fa­milles vivent avec moins de 170 L.E. par mois. Les vil­lages de So­hag en­re­gistrent un chiffre re­cord de « dé­mu­nis ». 61 % de leurs ha­bi­tants vivent en des­sous du seuil de pau­vre­té. 18,7 % des vil­lages de So­hag sont pri­vés de ser­vices de base (san­té, édu­ca­tion, élec­tri­ci­té, té­lé­com­mu­ni­ca­tions, centres de jeu­nesse, in­fra­struc­tures et classes d’al­pha­bé­ti­sa­tion).

Et ce n’est pas tout. Le taux d’anal­pha­bé­tisme de­meure éle­vé à So­hag, soit 39 %, se­lon l’in­dice du dé­ve­lop­pe­ment hu­main. Les filles comme les gar­çons doivent sur­mon­ter de nom­breux obs­tacles pour ac­cé­der à l’édu­ca­tion. Et le manque de res­sources fi­nan­cières oblige les ha­bi­tants à ne pas en­voyer leurs en­fants à l’école. « Il n’y a qu’une seule école pri­maire, et l’école pré­pa­ra­toire la plus proche se trouve à 5 km. Un tra­jet par­cou­ru sou­vent à pied. C’est ce qui nous oblige à ne pas en­voyer nos en­fants à l’école », note At­ta Al-So­ha­gui, qui ha­bite Ba­na­wit, vil­lage dé­pen­dant de Ma­ra­gha (au nord de So­hag), où les pa­rents ne sont pas tou­jours per­sua­dés de l’uti­li­té de l’école. « Ma fille de 9 ans ne va pas à l’école faute de moyens. Mon fils aî­né est en 5e an­née pri­maire. Je ne vais sû­re­ment pas l’en­voyer au cycle pré­pa­ra­toire, car il doit faire un long tra­jet à pied », confie At­ta.

Le manque d’in­fra­struc­tures se tra­duit par de nom­breuses ma­la­dies chez les ha­bi­tants du vil­lage. Les per­sonnes âgées souffrent de ma­la­dies cu­ta­nées et d’ul­cères. Les en­fants sont par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés : taux éle­vé de diar­rhées, ané­mies, ca­rence en fer et en cal­cium, ma­la­dies de la peau ain­si que de nom­breuses ma­la­dies des yeux. Et avec tous ces pro­blèmes de san­té, il n’existe, dans ce vil­lage, au­cun centre mé­di­cal, pas même une phar­ma­cie. « Si une per­sonne tombe ma­lade, nous de­vons prendre un taxi pour al­ler à l’hô­pi­tal pu­blic de So­hag, à 10 km d’ici », dit avec dé­pit Ham­di Abou-Ta­leb, ha­bi­tant du vil­lage Ma­za­ra.

Ham­di rêve du jour où il pour­ra re­tour­ner en Li­bye. « Si je reste à So­hag, je vais res­ter au chô­mage et crou­pir à la mai­son comme les femmes », dit Ham­di. Il ra­conte que lors­qu’il était en Li­bye, il ne sor­tait ja­mais de la mai­son lors des ma­ni­fes­ta­tions, pour évi­ter le dan­ger. Il ne pou­vait pas se per­mettre de ris­quer sa vie pour pou­voir nour­rir ses en­fants et les éle­ver.

Ha­bi­tants per­tur­bés

A So­hag, Ham­di n’est pas le seul à pen­ser qu’il n’y a pas d’ave­nir pour les en­fants. En fait, les ha­bi­tants de So­hag sont au­jourd’hui per­tur­bés, ils souffrent de la pau­vre­té dans leur vil­lage na­tal et de l’in­sta­bi­li­té en Li­bye, pays où ils tra­vaillaient et où ils ga­gnaient beau­coup d’ar­gent. Ils ont tous peur de l’ave­nir et se de­mandent com­ment ils vont vivre sans res­sources, alors qu’ils sont tous sou­tien de fa­mille. « Les res­pon­sables ne semblent pas se sou­cier de nos pro­blèmes. Nous avons per­du tout es­poir », pour­suit At­ta, qui a tra­vaillé à Al-Bai­da, une grande ville si­tuée à l’ouest de la Li­bye.

En ef­fet, la Li­bye a re­cours mas­si­ve­ment à la main-d’oeuvre étran­gère pour faire fonc­tion­ner son éco­no­mie : le chiffre de 2,5 mil­lions de tra­vailleurs im­mi­grés est le plus cou­ram­ment avan­cé, dont 1 mil­lion d’Egyp­tiens.

Au­jourd’hui, ces ou­vriers au chô­mage ne peuvent s’em­pê­cher de faire la com­pa­rai­son entre leur vie ici et là-bas. « En Li­bye, nous étions bien ré­mu­né­rés. Les hommes d’af­faires li­byens et les pro­prié­taires d’usines aiment re­cru­ter les Egyp­tiens de So­hag. Car ce sont des ou­vriers spé­cia­li­sés et très ro­bustes. C’est une main-d’oeuvre bon mar­ché et si­len­cieuse qui tra­vaille dans des condi­tions dif­fi­ciles sous une tem­pé­ra­ture qui avoi­sine les 45°C à l’ombre, c’est pour­quoi le ci­toyen de So­hag est le bien­ve­nu en Li­bye, et aus­si dans les pays du Golfe », se rap­pelle Ga­br, ou­vrier.

En at­ten­dant que la si­tua­tion en Li­bye s’amé­liore, il vit au jour le jour, et tente de prendre son mal en pa­tience

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