Le chant des Pierre

01net - - Édito - AMAU­RY MESTRE DE LA­ROQUE Ré­dac­teur en chef

N'y voyez au­cune vo­lon­té de plom­ber les va­cances, mais juste le dé­sir de rendre hom­mage à l’un des gé­nies de la re­cherche élec­troa­cous­tique. En juillet der­nier, Pierre Hen­ry a rac­cro­ché les ins­tru­ments. C’est le troi­sième Pierre à ti­rer sa ré­vé­rence dans ce trio de mu­si­ciens fran­çais ob­nu­bi­lés par la créa­tion de ce qui n’avait ja­mais été en­ten­du avant. Des es­prits libres, en de­hors des modes, dé­si­reux de cas­ser tous les codes du “bruit qui pense”, pour re­prendre la dé­fi­ni­tion de la mu­sique par Vic­tor Hu­go. Après Pierre Schaef­fer (en 1995) et Pierre Bou­lez (en 2016), on perd donc le der­nier maître des ex­pé­ri­men­ta­tions tech­no-acous­tiques du XXe siècle. De ceux qui ont ins­pi­ré plu­sieurs gé­né­ra­tions d’adeptes de la MAO (mu­sique as­sis­tée par or­di­na­teur) et autres chas­seurs de bruits, ex­hu­mant au­jourd’hui à l’aide de ma­chines les sons d’hier (lire p. 38). Ceux-ci nous donnent à en­tendre la ru­meur des rues pa­ri­siennes au XVIIIe siècle, au­tant que les chan­sons ayant ber­cé l’en­fance des trois Pierre. De quoi ou­blier, l’es­pace d’un ins­tant, la réa­li­té d’un quo­ti­dien bien ma­té­ria­liste.

L’ar­gent du beurre et le sou­rire du fac­teur

Au pal­ma­rès des com­mer­çants en rup­ture avec leur pas­sé fi­gure en bonne place notre cham­pion na­tio­nal de la di­ver­si­fi­ca­tion. Opé­ra­teur de ser­vices pos­taux, ban­quier, as­su­reur, ven­deur de for­faits mo­biles… La Poste n’en fi­nit pas d’élar­gir sa pa­lette. Dans cer­tains bu­reaux, on passe le Code de la route ( lire n° 853, p. 12) ; dans d’autres, on nous in­vite à sous­crire à une offre com­mer­ciale qui en dit long sur notre so­cié­té. Elle porte une bien jo­lie pro­messe – “Veiller sur mes pa­rents” – mais masque une réa--

li­té plus pro­saïque : fac­tu­rer le pas­sage du fac­teur chez nos se­niors. Pour 20 eu­ros men­suels (prix de lan­ce­ment, avant de dou­bler l’ad­di­tion à comp­ter du 1er jan­vier 2018), vos gé­ni­teurs au­ront droit à leur vi­site heb­do­ma­daire, ain­si qu’à une as­sis­tance té­lé­pho­nique afin de “gé­rer les si­tua­tions d’ur­gence avec

calme et sang-froid”, se­lon les termes de la bro­chure. Au­tre­ment dit, faire ce que vous fe­riez, pour peu que vous com­mu­ni­quiez en­core avec eux. Qu’en dé­duire ? Que la su­prême forme d’hu­ma­ni­té s’ef­face au point de de­voir ré­mu­né­rer le fac­teur pour qu’il sonne tou­jours deux fois au do­mi­cile de nos aïeux. Ce qu’il fai­sait bien vo­lon­tiers jus­qu’à pré­sent – tout en s’en­qué­rant cour­toi­se­ment de leur san­té – quand il leur re­met­tait du cour­rier. Vi­si­ble­ment, c’était avant. Quand on leur écri­vait en­core. Quand, au gui­chet des Postes, on les écou­tait pour dé­nouer un pro­blème de ver­se­ment de pen­sion ou les ai­der à af­fran­chir une lettre. Aux ma­chines dé­sor­mais de s’en char­ger. À nos aî­nés d’être lar­gués. Et si la frac­ture nu­mé­rique se creu­sait non pas du fait de leur in­com­pré­hen­sion tech­nique, mais par leur re­fus de ce pro­grès cy­nique. Ne se­raient-ils pas alors les ul­times rem­parts à cette course ef­fré­née vers un monde où tout est ta­ri­fé ?

À Bruxelles, les prunes tombent en été

C’est dans la ca­pi­tale eu­ro­péenne que l’on peut trou­ver une autre forme d’op­po­si­tion à la mar­chan­di­sa­tion sans foi ni loi. Là-bas, une femme de 49 ans fait trem­bler les géants. Mar­grethe Ves­ta­ger est com­mis­saire eu­ro­péenne et pro­fite gé­né­ra­le­ment des beaux jours pour faire choir les acro­bates trans­na­tio­naux. En août 2016, elle in­flige à Apple une sanc­tion de 13 mil­liards d’eu­ros à cause d’ar­ran­ge­ments fis­caux pas­sés avec l’Ir­lande. En juillet 2017, c’est au tour de Google d’éco­per de 2,4 mil­liards d’eu­ros d’amende pour abus de po­si­tion do­mi­nante (lire

p. 30). Et ce n’est qu’un dé­but, car Ma­dame la Com­mis­saire a en­core deux étés pour sé­vir. Elle ne pren­dra congé qu’en 2019…

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