La Fran­çaise Ma­ryse Condé re­çoit le prix No­bel de litt­té­ra­ture al­ter­na­tif

Watani Francophone - - الصفحة الأمامية -

Ma­ryse Condé a re­çu le prix No­bel de lit­té­ra­ture al­ter­na­tif le 12 oc­tobre. Ce nou­veau prix, fruit d’un long pro­ces­sus po­pu­laire, a été ins­ti­tué cette an­née seule­ment par la «Nou­velle aca­dé­mie». Ma­ryse Condé a été dé­si­gnée par­mi une liste éta­blie par qua­rante-sept bi­blio­thé­caires sué­dois – en­suite ra­me­née à quatre noms par un vote po­pu­laire (33 000 con­tri­bu­tions, se­lon les or­ga­ni­sa­teurs) – et com­pre­nant, outre l’écri­vaine fran­çaise,le Bri­tan­nique Neil Gai­man, la Qué­bé­coise Kim Thúy et le Ja­po­nais Ha­ru­ki Mu­ra­ka­mi.

Quatre ju­rés, une édi­trice, une pro­fes­seure de lit­té­ra­ture, un cri­tique lit­té­raire et la di­rec­trice d’une bi­blio­thèque, tous Sué­dois, ont en­suite été char­gés de dé­si­gner le lau­réat fi­nal.

Le Prix de la Nou­velle Aca­dé­mie a été at­tri­bué à la ro­man­cière et uni­ver­si­taire fran­çaise Ma­ryse Condé, 81 ans. Ori­gi­naire de Gua­de­loupe, elle est l’une des plus im­por­tantes au­teures fran­co­phones, dont les ro­mans, ré­cits ou es­sais ont eu une in­fluence si­gni­fi­ca­tive dans les Ca­raïbes et en Afrique. Son oeuvre «dé­crit avec pré­ci­sion les ra­vages du co­lo­nia­lisme et le chaos post-co­lo­nial, dans une langue qui mêle éga­le­ment la ma­gie, le rêve, la ter­reur et l’amour», a sou­li­gné la Nou­velle Aca­dé­mie dans un com­mu­ni­qué.

Le prix – qu’ac­com­pagne un ver­se­ment de 1 mil­lion de cou­ronnes (en­vi­ron 97.000 eu­ros), soit un peu plus du dixième du chèque per­çu par les lau­réats d’un No­bel – est do­té par le fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif et le mé­cé­nat.

Il se­ra re­mis le 9 dé­cembre, en pré­sence de la lau­réate, la veille du ban­quet des No­bel, tra­di­tion­nel­le­ment dres­sé à l’hô­tel de ville de Stock­holm en l’hon­neur des lau­réats de l’an­née – phy­sique, chi­mie, mé­de­cine, lit­té­ra­ture, éco­no­mie. Le No­bel de la paix est dé­cer­né, lui, à Os­lo, la ca­pi­tale nor­vé­gienne.

A no­ter que c'est grâce au ro­man «Moi, Ti­tu­ba sor­cière... Noire de Sa­lem» (1986) que Ma­ryse Condé re­çoit en 1987 son pre­mier prix lit­té­raire: le Grand Prix lit­té­raire de la Femme. Puis elle re­çoit en 1993 le prix Pu­ter­baugh, dé­cer­né aux États-Unis à un écri­vain de langue fran­çaise pour l'en­semble de son oeuvre et dont elle est la pre­mière femme à en être ho­no­rée. En 1995, elle pu­blie «La Mi­gra­tion des coeurs», ré­écri­ture ca­ri­béenne des «Hauts de Hur­levent» d'Emi­ly Brontë, clas­sique de la lit­té­ra­ture bri­tan­nique qu'elle a lu à 14 ans après en avoir re­çu un exem­plaire comme ré­com­pense sco­laire pour ses qua­li­tés d'écri­ture. Le prix Mar­gue­ri­teYour­ce­nar est dé­cer­né à l'écri­vaine en 1999 pour «Le Coeur à rire et à pleu­rer», écrit au­to­bio­gra­phique qui fait le ré­cit de son en­fance.

Après de nom­breuses an­nées d'en­sei­gne­ment à l'uni­ver­si­té Co­lum­bia, dont elle pré­side le Centre des études fran­çaises et fran­co­phones de­puis sa fon­da­tion en 1997 jus­qu'en 2002, elle par­tage son temps entre son île na­tale et New York.

Les ro­mans de Condé ex­plorent des ques­tions de sexes, de races et de cultures, dans dif­fé­rents lieux et époques his­to­riques, y com­pris les pro­cès de sor­cel­le­rie à Sa­lem,dans Moi, Ti­tu­ba sor­cière… Noire de Sa­lem (1986) et le royaume bam­ba­ra de Sé­gou (ac­tuel Ma­li) au XIXe siècle dans «Sé­gou». Elle écrit éga­le­ment des ro­mans pour le ma­ga­zine «Je bou­quine». Elle a été aus­si jour­na­liste à la BBC et en France.

En France, Ma­ryse Condé a été suc­ces­si­ve­ment éle­vée au rang de Com­man­deur de l'ordre des Arts et des Lettres en 2001, Com­man­deur de l'ordre na­tio­nal du Mé­rite en 2007 et Of­fi­cier de l’ordre na­tio­nal de la Lé­gion d’hon­neur en 2014.

Cette grande fi­gure de la lit­té­ra­ture fran­çaise a été plu­sieurs fois nom­mée pour le No­bel. Cette fois, elle est lau­réate d’un prix al­ter­na­tif, éphé­mère... Une dis­tinc­tion hors norme.

Le Prix No­bel de la lit­té­ra­ture a été re­por­té d’un an suite à un scan­dale #MeToo. Contrai­re­ment au clas­sique No­bel, ce sont les lec­teurs qui ont choi­si le lau­réat : une liste est d’abord consti­tuée par des bi­blio­thé­caires puis ra­me­née à quelques noms par un vote po­pu­laire. Ma­ryse Condé s’est fé­li­ci­tée «Je suis très heu­reuse et très fière d’avoir ce prix»

Née en fé­vrier 1937 à Pointe-à-Pitre (Gua­de­loupe), Ma­ryse Condé a pu­blié une tren­taine de ro­mans por­tant no­tam­ment sur l’es­cla­vage et l’Afrique, ain­si que des pièces de théâtre et des es­sais. Son der­nier livre, «Le Fa­bu­leux et Triste Des­tin d’Ivan et d’Iva­na» est pa­ru en 2017, deux ans après «Mets et Mer­veilles», qu’elle avait an­non­cé comme son ul­time ou­vrage. Cette grande fi­gure de la lit­té­ra­ture a eu plu­sieurs vies. Le livre dans le­quel elle se livre le plus est «La vie sans fards». L’oc­ca­sion de ré­ex­po­ser cet ar­ticle pa­ru en 2013.

«La vie sans fards» de Ma­ryse Condé pa­ru chez Lat­tés, au­rait pu être une bio­gra­phie non au­to­ri­sée.

Elle casse son propre mythe. Elle ra­conte sa vie avec une fran­chise dé­con­cer­tante par­fois bou­le­ver­sante. Elle n'a pas peur de pa­raître sous un mau­vais jour : pas d’an­gé­lisme, de glo­ri­fi­ca­tion per­son­nelle, de vé­ri­té ar­ran­gée, em­bel­lie, l'au­teur de «Sé­gou», se ra­conte sans fard, dans une bru­tale vé­ri­té. Et quelle vé­ri­té !

De son en­fance au sein d'une fa­mille bour­geoise gua­de­lou­péenne, qui l'ido­lâtre puis la mé­prise... à l’Afrique sa terre pro­mise qui la dé­ce­vra tant, Ma­ryse Condé ra­conte sa vie. Elle com­mence par évo­quer son par­cours de fille mère dans les an­nées 50 à Pa­ris. Elle est tra­hie par­son amant, le jour­na­liste mi­li­tant haï­tien Jean Do­mi­nique. Il l’ini­tie à la cause noire avant de l’aban­don­ner en­ceinte. Elle se re­trouve sans un sou, conti­nuant ses études tant bien que mal, confiant un temps son gar­çon, De­nis, à l’As­sis­tance pu­blique puis à une nour­rice. Un dé­chi­re­ment.

Puis elle ren­contre son pre­mier ma­ri Ma­ma­dou Condé. Il lui re­donne une vir­gi­ni­té. Elle ne lui parle pas de son en­fant. Ils se sé­parent une pre­mière fois, après trois mois de ma­riage. Après bien des souf­frances et des pé­ri­pé­ties, elle dé­cide de par­tir seule en Afrique avec son fils. Ses études ter­mi­nées, elle en­seigne le fran­çais en Gui­née, au Gha­na et au Sé­né­gal. Puis dans les an­nées 1970, elle quitte l'Afrique pour re­tour­ner vivre en France.

En 1975, elle ob­tient à la Sor­bonne Nou­velle un doc­to­rat en lit­té­ra­ture com- pa­rée grâce à sa thèse por­tant sur les sté­réo­types à l'en­contre des Noirs dans la lit­té­ra­tu­re­ca­ri­béenne. L'an­née sui­vante elle pu­blie son pre­mier ro­man, «He­re­ma­kho­non», ré­édi­té plus tard sous le titre «En at­ten­dant le bon­heur».

En 1981, elle di­vorce et épouse en se­condes noces Ri­chard Phil­cox, le tra­duc­teur de la plu­part de ses ro­mans vers l'an­glais.

La suite est un vé­ri­table ro­man, la réa­li­té dé­passe la fic­tion. L’oeuvre lit­té­raire de Ma­ryse Condé se des­sine, se com­prend, à tra­vers ses confi­dences.

L'au­teur gua­de­lou­péenne ra­conte sa vie avec re­te­nue, mais sans pu­deur, se montre sous son jour vé­ri­table, mes­quine par­fois, in­fi­dèle beau­coup, triste mau­vaise mère, in­cons­ciente, mé­lan­co­lique mais aus­si ex­trê­me­ment té­mé­raire et cou­ra­geuse. La vie lui en­voie tel­le­ment d'épreuves qu’elle ne sait plus rire, ni sou­rire, ré­sis­tant aux coups du sort et avan­çant sans cesse, fai­sant des ren­contres in­croyables tel Mal­comX, Sé­kou Tou­ré, Che Gue­va­ra, l'air de rien, tis­sant de vrais liens d'ami­tié, au fil de son che­mi­ne­ment. La vie d’une femme libre... Elle en paie le prix.

Ma­ryse Condé se construit in­tel­lec­tuel­le­ment et hu­mai­ne­ment au gré de ses coups de fo­lies, de ses fuites, de ses lec­tures. Elle est ra­re­ment rai­son­nable et se laisse al­ler aux affres de la pas­sion au dé­tri­ment par­fois, de ses en­fants. C'est à plus de 40 ans qu'elle écrit son pre­mier livre «Sé­gou» qu'elle ac­cou­che­ra dans la dou­leur.

On n’échappe pas à son des­tin. En li­sant ce livre, c’est une évi­dence...

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