À Alep, un Fran­çais "donne une voix à ceux qui n’en ont pas"

Pierre Le Corf est fran­çais. De­puis trois se­maines, cet homme de 27 ans se trouve à Alep en Sy­rie, une ville en proie à des vio­lents bom­bar­de­ments. Il par­tage le quo­ti­dien des ha­bi­tants de la zone te­nue par le ré­gime et livre leurs té­moi­gnages.

Watani Francophone - - الصفحة الأمامية -

"Je suis là pour don­ner une voix à ceux qui n’en ont pas", mar­tèle Pierre Le Corf de­puis Alep, grande ville du nord de la Sy­rie, sur la­quelle s’abat une pluie de bombes de­puis une di­zaine de jours. Alors que les der­niers ha­bi­tants de la ville cherchent à fuir par n’im­porte quel moyen, lui re­fuse de par­tir, au grand dam de cer­tains de ses proches. Pour­tant rien ne pré­des­ti­nait le jeune Fran­çais de 27 ans à se trou­ver au coeur du conflit sy­rien. Et sur son front le plus dan­ge­reux.

Dé­but 2015, le jeune homme ori­gi­naire de Bretagne lance une or­ga­ni­sa­tion, "We are sur­pe­r­he­ros". L’idée est simple : faire le tour du monde et dres­ser des por­traits de gens lamb­da, ren­con­trés au fil de sa route. "Car je crois que cha­cun a une his­toire", sou­tient-il, convain­cu qu’on s’en­ri­chit de la ren­contre de l’autre. Son aven­ture le mène sur les cinq conti­nents, sou­vent à la ren­contre de per­sonnes dé­fa­vo­ri­sées. Le voyage de Pierre Le Corf n’a pas tou­jours été sans dan­ger.

Conscient de sus­ci­ter l’in­quié­tude – voire la désap­pro­ba­tion – en se ren­dant dans un pays où la guerre a dé­jà tué plus de 270 000 per­sonnes, il jus­ti­fie sa dé­marche. "J’ai vé­cu de nom­breux mois dans des zones vrai­ment très dif­fi­ciles, peut-être tout au­tant que la Sy­rie, mais au contexte dif­fé­rent", ar­gu­mente-t-il. "Je n’ai pas la pré­ten­tion de chan­ger le monde, mais les gens qui vivent en condi­tion de guerre ont be­soin de sen­tir qu’ils ne sont pas ou­bliés. J’es­père par­ta­ger avec vous leurs his­toires et leur ap­por­ter de l’es­poir. C’est ma pe­tite goutte d’eau", ex­plique le jeune homme à France 24.

La ville d’Alep est di­vi­sée de­puis fin 2012 en deux par­ties: l’Est est te­nu par les re­belles, l’Ouest par le ré­gime. L’est de la ville a été ré­gu­liè­re­ment pi­lon­né par l’aviation sy­rienne, et, de­puis fé­vrier der­nier, par les Russes éga­le­ment. Les re­belles, eux, ri­postent par des tirs de ro­quette, de mor­tiers et de bom­bonnes de gaz bour­rées d’ex­plo­sifs sur la par­tie de la ville te­nue par le ré­gime. De­puis que les vio­lences ont ga­gné la mé­tro­pole du Nord, les Alé­pins ont fui la ville par mil­liers, sou­vent vers la Tur­quie ou vers l’étran­ger.

Pierre Le Corf se trouve pour sa part du cô­té de la ville te­nu par le ré­gime de Ba­char al-As­sad. Il ra­conte sur les ré­seaux so­ciaux le quo­ti­dien qui s’offre à ses yeux et sur­tout les his­toires des Sy­riens qu’il ren­contre, qui vivent de­puis le 24 avril sous un dé­luge de feu d'une in­ten­si­té jus­qu'alors in­édite dans cette par­tie de la ville.

Les Alé­pins font preuve d’une "ré­si­lience in­croyable"

Si l’on s’en tient à la cou­ver­ture mé­dia­tique du conflit, force est de re­con­naître que la me­nace ji­ha­diste, les bom­bar­de­ments, et l’image d’une ville en ruines tiennent le haut de l’af­fiche. "On ne parle ja­mais des en­fants qui conti­nuent d'al­ler à l’école, des mil­liers de com­mer­çants qui ouvrent chaque jour leurs échoppes et des fa­milles qui doivent conti­nuer à vivre, parce qu'à Alep, la vie conti­nue face à la guerre", té­moigne-t-il. "Le quo­ti­dien de ces gens est riche et mé­rite d’être par­ta­gé".

Des his­toires par­ti­cu­lières et la réa­li­té du quo­ti­dien, c’est ce que Pierre Le Corf veut par­ta­ger. Ain­si, mar­di 3 mai, il se trou­vait avec une fa­mille dans le quar­tier de Zah­raa, dans le nord-ouest de la ville, ci­blé par les tirs re­belles. Ils lui ont ra­con­té que la prin­ci­pale rai­son pour la­quelle les Sy­riens en­voyaient leur fils à l’étran­ger à n’im­porte quel prix était le ser­vice mi­li­taire. "En Sy­rie, si une fa­mille n’a qu’un fils, il est exemp­té du ser­vice mi­li­taire. S’ils en ont au moins deux, ils doivent obli­ga­toi­re­ment le faire et se re­trou­ve­ront au front", ra­conte-t-il. Quelques jours au­pa­ra­vant, Pierre Le Corf se trou­vait à Cheikh Ma­q­soud, un quar­tier peuplé ma­jo­ri­tai­re­ment de Kurdes. Il y a ren­con­tré une jeune femme, dont l’époux a re­joint les rangs de l’or­ga­ni­sa­tion État is­la­mique (EI) en em­me­nant ses deux en­fants.

Les per­sonnes ren­con­trées au fil des jours ra­content leur quo­ti­dien au jeune bre­ton. "Ce qui pèse par­ti­cu­liè­re­ment sur les Sy­riens que j’ai ren­con­trés à Alep, ce sont sur­tout les pé­nu­ries d’eau, d’élec­tri­ci­té, et le coût exor­bi­tant de la vie. Pour vous don­ner une idée, un ki­lo de pomme de terre, qui coû­tait 15 livres avant la guerre, en coûte au­jourd’hui 300 [un peu plus d'un euro se­lon le taux de change ac­tuel]", ra­conte-t-il. "Ils me disent aus­si ce qu’est la souf­france de perdre sa mai­son et tous ses biens. Car 75 % des per­sonnes qui vivent au­jourd'hui à Alep sont des dé­pla­cés : avant la guerre, ils ha­bi­taient dans des vil­lages alen­tours ou dans d’autres en­droits de Sy­rie. Ils vivent main­te­nant dans des car­casses d’im­meubles ou sous des tentes. Sou­vent, ces per­sonnes vi­vaient très bien au­pa­ra­vant et se re­trouvent dans des sortes de bi­don­villes".

En les cô­toyant au quo­ti­dien, il s’est éga­le­ment ren­du compte à quel point "la guerre ronge en eux l’es­poir, et plus en­core, elle ronge l’en­vie de vivre". Mal­gré tout ce­la, les Alé­pins "font preuve d’une ré­si­lience in­croyable : ils semblent s’être ha­bi­tués à la si­tua­tion et conti­nuent à vivre. Par exemple, en al­lant au tra­vail, tu ra­masses un bles­sé ou un corps. Tu le mets dans une voi­ture qui l’em­mè­ne­ra à l’hô­pi­tal et puis tu conti­nues ton che­min vers ton tra­vail". Dans un conflit aus­si com­plexe que ce­lui qui fait rage en Sy­rie, où les ac­teurs lo­caux, ré­gio­naux et in­ter­na­tio­naux se sont mul­ti­pliés et jouent cha­cun leur propre par­ti­tion, dif­fi­cile de faire la part des choses sur le plan po­li­tique. Alors Pierre Le Corf in­siste : "Je ne parle que de ce que je vois, de ce que j’en­tends. Je suis ici un ob­ser­va­teur to­ta­le­ment neutre".

Pierre Le Corf, à Alep en Sy­rie, avec des en­fants Sy­riens : "Je les ap­pelle les in­vin­cibles, on leur a vo­lé leur en­fance."

Newspapers in French

Newspapers from Egypt

© PressReader. All rights reserved.