Dis­pa­ri­tion d’une grande fi­gure du ro­man arabe

Watani Francophone - - الصفحة الأمامية -

Le ro­man arabe est en deuil. Il vient de perdre l’un des plus grands nar­ra­teurs sy­riens, Han­na Mina, dont tous les écrits ont été for­gés au fer du réa­lisme.

Dans son tes­tament, Mina a de­man­dé à ses proches de dis­tri­buer une par­tie de ses biens aux pauvres et a pro­mis son do­mi­cile à Lat­ta­quié à sa femme Ma­riam, en di­sant qu’elle ne peut le vendre qu’une seule fois et si elle re­tourne dans la pau­vre­té.

Han­na Mina est né en 1924 à Lat­ta­quié mais s'est en­suite ins­tal­lé avec sa fa­mille dans la cam­pagne sy­rienne. Il quitte l'école après avoir ob­te­nu le di­plôme de l'école pri­maire pour faire des pe­tits bou­lots. Il de­vient ain­si ma­noeuvre dans un port, où il s'en­gage, à 12 ans, dans la lutte contre le pro­tec­to­rat fran­çais. Son long par­cours contre l'op­pres­sion et l'in­jus­tice a tou­jours été en pro­fond rap­port avec l'écri­ture. Il ré­di­geait les lettres des ha­bi­tants de son quar­tier, sur­tout des do­léances, et les sou­te­nait dans leurs dé­marches face au gou­ver­ne­ment. Très vite, il paie de la pri­son son en­ga­ge­ment.

En 1942, il com­mence à écrire des nou­velles qu'il pu­blie dans des jour­naux et en 1947, tra­vaille dans le jour­na­lisme à Da­mas, puis fait plu­sieurs mé­tiers : ma­rin, ré­pa­ra­teur de bi­cy­clette, em­ployé dans une phar­ma­cie, bar­bier, écri­vain de scé­na­rios pour séries té­lé­vi­sées, em­ployé dans l'ad­mi­nis­tra­tion. Les ha­sards de la vie le mènent jus­qu'en Chine, où il vit dix an­nées pen­dant les­quelles il ar­rête d'écrire.

Après l’in­dé­pen­dance de la Sy­rie en 1947, il s’est ins­tal­lé à Da­mas, a tra­vaillé au jour­nal «al-In­chaa’» jus­qu’à de­ve­nir son ré­dac­teur en chef. Sa vie lit­té­raire a dé­mar­ré avec une pièce -type Don Qui­chotte- qui mal­heu­reu­se­ment a été per­due de sa bi­blio­thèque. Il a alors re­non­cé à écrire pour le théâtre.

Ecri­vain à la pro­duc­tion pro­lixe, il a écrit plus de 24 ro­mans. Son pre­mier ro­man s'in­ti­tule «Al-Mas­sa­bih al-zorq» (Les Lan­ternes bleues). Plu­sieurs de ses ro­mans sont tra­duits en fran­çais, dont «Al-Chams fi yom gheim» (So­leil en ins­tance, tra­duc­tion Ab­del­la­tif Laâ­bi, Pa­ris: Unes­co/Edi­tions Si­lex, 1986).

Il s’agit d’une au­to­bio­gra­phie où un ado­les­cent de dix-huit ans entre dans l'âge d'homme dans la Sy­rie sous Man­dat fran­çais des an­nées qua­rante. Il est en quête d'amour et de li­ber­té. L'art et sur­tout la mu­sique l'at­tirent comme un ai­mant. Il pren­dra ses dis­tances avec sa fa­mille de no­tables alié­nés et bien-pen­sants qui tirent leur pros­pé­ri­té de la si­tua­tion co­lo­niale et dé­fendent avec achar­ne­ment un sta­tu quo. Il ira cher­cher sa vé­ri­té dans les bas-quar­tiers de la ville, là où le tailleur lui ap­pren­dra la danse du poi­gnard, l'ini­tie­ra à la longue marche des ré­veilleurs de la terre, là où il dé­cou­vri­ra la pas­sion amou­reuse au­près de la femme à la tu­nique li­las. Cette quête su­perbe est plon­gée dans une at­mo­sphère de lé­gende, de splendeur rê­vée et vé­cue à la fois. Han­na Mina la ra­conte sur un mode poé­tique et es­piègle, d'une fraî­cheur in­ouïe. Mal­gré le pas­sage au fran­çais, on a le sen­ti­ment d'être de­vant une oeuvre re­créée par un tra­duc­teur qui est avant tout écri­vain et poète lui-même.

Aus­si a-t-il dit: "Même si la construc­tion de l’ave­nir et son achè­ve­ment ne sont pas de notre res­sort, ce que nous de­vons ac­com­plir à l’heure ac­tuelle, c’est d’au­tant plus évident: une cri­tique im­pla­cable de toutes les condi­tions exis­tantes, sans re­lâche sans peur de ses conclu­sions et aus­si peu de peur du conflit avec les pou­voirs en place".

"So­leil en ins­tance" peut être un ro­man po­li­tique, mais il est vu à tra­vers les yeux d'un no­vice et d'un néo­phyte po­li­tiques. Le par­cours du jeune homme vers le cô­té de la jus­tice com­mence sim­ple­ment par son in­té­rêt sin­cère pour la mu­sique. Il ne se pré­oc­cupe pas de l'éco­no­mie, de la re­dis­tri­bu­tion de la ri­chesse, des prin­cipes mar­xistes-lé­ni­nistes. Par ins­tinct de vie, il ré­agit contre la cor­rup­tion et le vide mor­tel de son mi­lieu so­cial. Il re­jette l'en­vi­ron­ne­ment des ama­teurs de ca­si­no, des dan­seurs de tan­go, des ma­riages de com­plai­sance, des vi­sages en­nuyés de ceux qui ne vivent que pour dé­fendre un concept mo­ri­bond de la tra­di­tion. Parce que l’his­toire est ra­con­tée de cette ma­nière par ce jeune nar­ra­teur qui lutte et réus­sit à sur­mon­ter son ap­par­te­nance à une classe, le ro­man est ter­ri­ble­ment op­ti­miste. Et parce que la graine de son ré­veil est la graine de la mu­sique, de la poé­sie, de la pas­sion et de l’amour pour la femme «sou­ter­raine», on peut lire "So­leil en ins­tance" comme une ten­ta­tive de ré­con­ci­lier les prin­cipes ré­vo­lu­tion­naires et la sa­tis­fac­tion.

D’autre part, son livre "La voile et la tem­pête" c'est l'his­toire de la Sy­rie du­rant la 2ème guerre mon­diale, Han­na Mina a pu dé­crire d'une ma­nière spé­ciale les dé­gâts de la guerre sur un pays co­lo­ni­sé par les Fran­çais... des contra­dic­tions do­mi­nant cette so­cié­té tant hé­té­ro­gène.. Mais avant tout, c'est l'his­toire des ma­rins… des hommes, de leur vic­toire face à la na­ture grâce à leur grande vo­lon­té.

Mina a écrit à pro­pos de la souf­france quo­ti­dienne des hommes, dé­cri­vant la vie tu­mul­tueuse des ha­bi­tants de la côte sy­rienne et leurs ef­forts pour mettre de la nour­ri­ture sur leurs tables. Sur ses ro­mans, huit concernent la mer, qu’il ado­rait pen­dant ses an­nées de na­vi­ga­tion. Il a dit à cet égard : "La mer a tou­jours été la source de mon ins­pi­ra­tion, à tel point qu'une grande par­tie de mon tra­vail a été lit­té­ra­le­ment trem­pée par ses vagues tu­mul­tueuses."

Il a dépeint les com­plexi­tés de la vie in­di­vi­duelle, mon­trant comment les actes quo­ti­diens peuvent être trans­for­més en actes hé­roïques dans le sub­cons­cient et uti­li­sés pour amé­lio­rer la per­cep­tion de la vie. Il a mon­tré un ta­lent su­pé­rieur à re­pré­sen­ter des per­son­nages, à tis­ser des évé­ne­ments com­plexes par des tech­niques nar­ra­tives et à pé­né­trer la pro­fon­deur des êtres hu­mains.

Bien que Mina n'ait re­çu au­cune édu­ca­tion for­melle, il est de­ve­nu très ap­pré­cié dans les mi­lieux lit­té­raires arabes en tant que "maître du ro­man arabe". En 1985, il a écrit « Kayf Ha­malt Al Qa­lam» (Comment ai-je por­té le sty­lo?).

Par­mi ses meilleurs ou­vrages pu­bliés, on peut ci­ter « Al Thalj Ya'ti Min Al Na­fi­za » ( La neige vient de la fe­nêtre, 1969), « Al Shi­ra' Wa Al As­si­fa » ( Le mât et la tem­pête, 1977) et « Ar­ra­bi' wa Al Kha­rif » ( prin­temps et été). Au­tomne 1984).

Dans les an­nées 1990, la pro­duc­ti­vi­té de Mina a tri­plé. Il a com­men­cé à pro­duire un ro­man par an et tous sont de­ve­nus des best-sel­lers en Sy­rie.

En 1990, il écrit «Fawq Al Ja­bal wa Ta­het Al Thalj» (Sur la mon­tagne et sous la neige). En 1996, Mina a écrit «Al Mar'a Zat Al Thawb Al As­wad» (La femme à la robe noire). Et en 1998, il a pu­blié son chef-d'oeuvre, «Al Ra­jul Al­la­zi Ya­krah Naf­ssa­hu» (L'homme qui se dé­teste).

Mina a at­teint une re­nom­mée pan­arabe lorsque, en 1994, son ro­man «Ni­hayat Ra­jul Chu­jaa» (La fin d'un homme cou­ra­geux) a été adap­té dans une sé­rie té­lé­vi­sée met­tant en vedette l'ac­teur sy­rien Ay­man Zei­dan. Le tra­vail est de­ve­nu un suc­cès du jour au len­de­main et a été ré­gu­liè­re­ment dif­fu­sé sur la té­lé­vi­sion par sa­tel­lite arabe.

Son uni­vers ro­ma­nesque est mar­qué par sa fine connais­sance de la mer et se ca­rac­té­rise par le nombre et la ri­chesse de ses per­son­nages, ain­si que par l’im­bri­ca­tion ha­bile des thèmes po­li­tiques et des in­trigues lit­té­raires. Ro­man­cier en­ga­gé jus­qu’au bout de ses écrits char­gés d’hu­ma­nisme, Han­na Mina a re­çu le Prix des écri­vains arabes en 2005 pour ses oeuvres col­lec­tives.

Ac­tif de son vi­vant, il a par­ti­ci­pé à la fon­da­tion de l’As­so­cia­tion des écri­vains sy­riens et l’Union des écri­vains arabes.

Lau­réat de plu­sieurs prix de lit­té­ra­ture arabe, dont le pres­ti­gieux prix Na­guib-Mah­fouz dé­cer­né en Egypte, un prix de lit­té­ra­ture à son nom est dé­cer­né chaque an­née par le mi­nis­tère de la Cul­ture sy­rien.

Re­pose en paix ô grand Mina. Ton hu­ma­nisme qui ruis­selle à tra­vers la com­pi­la­tion de toute ton oeuvre res­te­ra gra­vé sur terre. Une bou­teille à la mer pour tous ceux qui perdent la bous­sole par les temps de « chaos » qui im­prègnent l’es­pace arabe, Sy­rie en tête.

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