Le nou­veau No­stra­da­mus

Ob­sé­dé par la mort de­puis son en­fance, Ray Kurz­weil pré­dit l’avè­ne­ment d’un homme aug­men­té, ca­pable de ré­sis­ter aux ma­la­dies.

01net - - SOMMAIRE - RAY KURZ­WEIL, FU­TU­RO­LOGUE CHEZ GOOGLE

Les ro­bots sexuels vont-ils cham­bou­ler le tra­vail des psy­cha­na­lystes ? Com­ment gé­re­ra-t-on sa car­rière quand on pren­dra sa re­traite à 100 ans ? Les re­li­gions dis­pa­raî­tront-elles lorsque la science nous au­ra ren­dus éter­nels ? Voi­là le genre de ques­tions qui tur­lu­pinent Ray Kurz­weil, Py­thie mon­diale du high­tech. Car ce Ca­li­for­nien aux faux airs de Woo­dy Al­len ap­porte aus­si ses ré­ponses, lors de grandes confé­rences ou bien dans des es­sais qui ont fait sa ré­pu­ta­tion de fu­tu­ro­logue. Comme dans Hu­ma­ni­té 2.0, l’un de ses best-sel­lers qui cause na­no­tech­no­lo­gies, gé­né­tique, ro­bo­tique et in­tel­li­gence ar­tif­cielle. Mon­sieur Ir­ma. Sa vi­sion ? En 2029, les or­di­na­teurs sau­ront in­ter­pré­ter les émo­tions hu­maines ; dans les an­nées 2030, nos cer­veaux se connec­te­ront au cloud pour pen­ser mieux et plus vite ; des na­no­ro­bots créés à par­tir d’ADN rem­pla­ce­ront nos cel­lules ma­lades ou vieillis­santes ; enfn, vers 2045, soit dans trente ans, sur­vien­dra la “sin­gu­la­ri­té”, ce grand tour­nant de l’His­toire de l’hu­ma­ni­té qui ver­ra l’ho­mo sa­piens évo­luer vers le stade d’ho­mo nu­me­ri­cus, avec des consé­quences im­pré­vi­sibles pour notre es­pèce.

À 67 ans, le pape du trans­hu­ma­nisme, comme on l’ap­pelle, compte mal­gré tout prof­ter de ce bas­cu­le­ment qui pro­met, d’ici à une quin­zaine d’an­nées se­lon ses pré­dic­tions, de nous faire ga­gner chaque an­née un an d’es­pé­rance de vie. “L’idée de la mort m’est in­sup­por­table”, confe-t-il dans Trans­cendent Man, un do­cu­men­taire à sa gloire et aux al­lures de sé­ries Z. Un vieux trau­ma­tisme. Adolescent, ce fils d’im­mi­grés juifs au­tri­chiens avait été pro­fon­dé­ment cho­qué par l’in­farc­tus qui tua son père, Fre­dric, pia­niste et chef d’or­chestre, dé­cé­dé à l’âge de 58 ans seule­ment. De­puis, Ray Kurz­weil car­bure au ré­gime sans sel, se tar­tine de crème an­ti­oxy­dante et in­gur­gite chaque jour une bonne cen­taine de com­plé­ments ali­men­taires et di­vers autres comprimés pour boos­ter son corps, son cer­veau et son to­nus sexuel. Et à l’en­tendre, ça marche plu­tôt pas mal. “Mon âge bio­lo­gique se si­tue vers la fn de la qua­ran­taine”, confait ré­cem­ment cette phar­ma­cie am­bu­lante au jour­nal Fi­nan­cial Times.

Et qu’im­porte si sa cure de jou­vence lui coûte plu­sieurs mil­liers de dol­lars par jour. L’ar­gent n’est pas un pro­blème pour cet homme d’afaires avi­sé, qui a bâ­ti sa for­tune en in­ven­tant le scan­ner à plat et un syn­thé­ti­seur de mu­sique, le Kurz­weil 250. L’ins­tru­ment a fait le bon­heur de Ste­vie Won­der, qui de­vint l’un de ses amis. Pour lui, Ray Kurz­weil a aus­si mis au point, en 1979, une ma­chine à lire pour aveugles. Vaincre la mort. Di­plô­mé du Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy (MIT) en sciences in­for­ma­tiques et en lit­té­ra­ture, Ray Kurz­weil a ga­gné aus­si beau­coup d’ar­gent avec ses best-sel­lers fu­tu­ristes. Son Hu­ma­ni­té 2.0, par exemple, a ta­pé dans l’oeil de Lar­ry Page et de Ser­gey Brin qui ont dé­ci­dé de re­cru­ter le No­stra­da­mus du nu­mé­rique. Sa mis­sion ? Me­ner en se­cret des pro­jets de bio­tech et de ro­bo­tique au sein du sul­fu­reux la­bo­ra­toire Google X. Ray Kurz­weil y au­rait carte blanche et des cré­dits illi­mi­tés pour vaincre la Grande Fau­cheuse, à coups de gé­nie gé­né­tique et de pro­ces­seurs.

Tou­jours friands de pré­dic­tions, Ser­gey Brin et Lar­ry Page ont aus­si in­ves­ti dans la Sin­gu­la­ri­ty Uni­ver­si­ty, l’ov­ni édu­ca­tif fon­dé en 2008 par Ray Kurz­weil, aux cô­tés de Peter Diamandis, le PDG de Space Ad­ven­tures. Ba­sée sur le cam­pus de la Na­sa près de San Fran­cis­co, cette école hors norme sen­si­bi­lise les étu­diants les plus doués, les créa­teurs et les di­ri­geants d’en­tre­prises, aux grands chal­lenges de notre hu­ma­ni­té, en les pré­pa­rant à ce mo­ment fa­ti­dique où l’in­tel­li­gence des ro­bots sur­pas­se­ra la nôtre. Prix

du ticket d’en­trée : 30 000 dol­lars pour dix se­maines de cours in­ten­sifs. De quoi ali­men­ter la phar­ma­cie de Ray Kurz­weil qui, en bon VRP, rap­pelle sur son blog à quel point il est in­con­tour­nable en com­pi­lant les ex­traits d’ha­gio­gra­phies dont il a fait l’ob­jet. “Un gé­nie in­fa­ti­gable” (Wall Street Jour­nal), “un cer­veau sur­puis­sant, digne hé­ri­tier de Tho­mas Edi­son” (Forbes), “le meilleur pour pré­dire le fu­tur de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle” (Bill Gates). Diantre… “C’est un ex­cellent com­mu­ni­cant, qui est en train de bâ­tir sa propre lé­gende. Les Amé­ri­cains sont très forts pour ça”, ré­sume Di­dier Re­nard, PDG de Cloud­watt, qui a sui­vi le cur­sus de la Sin­gu­la­ri­ty Uni­ver­si­ty. Le Fran­çais dit aus­si ad­mi­rer “l’in­croyable for­ma­lisme in­tel­lec­tuel” de Ray Kurz­weil. Il faut re­con­naître que le gou­rou avait tout de même pré­vu pas mal d’in­ven­tions, comme l’avè­ne­ment d’In­ter­net, des ob­jets connec­tés, ain­si que des voi­tures sans pi­lotes, avec plu­sieurs dé­cen­nies d’avance. Le pa­ri de l’im­mor­ta­li­té. Le pro­phète tech­no­phile a aus­si de nom­breux dé­trac­teurs, à com­men­cer par ceux qui se gaussent de sa fas­ci­na­tion pour l’im­mor­ta­li­té : “Il est en train de nous faire la crise de la cin­quan­taine la plus pu­blique que l’on ait ja­mais vue”, avait iro­ni­sé sous cou­vert de l’ano­ny­mat, un scien­tifque à un jour­na­liste de News­week. D’autres rap­pellent qu’il n’a plus rien in­ven­té de­puis une bonne ving­taine d’an­nées. D’autres en­core, comme le Fran­çais Yann Le Cun, qui di­rige le la­bo­ra­toire d’in­tel­li­gence ar­tif­cielle de Fa­ce­book, l’ac­cusent de sur­vendre le pro­grès, de tout sim­pli­fer. “Presque toutes ces cri­tiques viennent de per­sonnes qui re­gardent le monde de fa­çon li­néaire, alors que la science pro­gresse de fa­çon ex­po­nen­tielle, ré­torque l’in­té­res­sé. D’ici à vingt-cinq ans, les don­nées col­lec­tées au sein du Ge­nome Human Pro­ject, par exemple, pour­ront vaincre presque toutes les pa­tho­lo­gies qui sur­viennent et le vieillis­se­ment.” Le gou­rou est per­sua­dé que seuls les vrais gé­nies savent ex­tra­po­ler des ten­dances, même si leurs prévisions contre­disent la pen­sée do­mi­nante. Et d’évo­quer son mo­dèle, Ein­stein.

Gran­di­lo­quent Ray Kurz­weil ? Par­fois pa­thé­tique aus­si. Dans Trans­cendent Man, il teste un vol en ape­san­teur, avec moins d’agi­li­té que les autres par­ti­ci­pants, plus jeunes. Avec émo­tion, on ob­serve un vieillard en de­ve­nir qui n’a tou­jours pas ac­cep­té sa condi­tion d’être hu­main. Et si, au fnal, ses pré­dic­tions se ré­vé­laient bi­don ? Bah, le ri­di­cule n’a ja­mais tué per­sonne, pas même un humble mor­tel.

Un homme doué aus­si pour écrire sa propre lé­gende

En 2005, chez lui de­vant sa table de mixage, Ray Kurz­weil, se pré­oc­cupe de ne pas vivre as­sez long­temps pour voir l’hu­ma­ni­té vivre l’im­mor­ta­li­té…

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