Ces femmes qui se battent pour ap­prendre à lire

Al Ahram Hebdo - - Sports -

42 ans, s’est ma­riée à l’âge de 13 ans. Anal­pha­bète, cette jeune ma­man, qui ha­bite Ard AlLé­wa à Gui­za, était in­ca­pable d’ai­der ses en­fants, au pri­maire, à faire leurs de­voirs. « Quand l’un d’entre eux me de­man­dait de lire un mot ou de ré­ci­ter les lettres de l’al­pha­bet, je ne pou­vais pas le faire. Je le re­pous­sais et lui de­man­dais de me lais­ser tran­quille parce que j’étais très oc­cu­pée », se sou­vient Sa­har. Quand l’aî­né de ses en­fants est pas­sé en 3e pri­maire, elle a dé­ci­dé de prendre des cours d’al­pha­bé­ti­sa­tion. Chose qui n’a pas été fa­cile vu le nombre de tâches qu’elle de­vait ac­com­plir chaque jour. Elle de­vait se le­ver de bonne heure pour traire les vaches, fa­bri­quer le fro­mage, pé­trir le pain, pré­pa­rer à man­ger, net­toyer la mai­son et être dis­po­nible pour son ma­ri, au cas où il au­rait be­soin d’elle dans son travail dans les champs, et ce, avant d’al­ler en cours. Au­jourd’hui, Sa­har Yé­hia est une avo­cate de re­nom­mée et ses en­fants sont fiers d’elle, alors qu’avant, ils n’osaient pas dire à leurs ca­ma­rades que leur ma­man était anal­pha­bète. « C’est grâce à cette édu­ca­tion que j’ai re­pris confiance en moi. Avant, je de­vais de­man­der de l’aide pour lire une pan­carte ou une no­tice de mé­di­ca­ments. Je me suis ren­du compte à quel point sa­voir lire et écrire était im­por­tant dans la vie de tous les jours, et sur­tout au travail », confie-t-elle. De­puis, sa vie a ra­di­ca­le­ment chan­gé ain­si que son ca­rac­tère, au­jourd’hui, elle parle avec beau­coup d’ai­sance, donne son avis sur tous les su­jets. Sa­har compte par­mi une di­zaine de femmes ho­no­rées par l’As­so­cia­tion La Femme et la so­cié­té. Cette as­so­cia­tion a dé­cer­né des prix à 8 femmes pen­dant la confé­rence sur l’al­pha­bé­ti­sa­tion, et ce, en col­la­bo­ra­tion avec l’Or­ga­nisme na­tio­nal d’al­pha­bé­ti­sa­tion, le mi­nis­tère de l’Edu­ca­tion et l’ONG Wa­hed min al-nas. Chaque lau­réate a re­çu une ré­com­pense d’une va­leur com­prise entre 2 500 et 8 000 L.E. sous forme d’un mi­cro­pro­jet fi­nan­cé par l’As­so­cia­tion La Femme et la so­cié­té.

Une per­sé­vé­rance ré­com­pen­sée

Sayé­da, Mag­da, Ma­di­ha, Bé­khi­ta, Ami­na, Thé­ré­za, Sa­bah et Az­haar, les heu­reuses lau­réates, dont l’âge va­rie entre 26 et 53 ans, sont de mo­destes vil­la­geoises ve­nues des quatre coins de l’Egypte pour re­ce­voir leur cer­ti­fi­cat d’al­pha­bé­ti­sa­tion. Ces femmes ont bra­vé tous les dé­fis pour en ar­ri­ver là. C’est à 53 ans que Sa­bah Riyad a dé­ci­dé de suivre des cours d’al­pha­bé­ti­sa­tion. Pour une femme de son âge, ce­la de­mande de l’au­dace, sur­tout que les membres de sa fa­mille et ses voi­sins n’ar­rê­taient pas de se mo­quer d’elle. Tous ne ces­saient de lui ré­pé­ter avec sar­casme : « Baad ma chab wad­douh al-kot­tab (c’est lors­qu’il a vieilli qu’ils l’ont en­voyé à l’école) », se sou­vient Sa­bah Riyad, qui a rem­por­té le 7e prix, après avoir dé­cro­ché un cer­ti­fi­cat d’al­pha­bé­ti­sa­tion en jan­vier 2016. « Ap­prendre à lire et à écrire alors que mes en­fants avaient ter­mi­né leurs études su­pé­rieures, était une dé­ci­sion cou­ra­geuse », com­mente Sa­bah, dont la vie a chan­gé du jour au len­de­main. « La pre­mière fois que j’ai si­gné en uti­li­sant mon nom au lieu de mon pouce, j’ai res­sen­ti à la fois de la fier­té et de la joie », dit-elle en sou­riant. Au­jourd’hui, Sa­bah peut lire l’or­don­nance d’un mé­de­cin, les in­di­ca­tions por­tées sur les mé­di­ca­ments, les pan­cartes sur les routes, vé­ri­fier la date d’ex­pi­ra­tion d’un pro­duit ali­men­taire, et pour fi­nir, lan­cer un pe­tit pro­jet.

Se­lon les chiffres de l’Or­ga­nisme gé­né­ral de la lutte contre l’anal­pha­bé­tisme, le nombre d’anal­pha­bètes a at­teint en 2015 les 15 mil­lions, dont le tiers sont des femmes. Dans cer­tains gou­ver­no­rats, le taux at­teint les 68,7 %. « Avant de m’en­ga­ger dans cette cause, je pen­sais que le manque d’édu­ca­tion des femmes était un pro­blème de so­cié­té. Que le poids des tra­di­tions ex­pli­quait pour­quoi les fa­milles pré­fé­raient que leurs filles se ma­rient tôt plu­tôt que de faire des études », sou­ligne Si­ham Negm, pré­si­dente du Con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion de l’As­so­cia­tion La Femme et la so­cié­té, et ex­perte ré­gio­nale au­près de l’Unes­co. Elle ajoute : « Les fa­milles, sur­tout dans les cam­pagnes, ne peuvent pas se per­mettre de payer les frais de sco­la­ri­té de tous leurs en­fants. Elles font sou­vent le choix d’en­voyer les gar­çons à l’école plu­tôt que les filles, car

». Une dis­cri­mi­na­tion ? Peut-être. Et lorsque ces femmes tentent de sor­tir de ce cercle vi­cieux, elles n’ont pas toutes la même chance.

C’est le cas d’Az­haar Sa­ber qui suit des cours d’al­pha­bé­ti­sa­tion à Mi­nya en Haute-Egypte. Cette jeune fille de 26 ans a re­çu le 8e prix, mais a dû sur­mon­ter d’énormes obs­tacles pour ne pas ra­ter ses cours. N’étant pas ma­riée, il lui a été dif­fi­cile de quit­ter son bourg si­tué dans le gou­ver­no­rat de Mi­nya pour al­ler prendre ses cours dans un autre vil­lage si­tué à 25 km plus loin. « Les Saï­dies ne doivent ni sor­tir ni se dé­pla­cer seules, c’est la tra­di­tion chez nous. J’ai dû faire d’énormes ef­forts pour ar­ri­ver à convaincre mon père et ma mère, qui étaient contre le fait que je prenne des cours, sur­tout loin de chez moi. J’ai per­sé­vé­ré, alors ils ont fi­ni par ac­cep­ter », ex­plique-t-elle. Elle de­vait chaque jour quit­ter la mai­son à 14h et ren­trer à 17h. « Une heure consi­dé­rée comme tar­dive pour une jeune fille. Je de­vais éga­le­ment prendre quatre trans­ports en com­mun de­puis mon bourg jus­qu’au vil­lage. Pour me dé­cou­ra­ger, mes pa­rents ont re­fu­sé de payer les frais du trans­port. Mais je suis ar­ri­vée à me dé­brouiller en tra­vaillant dans les champs. Je me le­vais à l’aube pour ré­col­ter le blé en échange d’une somme de 10 L.E. par jour, et ce, pour cou­vrir mes frais de trans­port », ra­conte Az­haar avec fier­té.

Pas toutes les femmes ont le courage d'Az­haar, beau­coup sont dé­cou­ra­gées par les obs­tacles. C’est pour­quoi les as­so­cia­tions qui tra­vaillent dans ce do­maine tentent de trou­ver des mé­thodes plus ori­gi­nales pour sé­duire les anal­pha­bètes. Cer­taines ont dé­ci­dé d’of­frir des ca­deaux. « Il s’agit sou­vent d’ob­jets pra­tiques et utiles, comme des us­ten­siles de cui­sine, des vê­te­ments ou des den­rées ali­men­taires de pre­mière né­ces­si­té », ex­plique Zei­nab, l'une des en­sei­gnantes. L’ex­pé­rience sur le ter­rain a mon­tré l’im­por­tance d’avoir re­cours à des mé­thodes plus créa­tives pour at­ti­rer leur at­ten­tion. « Avant de convaincre les femmes à prendre des cours d’al­pha­bé­ti­sa­tion, on leur ap­prend com­ment ré­flé­chir pour ré­soudre leurs pro­blèmes et com­ment gé­rer leur vie », pour­suit Ma­di­ha, une autre en­sei­gnante. Et d’ajou­ter : « Je consacre une jour­née en­tière à chaque fa­mille. J’aide la mère à faire la cui­sine, à ac­com­pa­gner son en­fant chez le mé­de­cin ou à em­me­ner un buffle ma­lade chez le vé­té­ri­naire. En même temps, j’en pro­fite pour leur don­ner des in­for­ma­tions en ma­tière d’hy­giène et de san­té. Je leur en­seigne aus­si de pe­tits mé­tiers qui peuvent leur rap­por­ter de l’ar­gent, comme faire du tri­cot ou du cro­chet, fa­bri­quer du fro­mage, etc. Nous in­sis­tons aus­si sur l’édu­ca­tion de leurs en­fants », ex­plique Ma­di­ha. Ce sont ces mé­thodes créa­tives qui ont pous­sé une ONG comme Ca­ri­tas à tri­pler et qua­dru­pler les classes d’al­pha­bé­ti­sa­tion, sur­tout pour les femmes dans les gou­ver­no­rats du Caire, d’Alexan­drie, de Mi­nya, d’As­siout, de So­hag, de Lou­q­sor, de Qé­na et d’As­souan. « Nous ou­vrons chaque an­née 600 classes et nous avons dé­jà ac­cueilli entre 7 000 et 8 000 per­sonnes au cours de l’an­née 2015 », note Ha­ni Chaw­qi, di­rec­teur de l’en­traî­ne­ment au­près de Ca­ri­tas, l'une des as­so­cia­tions ac­tives dans le do­maine de la lutte contre l’anal­pha­bé­tisme.

L'As­so­cia­tion La Femme et la so­cié­té dé­cerne 8 prix aux femmes li­bé­rées de l'anal­pha­bé­tisme.

Le nombre de femmes anal­pha­bètes est plus éle­vé à Gui­za que dans les autres gou­ver­no­rats.

Newspapers in French

Newspapers from Egypt

© PressReader. All rights reserved.