Eric Rou­leau dans les cou­lisses du Proche-Orient

Watani Francophone - - الصفحة الأمامية - Mi­chael Vic­tor

Un hom­mage par­ti­cu­lier à Éric Rou­leau a eu lieu mar­di der­nier à l'Uni­ver­si­té amé­ri­caine du Caire, or­ga­ni­sé par le Centre d'études du Moyen- Orient de l'AUC, l'Ins­ti­tut Fran­çais d'Égypte, et la mai­son d'édi­tion Al- Ta­na­ny, à l'oc­ca­sion de la tra­duc­tion en arabe du livre de Rou­leau Dans les cou­lisses du Proche- Orient: Mé­moires d'un jour­na­liste di­plo­mate ( 1952- 2012). La soi­rée a été inau­gu­rée par SEM l’Am­bas­sa­deur Na­bil Fahmy et SEM l’Am­bas­sa­deur An­dré Pa­rant. MM. Alain Gresh et La­kh­dar Bra­hi­mi, res­pec­ti­ve­ment au­teurs de la pré­face de l’ou­vrage dans sa ver­sion fran­çaise et arabe, se sont li­vrés à une séance de si­gna­ture de l’ou­vrage à l’is­sue de la soi­rée.

Eric Rou­leau, né en Egypte, dé­cé­dé le 25 Fé­vrier 2015, a été, pen­dant des dé­cen­nies, le plus illustre jour­na­liste fran­çais sur le Proche-Orient. Il a cou­vert les guerres de 1967 et de 1973, a ren­con­tré Ga­mal Ab­del Nas­ser, Anouar El-Sa­date, le roi Hus­sein de Jor­da­nie, Yas­ser Ara­fat, Da­vid Ben Gou­rion, Moshe Dayan, Itz­hak Ra­bin, Shi­mon Peres et tous les di­ri­geants qui ont comp­té dans l’his­toire de cette ré­gion. Il s’est très tôt lié à Mus­ta­fa Bar­za­ni, le lea­der kurde ira­kien, et se­ra tou­jours sen­sible aux re­ven­di­ca­tions de ce peuple.

Dans les cou­lisses du Proche-Orient (19522012) est un té­moi­gnage ma­jeur sur l’his­toire de la ré­gion, no­tam­ment sur le tour­nant de la guerre de juin 1967 et ses consé­quences à long terme. Ce té­moi­gnage consti­tue une in­tro­duc­tion claire et lu­mi­neuse à l’his­toire contem­po­raine de cet Orient que l’on pré­tend si com­pli­qué. Pour les jeunes, ce se­ra une dé­cou­verte, pour les autres, une plon­gée dans des sou­ve­nirs par­fois ou­bliés.

L’ou­vrage, oeuvre d’un jour­na­liste qui a sui­vi au jour le jour la chro­nique de la ré­gion, con- tient de nom­breuses ré­vé­la­tions. Par­mi d’autres, la ma­nière dont les mi­li­taires is­raé­liens, par un qua­si coup d’Etat, ont im­po­sé à leur gou­ver­ne­ment le dé­clen­che­ment de la guerre contre l’Egypte le 5 juin 1967. Rou­leau ra­conte aus­si la mort de Nas­ser, la prise de pou­voir par Sa­date et la fa­çon dont ce der­nier al­lait s’ap­puyer sur les Frères mu­sul­mans pour com­battre la gauche et les mar­xistes.

Fu­tur di­plo­mate, Rou­leau ne li­mi­ta pas son rôle à ce­lui d’ob­ser­va­teur. A la fin des an­nées 1960, il ten­ta, sans suc­cès, d’or­ga­ni­ser la vi­site de Nahum Gold­man, an­cien pré­sident du Con­grès juif mon­dial au Caire. Ce der­nier avait été in­vi­té par Nas­ser, mais le gou­ver­ne­ment is­raé­lien re­fu­sa de lui don­ner son feu vert. Les di­ri­geants is­raé­liens n’ont ja­mais ra­té une oc­ca­sion de ra­ter une oc­ca­sion de faire la paix.

voi­ci quelques ex­traits de la pré­face de ce livre écrite par Alain Greiche:

«Exi­lé d’Egypte au dé­but 1952, Elie Raf­foul, qui de­vien­dra Eric Rou­leau, dé­barque à vingt­quatre ans, mu­ni d’un lé­ger ba­gage et d’une lourde ex­pé­rience. Un an de chô­mage ne le dé­cou­rage pas et il fi­nit par trou­ver une place au ser­vice des écoutes arabes de l’AFP: à l’époque, les jour­naux ont peu de cor- re­spon­dants à l’étran­ger et peu de moyens de sa­voir ce qui s’y passe. Il faut donc se bran­cher sur les ra­dios lo­cales pour être te­nu in­for­mé.

En oc­tobre 1954, il ar­rache son pre­mier scoop: il an­nonce que le pré­sident égyp­tien Ga­mal Ab­del Nas­ser a échap­pé à un at­ten­tat im­pu­té aux Frères mu­sul­mans. En 1955, il com­mence à col­la­bo­rer au Monde, et c’est en­core une fois l’Égypte et la crise qui se noue entre Nas­ser et l’Oc­ci­dent qui lui donne l’oc­ca­sion de si­gner son pre­mier pa­pier en Une : "‘Le bar­rage d’Assouan se­ra quand même construit’, as­sure-t-on au Caire." (Le Monde da­té du 22-23 juillet 1956). Quelques jours plus tard, le 26 juillet au soir, il écoute pour l’AFP le dis­cours de Nas­ser qui an­nonce, dans un énorme éclat de rire, sur­pris peut-être de sa propre au­dace, la na­tio­na­li­sa­tion de la Com­pa­gnie du ca­nal de Suez, afin de fi­nan­cer la construc­tion du haut bar­rage d’Assouan puisque les bailleurs oc­ci­den­taux ne l’ont pas sui­vi. La di­rec­tion de l’Agence, in­ter­lo­quée par une telle nou­velle – Nas­ser ne peut tout de même pas «oser» –, re­tient un temps l’in­for­ma­tion et ne se dé­cide à la dif­fu­ser que quand la concur­rence com­mence à le faire».

«Il est aus­si, signe du flair du bon jour­na­liste, à chaque mo­ment, au ren­dez- vous de l’his­toire : au Caire en juin 1967, lors de l’at­taque is­raé­lienne; à Am­man en 1970, pen­dant les mas­sacres des Pa­les­ti­niens par l’ar­mée jor­da­nienne; au Caire à nou­veau, le 28 sep­tembre 1970, le jour où meurt, de ma­nière to­ta­le­ment in­at­ten­due, le pré­sident Nas­ser ; à Ni­co­sie en 1974, lors de la ten­ta­tive de coup d’État contre le pré­sident, Mgr Ma­ka­rios (la Chypre et la Grèce ont long­temps fait par­tie de son "em­pire" au Monde, dans une concep­tion très bri­tan­nique du Middle East, qui en­globe la Grèce, Chypre et la Tur­quie dans un même en­semble).

Éric Rou­leau est sou­vent re­çu avec des hon­neurs ex­cep­tion­nels, s’ins­tal­lant dans les plus grands hô­tels où les res­pon­sables font an­ti­chambre pour le ren­con­trer, pour se confier, pour lui ré­vé­ler leurs vé­ri­tés, ce qui n’est pas sans at­ti­ser la ja­lou­sie de cer­tains de ses confrères.

Un seul pays dé­roge à cette règle: Is­raël. Bien sûr, il a pu, comme il l’évoque ici, in­ter­vie­wer Da­vid Ben Gou­rion et Gol­da Meir, Moshe Dayan, Itz­hak Ra­bin et Shi­mon Pé­rès. Mais Me­na­hem Be­gin, le lea­der de la droite, le dé­nonce comme "un agent égyp­tien", une opi­nion que par­ta­ge­rait l’es­ta­blish­ment. À Pa­ris, se sou­vient Jean Guey­ras, "il était har­ce­lé par l’am­bas­sade d’Is­raël à tra­vers des lettres quo­ti­diennes de ‘lecteurs in­di­gnés’ adres­sées au di­rec­teur du Monde". Pour les di­ri­geants de "l’État juif", dans les an­nées 1970, Éric est plus qu’un en­ne­mi, un traître, ha­bi­té par "la haine de soi". Ils ne peuvent com­prendre que, au contraire, l’homme est por­teur d’une tra­di­tion juive que eux cherchent à en­ter­rer, celle qui re­jette le na­tio­na­lisme étroit, celle qui est so­li­daire de tous les op­pri­més. Un de ses amis, Che­ha­ta Ha­roun, avo­cat juif égyp­tien qui a re­fu­sé de quit­ter l’Égypte jus­qu’à sa mort, a fait ins­crire sur sa tombe en guise d’épi­taphe:

"Je suis Noir lorsque les Noirs sont op­pri­més.

Je suis juif lorsque les juifs sont op­pri­més

Je suis Pa­les­ti­nien lorsque les Pa­les­ti­niens sont op­pri­més."

Éric aime ra­con­ter son "re­tour" dans la mai­son na­tale, à Hé­lio­po­lis, à la fin des an­nées 1960. Avec sa femme Ro­sy, il sonne à la porte et est gen­ti­ment ac­cueilli par les oc­cu­pants, à qui il conte son his­toire. In­ter­lo­qué, il les voit écla­ter de rire : ce sont des Pa­les­ti­niens qui oc­cupent son do­mi­cile, et l’iro­nie de la si­tua­tion leur saute tous aux yeux. Il se liera d’ami­tié avec ces dé­ra­ci­nés, sans de­meure et sans pa­trie, dont il se sent le voi­sin».

La­kh­dar Bra­hi­mi, si­gnant l’ou­vrage dans sa ver­sion arabe

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