La Sor­tie au ci­né­ma

Une his­toire ori­gi­nale de l’Égypte, un re­gard in­édit et lu­mi­neux sur la so­cié­té par ceux qui ont fait les beaux jours du ci­né­ma au XXe siècle, voi­là l’am­bi­tion de l’ou­vrage qui s’ar­ti­cule au­tour des sou­ve­nirs d’une tren­taine de per­son­na­li­tés ma­jeures. Les

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Les té­moi­gnages res­ti­tuent toute une pa­lette d’am­biances et d’émo­tions car gé­né­ra­le­ment, aus­si bien au Caire qu’à Alexan­drie à une époque où des com­mu­nau­tés étran­gères im­por­tantes étaient pré­sentes.

Alors que l'Egypte avait l'une des pre­mières in­dus­tries du ci­né­ma du monde, fai­sant des films à par­tir d'au moins les an­nées 1920, la classe moyenne du pu­blic égyp­tien avait très tôt ac­quis un goût pour les films étran­gers et en particulier amé­ri­cains, re­lé­guant les films égyp­tiens ha­bi­tuel­le­ment aux spec­ta­teurs so­cia­le­ment moins fa­vo­ri­sés. Ce­ci est l'une des conclu­sions du livre "La Sor­tie au ci­né­ma de l'écri­vaine fran­çaise Ma­rie-Claude Bé­nard, une col­lec­tion d'in­ter­views sur le ci­né­ma en cours au 20ème siècle en Egypte.

Les en­tre­vues, quelque trois dou­zaines cha­cune de quelques pages très char­gées, couvrent les ex­pé­riences de ci­né­ma en cours à par­tir des an­nées 1930. Avec la plu­part des en­tre­vues me­nées au dé­but des an­nées 1990, le livre re­late les ex­pé­riences au ci­né­ma à la fin des an­nées 1980. Il y a quelques noms bien connus par­mi ceux qui ont ac­cep­té d'être en­re­gis­trés, avec les réa­li­sa­teurs Hen­ri Ba­ra­kat, Sa­lah Abou Seif, Yous­sef Cha­hine, Mo­ha­med Khan et Atef al-Tayyeb, par­mi beau­coup d'autres, par­ta­geant leurs sou­ve­nirs de ci­né­ma en Egypte.

Peut-être Sa­lah Abou Seif, l'un des plus im­por­tants réa­li­sa­teurs au mi-siècle du ci­né­ma égyp­tien, a par­lé de toute une gé­né­ra­tion quand il a dit qu'il était ha­bi­tué à avi­de­ment al­ler au ci­né­ma à chaque oc­ca­sion comme un gar­çon qui gran­dit au Caire pour l'ex­pé­rience qu'il offre comme une fe­nêtre sur le monde plus large et une source d'idées pour le genre de l'in­dus­trie du film qu'il vou­lait voir se dé­ve­lop­per en Egypte.

Yous­sef Cha­hine, comme Abou Seif un membre de la gé­né­ra­tion du mi­lieu du siècle des réa­li­sa­teurs égyp­tiens, parle de son en­fance en temps de guerre d'Alexan­drie "quand on a été sub­mer­gé par les films amé­ri­cains, rien que les films amé­ri­cains ... les films po­li­ciers, films de Char­lie Cha­plin, les co­mé­dies mu­si­cales ", dit-il.

Il y avait peu de films arabes à l'époque, et ceux qui y étaient ne pou­vaient pas tou­jours faire ap­pel à un pu­blic de classe moyenne. Le ci­né­ma en cours avait ten­dance à être une ac­ti­vi­té très so­cia­le­ment stra­ti­fiée, avec les fa­milles de la classe moyenne al­lant aux ci­né­mas les plus mo­dernes, sou­vent cli­ma­ti­sés dans les centres du Caire et d'Alexan­drie pour voir des films gé­né­ra­le­ment étran­gers, sou­vent amé­ri­cains,. D'autres pu­blics, peut-être pas si bien édu­qués, ont sou­vent pré­fé­ré al­ler aux ci­né­mas lo­caux, moins bien amé­na­gés pour voir des films en langue arabe.

Juste à cô­té des ci­né­mas du centre-ville étaient des ca­fés et ca­fé­té­rias, tels que le ca­fé Ex­cel­sior au Caire. Au deuxième étage du ci­né­ma Ri­vo­li il y avait le Cy­rus, un sa­lon de thé très chic. Les gens ne man­geaient ni bu­vaient pen­dant les films, et "une fois un film avait com­men­cé il y avait tou­jours un si­lence to­tal. Ce ne fut que plus tard que les ven­deurs ont été au­to­ri­sés à en­trer dans les salles de ci­né­ma et ont com­men­cé à vendre des bois­sons.

Le cri­tique de ci­né­ma Mous­ta­fa Dar­wich se sou­vient que quand il a gran­di au Caire avant la Se­conde Guerre mon­diale les ci­né­mas étaient en­tiè­re­ment des lieux pour les étran­gers, la plu­part d'entre eux les An­glais comme ils étaient les oc­cu­pants de l'Egypte à l'époque. "Pen­dant la guerre, toutes les salles de ci­né­ma ont été en­tiè­re­ment prises en charge par les sol­dats an­glais. Ces ci­né­mas ap­par­te­naient à des hommes d'af­faires étran­gers, les Grecs sur­tout, qui ont éga­le­ment pos­sé­dé de grandes salles de ci­né­ma en plein air comme le Pa­ra­dis, le Saint James, et le Rex", se sou­vient-il.

Les choses ont com­men­cé à chan­ger après la Ré­vo­lu­tion de 1952, les per­sonnes in­ter­ro­gées sont d'ac­cord, en par­tie parce que le nou­veau ré­gime a mis en place un sys­tème de quo­tas pour les films étran­gers et a com- men­cé une po­li­tique agres­sive pour pro­mou­voir l'in­dus­trie lo­cale. Même si Ami­na Ra­chid dit que même aus­si tard que les fa­milles des an­nées 1950 la classe moyenne al­lait ra­re­ment, voire ja­mais, voir des films en langue arabe. "Ce ne fut qu'avec l'ap­pa­ri­tion du film de Yous­sef Cha­hine "Gare du Caire" (Bab al-Ha­did) en 1958 que les choses ont com­men­cé à chan­ger, ce film étant une ré­vé­la­tion égyp­tienne ", dit-elle.

Len­te­ment, ce­pen­dant, les choses ont chan­gé alors que le pu­blic de la classe moyenne a dé­cou­vert que les nou­veaux films arabes avaient des pré­ten­tions ar­tis­tiques et un con­te­nu in­tel­lec­tuel. Les an­nées 1950 ont inau­gu­ré ce qui est com­mu­né­ment consi­dé­ré comme l'âge d'or du ci­né­ma égyp­tien, avec des réa­li­sa­teurs comme Abou Seif, Cha­hine, Ba­ra­kat, al-Cheikh et d'autres ayant pu faire des films am­bi­tieux qui sont de­ve­nus de­puis des clas­siques de l'in­dus­trie. Avec les na­tio­na­li­sa­tions des an­nées 1960 et les po­li­tiques de pro­mo­tion des films en langue arabe et en li­mi­tant la dis­tri­bu­tion de ceux étran­gers, à la fois l'ex­pé­rience du ci­né­ma en cours et les films pro­po­sés ont com­men­cé à chan­ger. Ce­pen­dant, au moins dans ses pre­mières an­nées, le ré­gime à l'époque avait des am­bi­tions cultu­relles qui ont ra­re­ment été éga­lées de­puis, et le réa­li­sa­teur Atef al-Tayyeb se sou­vient de gran­dir dans un Caire où le Centre cultu­rel tchèque à la rue 26 Juillet et le centre cultu­rel so­vié­tique à la rue Ga­laa ont te­nu à mon­trer les der­niers films eu­ro­péens et so­vié­tiques de l'Est. Le ci­né­ma en cours a chan­gé aus­si peut-être en rai­son de l'ur­ba­ni­sa­tion crois­sante, avec le réa­li­sa­teur Yous­ry Nas­ral­lah, un des plus jeunes de ceux qui sont re­pré­sen­tés, se plai­gnant que, après les ci­né­mas de 1967, même le centre du Caire, comme le Ri­vo­li, Ra­dio et le Qasr al-Nil ont com­men­cé à mon­trer des "films de ka­ra­té" et co­mé­dies mu­si­cales de Bol­ly­wood bon mar­ché. Les fa­milles âgées ne sont ja­mais plus al­lées voir des films dans les ci­né­mas et le pu­blic est de­ve­nu plus jeune et plus ex­clu­si­ve­ment mas­cu­lin.

Omar Sha­rif a dé­cla­ré dans une in­ter­view en 1991: "Al­ler au ci­né­ma, le soir, était une vraie sor­tie. On s’ha­billait, on té­lé­pho­nait pour ré­ser­ver les places qui étaient nu­mé­ro­tées, on se re­trou­vait à l’en­tracte. Les bonnes salles of­fraient aux spec­ta­teurs la cli­ma­ti­sa­tion, ce que peu de gens avaient dans les mai­sons. Au res­tau­rant du ci­né­ma Saint-James, on man­geait de l’es­ca­lope pa­née, ac­com­pa­gnée de pâtes. Au Ri­vo­li, l’orgue ap­pa­rais­sait à l’en­tracte. J’ai quit­té l’Égypte en 1960 ou 1961, après La­wrence d’Ara­bie. Après l’Égypte, je ne suis plus re­tour­né au ci­né­ma".

Ils par­laient avant le dé­ve­lop­pe­ment des mul­ti­plexes qui ont gran­di au cours des deux der­nières dé­cen­nies qui offrent bien sûr des normes amé­ri­caines de luxe au spec­ta­teur. Ce­pen­dant, ces nou­veaux ci­né­mas n'ont pas né­ces­sai­re­ment conduit à une plus grande va­rié­té dans les films qui sont dis­tri­bués, ce qui si­gni­fie que nous pour­rions en­core être as­sez loin de l'âge d'or du ci­né­ma en Egypte.

L'au­teure du livre, Ma­rie-Claude Bé­nard est pro­fes­seur de phi­lo­so­phie et de ci­né­ma au­dio­vi­suel, cher­cheur as­so­cié au CEDEJ.

(Ma­rie-Claude Bé­nard, La Sor­tie au ci­né­ma, pa­lais et ci­né-jar­dins d'Egypte, 19301980, Edi­tions Pa­ren­thèses: Mar­seille, 2016, pp223).

Pho­tos ar­chive du Caire d'an­tan

Ma­rie-Claude Bé­nard

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