L’eau, source d’ins­pi­ra­tion

Trois pro­jets éco­los et high-tech pour pré­ser­ver les océans et les net­toyer des dé­chets plas­tiques.

01net - - SOMMAIRE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR JEAN-PHI­LIPPE PISANIAS

Un in­fa­ti­gable ex­plo­ra­teur. À 71 ans, Jean-Louis Étienne se pré­pare à em­bar­quer pour les Cin­quan­tièmes hur­lants, près du pôle Sud, à bord d’un na­vire ré­vo­lu­tion­naire de sa concep­tion, le Po­lar Pod. Cette struc­ture ver­ti­cale, por­tée par la puis­sance des élé­ments, a été créée en col­la­bo­ra­tion avec l’Ins­ti­tut fran­çais de re­cherche pour l’ex­ploi­ta­tion de la mer (Ifre­mer), à Brest. Dans cette nou­velle mis­sion de l’ex­trême en plein océan Austral, Jean-Louis Étienne et son équipe vont re­cueillir des don­nées scien­ti­fiques in­édites pour sau­ver la Terre et les mers des pé­rils éco­lo­giques qui me­nacent. À l’heure où les études tech­niques por­tant sur la sta­bi­li­té du ba­teau sont presque ter­mi­nées, où le fi­nan­ce­ment est en passe d’être bou­clé (15 mil­lions d’eu­ros pour la construc­tion, 10 mil­lions d’eu­ros pour l’ex­ploi­ta­tion), le mé­de­cin ori­gi­naire du Tarn, qui re­ven­dique éga­le­ment haut et fort sa for­ma­tion de tour­neur frai­seur, nous a re­çus au 13e étage de la tour pa­ri­sienne où il ré­side. L’oc­ca­sion de prendre un peu de hau­teur.

01net Ma­ga­zine Quel est votre pre­mier sou­ve­nir de mer ?

Jean-Louis Étienne J’avais 10 ans. Mon père nous a em­me­nés la voir à SaintPierre, près de Nar­bonne, en 4 CV. Ori­gi­naire du Tarn, il la dé­cou­vrait lui aus­si, à 30 ans. Je n’ai pas ai­mé du tout ce pre­mier contact. Il y avait un Mi­ckey Club sur la plage, des en­fants qui sau­taient dans des sacs, c’était hor­rible… Des corps al­lon­gés, gi­sants… J’ai fait une fugue pour fuir cette masse et m’iso­ler. Là, en ob­ser­vant les ba­teaux de pê­cheurs, j’ai res­sen­ti la li­ber­té que pou­vait of­frir la mer. Plus tard, lors de mon ser­vice na­tio­nal, je me suis re­trou­vé mé­de­cin aux af­faires ma­ri­times, à Mar­seille. Je me suis pris d’af­fec­tion pour un groupe de bri­co­leurs qui, à proxi­mi­té, construi­saient leurs ba­teaux. Je vou­lais fa­bri­quer le mien, sans pen­ser qu’un jour je na­vi­gue­rais avec Ta­bar­ly et Alain Co­las, ni que je par­vien­drais à ima­gi­ner l’An­tarc­ti­ca, dont la struc­ture ré­vo­lu­tion­naire per­met­tait d’échap­per à la com­pres­sion des glaces.

Êtes-vous plu­tôt Ulysse, le hé­ros grec de l’Odys­sée, ou le ca­pi­taine Ne­mo de Vingt mille lieues sous les mers ?

Le pre­mier, sans hé­si­ter. Vous connais­sez le poème de Du Bel­lay ? “Heu­reux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage (…)/Et puis est re­tour­né, plein d’usage et rai­son/Vivre entre ses pa­rents le reste de son âge !” Je me sens comme un pois­son dans l’eau à Pa­ris, où j’ha­bite, je suis heu­reux quand je re­viens chez moi. C’est ça, mon cô­té Ulysse ! Les gens m’ima­ginent sou­vent avec un sac à dos, entre deux odys­sées. En vé­ri­té, je suis un en­tre­pre­neur, der­rière un bu­reau. Or­ga­ni­ser des ex­pé­di­tions loin­taines, sur­tout ma­ri­times, de­mande des an­nées de pré­pa­ra­tion. Elles né­ces­sitent une lo­gis­tique im­por­tante.

Quel pro­jet dé­ve­lop­pez­vous en ce mo­ment ?

Je tra­vaille de­puis 2011 sur le Po­lar Pod, qui na­vi­gue­ra sur l’océan Austral, cette sur­face d’eau gla­cée de 20 mil­lions de ki­lo­mètres car­rés en­tou­rant l’An­tarc­tique, au pôle Sud. Pour af­fron­ter les élé­ments dé­chaî­nés de ces Cin­quan­tièmes hur­lants – vents les plus vio­lents de

la pla­nète et grosses vagues toute l’an­née –, j’ai conçu un na­vire qui sort de l’or­di­naire. Il est vertical. Il se­ra trac­té à l’ho­ri­zon­tale par un re­mor­queur jus­qu’à la zone d’étude, puis bas­cu­lé par bal­las­tage (rem­plis­sage d’un com­par­ti­ment étanche des­ti­né à équi­li­brer un vais­seau – NDLR). Un lest de 150 tonnes si­tué à 80 mètres de pro­fon­deur, où les eaux sont plus calmes, as­su­re­ra la sta­bi­li­té de cet énorme tube im­mer­gé, d’un poids to­tal de 1 000 tonnes. En haut, seul l’ha­bi­tacle sor­ti­ra de l’eau. Avec le bu­reau d’études Ship-ST, nous nous sommes ins­pi­rés d’un na­vire sem­blable, le Flip, conçu par la ma­rine amé­ri­caine dans les an­nées 60, ini­tia­le­ment afin d’écou­ter les sous-ma­rins dans le Pa­ci­fique. Le dé­part est pré­vu en oc­tobre 2021 pour un voyage de deux ans.

Un tel bâ­ti­ment n’est-il pas un gouffre éner­gé­tique ?

Pas du tout ! Il n’a pas de mo­teur et est au­to­nome en éner­gie. Le Po­lar Pod se­ra pous­sé par le cou­rant cir­cum­po­laire, par les vents et se dé­pla­ce­ra avec la masse d’eau. Autre prouesse tech­no­lo­gique : pour évi­ter un ef­fet yo-yo à cause des vagues, sa fré­quence de pi­lon­ne­ment (mou­ve­ment de haut en bas) est dé­pha­sée par rap­port au rythme de la houle. En gros, il bouge plus len­te­ment que la ca­dence des vagues. À bord, l’élec­tri­ci­té se­ra pro­duite par quatre éo­liennes de 3,2 ki­lo­watt­heures cha­cune et sto­ckée dans un pack de bat­te­ries au li­thium-ion. Ce se­ra comme une sta­tion spatiale mais sur mer, avec peu de monde et énor­mé­ment d’ins­tru­ments de me­sure, une cin­quan­taine. L’équi­page (trois ma­rins, quatre in­gé­nieurs scien­ti­fiques) ha­bi­te­ra dans la na­celle, à 10 mètres de la sur­face.

Et que vont-ils ré­col­ter ?

Des don­nées ja­mais re­cueillies parce que per­sonne n’a pu res­ter long­temps sur place. Cette im­mense cou­ronne d’eau froide au­tour de l’An­tarc­tique qu’est l’océan Austral est le prin­ci­pal puits de car­bone océa­nique de la pla­nète. Elle ab­sorbe le CO2 que les hommes émettent en ex­cès et qui est res­pon­sable du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Nous al­lons cher­cher à connaître sa per­for­mance pré­cise en ef­fec­tuant une me­sure sur la du­rée, aux quatre sai­sons. Les cli­ma­to­logues at­tendent ces in­for­ma­tions avec im­pa­tience. Nous réa­li­se­rons aus­si un in­ven­taire inédit de la faune, par acous­tique. On plonge des hy­dro­phones dans l’eau pour écou­ter les bruits émis. Con­nais­sant la si­gna­ture so­nore de presque toutes les es­pèces – ba­leines bleues, orques, man­chots, etc. –, on peut ain­si dé­ter­mi­ner le nombre d’ani­maux pré­sents. En­fin, nous fe­rons un état des lieux de l’im­pact de la pol­lu­tion mi­cro­plas­tique, qui ré­sulte de l’abra­sion des dé­chets flot­tants. Le phy­to­planc­ton, l’herbe à l’ori­gine de la vie en mer, se dé­ve­loppe sur ces pe­tites billes de plas­tique agré­geant mé­taux lourds, pes­ti­cides et autres pro­duits or­ga­no­chlo­rés. Ce phy­to­planc­ton est en­suite in­gé­ré par le zoo­planc­ton, lui-même man­gé par la cre­vette, elle-même ava­lée par le pois­son… C’est ain­si que cette pol­lu­tion entre dans la chaîne ali­men­taire. La mer ne peut plus ab­sor­ber tous nos dé­chets.

Qui va ex­ploi­ter ces ré­sul­tats ?

La com­mu­nau­té scien­ti­fique in­ter­na­tio­nale tout en­tière. Ima­gi­nez le Po­lar Pod comme une pla­te­forme d’ac­qui­si­tion de don­nées, que nous en­ver­rons par sa­tel­lite à des ser­veurs ins­tal­lés à terre. Ça re­vient à mettre un océan en open source, en temps réel. Tout le monde au­ra ac­cès à des don­nées. Même les écoles, avec les­quelles nous ani­me­rons des pro­jets pé­da­go­giques. L’aven­ture est l’oc­ca­sion de mettre en scène la science, de créer des pas­se­relles entre les cher­cheurs de ter­rain et l’édu­ca­tion.

Que vous ont ap­pris la mer et vos ex­pé­di­tions sur vous-même ?

Tout. “On part pour un voyage et c’est le voyage qui vous fait”, dit l’écri­vain Ni­co­las Bou­vier. Lors de ma tra­ver­sée en so­li­taire du pôle Nord dans les an­nées 80, j’ai com­pris que l’on ne re­pousse pas ses li­mites ; on les dé­couvre. En réa­li­té, on ne sait pas de quoi on est fait, on s’ignore. Il tient à cha­cun de nous de se trou­ver soi-même. Et nul be­soin d’al­ler au bout du monde pour de­ve­nir l’ex­plo­ra­teur en­ga­gé de sa propre vie. ■

Na­vire vertical, le Po­lar Pod dé­ri­ve­ra, pous­sé par les vents et le cou­rant cir­cum­po­laire. Seul émer­ge­ra son ha­bi­tacle, qui abri­te­ra l’équi­page.

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