La tech­no­lo­gie est por­teuse d’es­poirs

Com­ment vi­vrons-nous dans vingt ans ? In­vi­té à jouer les oracles, le ro­man­cier ne livre pas que de bons au­gures. Mais sou­ligne le for­mi­dable rôle des tech­nos pour nous ai­der à épar­gner la pla­nète.

01net - - DOSSIER DEMAIN - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR AMAU­RY MESTRE DE LA­ROQUE

Ce n’est pro­ba­ble­ment pas le fruit du ha­sard s’il oc­cupe le dix-sep­tième fau­teuil de l’Aca­dé­mie fran­çaise, ce­lui de Pas­teur et de Cous­teau, in­ven­teurs émé­rites et touche-à-tout. Érik Or­sen­na, Ar­noult de son vrai nom, mul­ti­plie les cas­quettes. Que ce soit à l’Ély­sée (sous Mit­ter­rand), à l’École nor­male su­pé­rieure ou au Conseil d’État, son truc reste la traque aux innovations, de celles qui changent pro­fon­dé­ment l’exis­tence. En 1998, l’uni­ver­si­taire, au­teur pro­lixe et à suc­cès (prix Gon­court 1988), s’est même mis dans les ha­bits d’un pa­tron de start-up. Avec dix ans d’avance sur la Kindle d’Ama­zon, il com­mer­cia­li­sait, avec Jacques At­ta­li, la pre­mière li­seuse de livres élec­tro­niques. “Le Cy­book fut un échec alors que nous étions per­sua­dés qu’il al­lait bou­le­ver­ser les ha­bi­tudes. Mais comme sou­vent avec les nou­velles tech­no­lo­gies, il ne faut ja­mais ou­blier qu’elles ne se sub­sti­tuent pas aux an­ciennes, mais viennent en com­plé­ment.” D’ailleurs, à l’écou­ter, tous les germes du monde de de­main sont dé­jà là : la réa­li­té aug­men­tée, l’in­for­ma­tique quan­tique, le trans­hu­ma­nisme… Il faut donc s’at­tendre à des évo­lu­tions, pas à des ré­vo­lu­tions. On a quand même vou­lu en sa­voir plus et in­vi­ter l’aca­dé­mi­cien à jouer les oracles. C’est un ma­tin, à 10 heures, qu’il s’est prê­té au jeu. Au­tant dire très tard pour cet épi­cu­rien, ama­teur de vins d’Ar­bois et de pou­lardes aux mo­rilles, dès l’aube sur le pont, in­va­ria­ble­ment. Il cou­chait alors les der­niers mots d’une bio­gra­phie sur Pas­teur à pa­raître en sep­tembre. Com­ment vi­vrons-nous dans deux dé­cen­nies ? Un jeune im­mor­tel de 68 ans, “très op­ti­miste (pour sa propre per­sonne) puis­qu’échap­pant au triste sort des simples mor­tels”, dé­crit un ave­nir contras­té, où les hu­mains trou­ve­ront, peu ou prou, leur place dans un monde ro­bo­ti­sé.

AML : La pla­nète se­ra bien­tôt peu­plée de voi­tures sans pi­lotes et d’hu­ma­noïdes cor­véables à sou­hait. Ils nous li­bé­re­ront des tâches ma­nuelles tout en tra­vaillant à notre place. À quoi s’oc­cu­pe­ront les hu­mains ?

ÉO : L’ar­ri­vée des ro­bots ac­com­pagne un mou­ve­ment plus pro­fond. Pen­dant des siècles, nous avons cru que la créa­tion de valeurs al­lait ré­par­tir plus ou moins équi­ta­ble­ment la ri­chesse. Nous sommes obli­gés d’ad­mettre que c’était illu­soire. La so­cié­té est tou­jours plus in­éga­li­taire avec l’émer­gence d’en­tre­prises par­fois plus puis­santes que les États. C’est ter­ri­fant, car deux hu­ma­ni­tés s’écartent pro­gres­si­ve­ment. Il y a la gour­mande de fu­tur, par­lant an­glais et étu­diant dans les meilleures uni­ver­si­tés, dont le ter­rain de jeu est le monde en­tier. Elle sau­ra ha­bi­le­ment conce­voir des ma­chines ul­tra­so­phis­ti­quées. Et puis, il y a l’autre, ter­ro­ri­sée par l’ave­nir et re­pliée sur elle-même. Une po­pu­la­tion d’es­claves, en­core moins chers à em­ployer que des ro­bots. Entre les deux, la classe moyenne dis­pa­raît. Dans le monde à ve­nir, ou vous crée­rez ou vous su­bi­rez.

AML : Jus­te­ment, le nu­mé­rique, avec les ré­seaux haut débit, fa­vo­rise le par­tage d’information et de for­ma­tion.

ÉO : La so­cié­té est prise en otage par le court terme, sous l’in­fluence des chaînes d’in­fo en conti­nu. On est pas­sé du zap­ping au scoo­ping. Les hommes po­li­tiques sont sol­li­ci­tés en per­ma­nence, no­tam­ment sur les ré­seaux so­ciaux, pour ré­agir dans l’im­mé­dia­te­té à des in­for­ma­tions qui font un buzz éphé­mère, alors qu’ils de­vraient se concen­trer sur la prise de dé­ci­sions à long terme. Ils doivent

L’hy­per­con­nec­ti­vi­té gagne du ter­rain mais le consom­ma­teur ne su­bit plus et de­vient “consom­mac­teur”

être in­tel­li­gents tout le temps. C’est évi­dem­ment im­pos­sible. Mais il ne faut pas croire que je re­jette en bloc cette hy­per-connec­ti­vi­té. En Afrique, grâce à In­ter­net, de nom­breux pays font des “sauts de gre­nouille”, c’es­tà-dire qu’ils fran­chissent d’un coup de nom­breuses étapes pour ar­ri­ver à notre de­gré de dé­ve­lop­pe­ment. Au Ke­nya, le paie­ment par té­lé­phone a contri­bué à mon­ter des ac­ti­vi­tés com­mer­ciales pros­pères, alors qu’il n’exis­tait pas de banque sur place. Plus glo­ba­le­ment, il faut être op­ti­miste, car pour les gé­né­ra­tions ré­centes, les fa­meux “di­gi­tal na­tives”, ces mu­ta­tions tech­no­lo­giques sont na­tu­rel­le­ment in­té­grées. Notre es­pèce mue. Elle est pro­ba­ble­ment moins concen­trée, mais plus apte à ab­sor­ber ins­tan­ta­né­ment de grandes quan­ti­tés d’in­for­ma­tions ve­nant de par­tout. Il faut peu­têtre ces qua­li­tés pour ap­pré­hen­der le fu­tur et la com­plexi­té des en­jeux. Pour la pre­mière fois dans l’hu­ma­ni­té, on as­siste à une mul­ti­pli­ci­té de tran­si­tions – éner­gé­tique, cli­ma­tique, urbaine, dé­mo­gra­phique et nu­tri­tion­nelle – qui in­ter­agissent les unes avec les autres et à très grande vi­tesse. Jus­qu’à au­jourd’hui, les tran­si­tions s’en­chaî­naient les unes après les autres. On avait le temps de s’ha­bi­tuer. Ce n’est dé­sor­mais plus le cas.

AML : En qua­li­té de membre du conseil sur la stra­té­gie urbaine d’En­gie (exGDF Suez), no­tam­ment, vous voya­gez pour tra­quer les innovations. Quelles sont celles qui vous frappent le plus ?

ÉO : Dans le do­maine de l’éner­gie, la tech­no­lo­gie est clai­re­ment por­teuse d’es­poir. Avec la mi­nia­tu­ri­sa­tion des équi­pe­ments, nous al­lons tous dis­po­ser à do­mi­cile de comp­teurs in­tel­li­gents couplés à des bat­te­ries ca­pables de sto­cker l’éner­gie pro­duite par dif­fé­rents moyens, et non plus par le seul nu­cléaire. Bio­masse, géo­ther­mie, éo­lien, so­laire, ces tech­niques vont bou­le­ver­ser le monde. Le consom­ma­teur va ra­pi­de­ment mu­ter en “consom­mac­teur”. Quand il dis­po­se­ra de trop d’éner­gie pour ses propres be­soins, il la re­dis­tri­bue­ra à ses voi­sins. Il de­vien­dra re­ven­deur. Moins de gas­pillage, plus de par­tage et moins de pol­lu­tion, car en amont, on ré­dui­ra la pro­duc­tion. C’est fon­da­men­tal à l’heure de la ra­ré­fac­tion des éner­gies fos­siles. La chi­mie verte pro­met la créa­tion de car­bu­rants à par­tir d’algues. Un gi­se­ment in­épui­sable.

AML : Et la viande syn­thé­tique pour nour­rir la pla­nète ? Et les pro­thèses 3D qui pro­mettent d’amé­lio­rer les hu­mains ? Et la réa­li­té vir­tuelle…

ÉO : Je vous ar­rête tout de suite, qu’estce qu’il y a de nou­veau ? Dès la pre­mière opé­ra­tion chi­rur­gi­cale on a amé­lio­ré – aug­men­té, pour uti­li­ser un terme à la mode – l’homme. Qu’est-ce qu’un stent si­non un dis­po­si­tif ca­pable d’élar­gir les ar­tères pour mieux faire cir­cu­ler le sang. Les por­teurs sont dé­jà des hommes bio­niques. Alors il y a des hommes bio­niques per­ma­nents, comme eux, et puis les oc­ca­sion­nels. Ceux qui prennent du Via­gra par exemple. Ça les aug­mente, dans tous les sens du terme, pen­dant deux heures… Ima­gi­nez si on avait par­lé de cette pi­lule mi­racle, il y a un siècle. On au­rait crié à la déshu­ma­ni­sa­tion. Mais c’est le propre de l’hu­main que de s’amé­lio­rer. Au­jourd’hui, on s’en­flamme en pré­ten­dant pou­voir vivre cent cin­quante ans. On y ar­ri­ve­ra cer­tai­ne­ment. Est-ce un pro­grès pour au­tant ? Je n’en sais rien. Une chose est sûre, les pro­grès du fu­tur sont dé­jà là, tout n’est qu’une ques­tion de de­grés. Quant à la viande syn­thé­tique, ça règle des pro­blèmes, mais ça an­ni­hile le plai­sir de la table. Je pré­fère vivre que sur­vivre. C’est une ques­tion de choix et de so­cié­té. Et vous me par­lez de réa­li­té vir­tuelle ? Fou­taise. Avec les femmes, je pré­fère es­suyer dix re­fus pour qu’une fois ça se passe bien plu­tôt que de vivre avec une pou­pée gon­flable qui soit tou­jours d’ac­cord. La vir­tua­li­té, je l’ai en li­sant des ro­mans, je n’ai pas be­soin de casque pour ce­la.

En 1998, Érik Or­sen­na pré­sente le Cy­book, la pre­mière

li­seuse de livres nu­mé­riques, en com­pa­gnie de Marc De­vil­lard (à dr.) et Éric Le­gros. Dix ans avant la Kindle !

Pour Érik Or­sen­na, l’homme bio­nique existe dé­jà. Il est por­teur d’un stent

pour élar­gir son ar­tère, ou est adepte du Via­gra.

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