Plai­doyer pour une ana­lyse res­pon­sable

Action Future - - Analyse Technique - Phi­lippe Ca­hen Ana­lyste tech­nique de­puis 1982, for­ma­teur et concep­teur en ana­lyse tech­nique. Fon­da­teur de la so­cié­té ATDMF (Ana­lyse tech­nique dy­na­mique des mar­chés fi­nan­ciers)

En mars, le Sa­lon de l’Ana­lyse tech­nique était consa­cré aux in­di­ca­teurs tech­niques. Lors d’une confé­rence, Phi­lippe Ca­hen a pré­sen­té un ar­gu­men­taire en vue d’une ac­tua­li­sa­tion de la pra­tique de l’ana­lyse tech­nique. Au coeur de sa ré­flexion : la né­ces­si­té d’ins­tau­rer des normes ap­pli­cables aux in­di­ca­teurs, aux tech­niques et aux mé­thodes.

De­puis que j’or­ga­nise des ac­tions de for­ma­tion en ana­lyse tech­nique et au tra­ding in­tra­ho­raire à des­ti­na­tion des pro­fes­sion­nels et des par­ti­cu­liers, je me suis aper­çu que les tech­niques et mé­thodes uti­li­sées par les ana­lystes tech­niques se dé­gradent. Ce­la tient se­lon moi au fait qu’il n’existe pas d’en­sei­gne­ment uni­ver­si­taire de l’ana­lyse tech­nique. L’ap­pren­tis­sage et la trans­mis­sion de l’ana­lyse tech­nique se font prin­ci­pa­le­ment par le bouche à oreilles. En un sens, les pre­miers suc­cès de l’ana­lyse tech­nique ont été un vé­ri­table poi­son, de nom­breux opé­ra­teurs se sont re­po­sés sur leurs lau­riers et ont trans­mis à d’autres l’uti­li­sa­tion d’in­di­ca­teurs qui sont de­ve­nus de moins en moins per­ti­nents ou adé­quats. Il est donc temps de re­mettre un peu d’ordre afin de pré­sen­ter des ap­proches de l’ana­lyse tech­nique qui ne puissent pas être cri­ti­quables. C’est pour­quoi je pro­pose d’in­tro­duire la no­tion de normes.

Une brève his­toire de l’ana­lyse

Re­ve­nons d’abord sur l’his­toire de l’ana­lyse tech­nique pour mieux com­prendre cette dé­gra­da­tion. Elle dé­bute en 1970 avec les pre­mières ma­chines à cal­cul au­to­nomes. Elles se li­mi­taient à faire les quatre opé­ra­tions, à ex­traire une ra­cine car­rée et à sto­cker un seul ré­sul­tat. Les in­di­ca­teurs de pre­mière gé­né­ra­tion ap­pa­rurent alors : moyenne mo­bile arith­mé­tique et RSI ( Re­la

tive Strength In­dex). Il fal­lut at­tendre 1980 pour voir sor­tir la pre­mière étude d’op­ti­mi­sa­tion des moyennes mo­biles (au sens de la re­cherche opé­ra­tion­nelle) par Mer­rill Lynch. À cette époque éga­le­ment, J. Welles Wil­der fit pa­raître son livre sur les prin­ci­paux in­di­ca­teurs tech­niques. La France ne comp­tait alors que trois ana­lystes tech­niques (Ar­naud Weil – Mer­ril Lynch Pa­ris –, Jé­rôme La­bin – Charge Pi­nat­ton Pa­ris – et moi-même), si l’on ex­clut Georges Ponge-Hel­mer. Aux États-Unis, l’uti­li­sa­tion des in­di­ca- teurs de pre­mière gé­né­ra­tion amé­lio­ra de fa­çon si­gni­fi­ca­tive les ré­sul­tats en com­pa­rai­son de ceux ob­te­nus avec le char­tisme. Ce der­nier consiste, à par­tir d’une courbe re­pré­sen­tant l’évo­lu­tion des cours, à trou­ver des fi­gures si­mi­laires à celles du pas­sé. Il re­pose sur l’idée que les mêmes causes pro­duisent les mêmes ef­fets. Par la suite, l’uti­li­sa­tion des in­di­ca­teurs tech­niques s’est faite dans un état d’es­prit si­mi­laire. Jus­qu’en 1993, ce n’était pas gê­nant, car les pa­ra­mètres res­pon­sables des fluc­tua­tions des cours res­taient stables. À par­tir de cette date, la hausse pro­gres­sive de la vo­la­ti­li­té a bou­le­ver­sé la donne.

La rup­ture de 1993

De fait, 1993 marque une rup­ture dans la ma­nière d’ana­ly­ser les mar­chés. Jusque-là, l’in­for­ma­tique était cen­tra­li­sée, d’un prix éle­vé et n’avait que peu de ré­per­cus­sions sur les té­lé­com­mu­ni­ca­tions et la vi­tesse de trans­mis­sion de l’in­for­ma­tion. Dans les an­nées 1990,

on as­siste à l’ex­plo­sion de la mi­cro-in­for­ma­tique et à l’ef­fon­dre­ment du coût de sto­ckage de l’in­for­ma­tion. La ré­per­cus­sion sur l’ana­lyse tech­nique a été la dif­fu­sion pra­ti­que­ment ins­tan­ta­née d’une nou­velle à tra­vers le monde aus­si bien pour les pro­fes­sion­nels que pour les par­ti­cu­liers. Les consé­quences im­mé­diates furent un ac­crois­se­ment de la vo­la­ti­li­té des mar­chés fi­nan­ciers, une co­ta­tion en conti­nu de nom­breux pro­duits fi­nan­ciers, la pos­si­bi­li­té de sto­cker l’en­semble des tran­sac­tions et la mul­ti­pli­ca­tion de cal­culs abou­tis­sant à la créa­tion d’in­di­ca­teurs tech­niques. Pro­gres­si­ve­ment, avec le dé­ve­lop­pe­ment des moyens de com­mu­ni­ca­tion, la vo­la­ti­li­té a ain­si pris de l’im­por­tance. De­puis 2010, il est pos­sible d’es­ti­mer que son poids, dans une prise de dé­ci­sion, dé­passe lar­ge­ment les 50 %. Avant 1995, j’ai dé­mon­tré que les va­ria­tions de cours (à la hausse comme à la baisse) sont dues prin­ci­pa­le­ment au po­ten­tiel de hausse de la vo­la­ti­li­té. Il est donc de­ve­nu ab­surde de baser la dé­marche de l’ana­lyse tech­nique sur la théo­rie se­lon la­quelle les mêmes causes pro­duisent les mêmes ef­fets puisque les fac­teurs de base ne sont ja­mais constants. L’er­reur ma­jeure de la dé­marche d’ana­lyse tech­nique est de ne pas avoir pris en compte ce fac­teur de vo­la­ti­li­té. La dé­mo­cra­ti­sa­tion de la mi­cro-in­for­ma­tique a ce­pen­dant per­mis de mettre au point des ou­tils plus per­for­mants : les in­di­ca­teurs de se­conde gé­né­ra­tion. Ils se dis­tinguent des pré­cé­dents par leur uti­li­sa­tion ob­jec­tive et non plus sub­jec­tive. Mais, en l’ab­sence de cadre ri­gou­reux pour l’ana­lyse tech­nique en gé­né­ral et du fait que nombre de ses uti­li­sa­teurs sont des par­ti­cu­liers, l’em- ploi des in­di­ca­teurs de pre­mière gé­né­ra­tion s’est pé­ren­ni­sée. Les dys­fonc­tion­ne­ments au ni­veau des in­di­ca­teurs sont am­pli­fiés par les ap­proches. Bien sou­vent de « nou­velles ap­proches » sont dis­po­nibles dans des ou­vrages amé­ri­cains pu­bliés vers la fin des an­nées 1970. Ci­tons par exemple « The Com­mo­di­ty Fu­tures Game : Who wins ?

Who loses ? Why ? ». Bien en­ten­du, comme nous l’avons ex­pli­qué, les mar­chés ac­tuels n’ont pour­tant plus rien à voir avec ceux de 1970.

Des tech­niques désuètes

Ac­tuel­le­ment, les best-sel­lers de l’ana­lyse tech­nique sont des ou­vrages pu­bliés il y a 25 ans ou plus. L’Afate (As­so­cia­tion fran­çaise des ana­lystes tech­niques), par exemple, a pour but de la pro­mou­voir. La simple lec­ture de la page d’ac­cueil de son site In­ter­net montre qu’elle vé­hi­cule des no­tions in­chan­gées de­puis de nom­breuses an­nées et les ou­vrages re­com­man­dés pour pré­pa­rer un exa­men, pro­po­sés par l’as­so­cia­tion, ont été pu­bliés en moyenne il y a 25 ans. Comment se fait-il que les in­di­ca­teurs de pre­mière gé­né­ra­tion res­tent si po­pu­laires ? L’ab­sence d’en­ca­dre­ment dans l’ap­pren­tis­sage de l’ana­lyse tech­nique est cer­tai­ne­ment un fac­teur pré­pon­dé­rant. Une courbe est tou­jours plus simple à ana­ly­ser qu’un en­semble de courbes et de contraintes. La dé­rive com­mer­ciale pour vendre l’ana­lyse tech­nique a ain­si trou­vé un ter­rain fa­vo­rable. Les re­cherches se sont ar­rê­tées au dé­but des an­nées 1990 lorsque les meilleurs cher­cheurs en ana­lyse tech­nique ont été re­cru­tés par les éta­blis­se­ments fi­nan­ciers. De nou­velles tech­niques ont bien été mises au point mais sont de­ve­nues la pro­prié­té des éta­blis­se­ments pour les­quels les ana­lystes étaient em­ployés. À par­tir de 1990, ne sont de­ve­nus dis­po­nibles et à la mode que des tech­niques ou­bliées, pu­bliées plus de dix ans avant. Cette si­tua­tion ne se­rait pas dé­ran­geante si le monde de la fi­nance et des té­lé­com­mu­ni­ca­tions était res­té in­chan­gé, mais tel n’est pas le cas.

Vé­ri­table ca­co­pho­nie

En tant que for­ma­teur en ana­lyse tech­nique, je suis en contact avec de nom­breuses per­sonnes dé­si­reuses

d’amé­lio­rer leur ni­veau de connais­sance. Mal­heu­reu­se­ment, l’offre n’est pas tou­jours là pour ré­pondre à leur de­mande. En 1995, j’ai pré­si­dé le congrès mon­dial de l’ana­lyse tech­nique et j’in­ter­viens ré­gu­liè­re­ment dans des sé­mi­naires tant en France qu’à l’étran­ger. Les dis­cours que j’en­tends pro­duisent une vé­ri­table ca­co­pho­nie. En 1995, j’avais in­vi­té dif­fé­rents confé­ren­ciers, dont cer- tains par­mi les plus cé­lèbres aux ÉtatsU­nis. Quelle ne fut pas ma sur­prise, en 2005, d’en­tendre l’un d’entre eux don­ner la même confé­rence que celle faite dix ans au­pa­ra­vant ! Et il ne s’agit pas d’une anec­dote mais d’une consta­ta­tion maintes fois ob­ser­vée. Je pour­rais éga­le­ment ci­ter une per­sonne qui ex­po­sa en 2008 comment uti­li­ser un in­di­ca­teur que j’avais re­ti­ré de mes for­ma­tions il y a plus de vingt ans. Ce­rise sur le gâ­teau, cet ana­lyste, ré­pu­té au ni­veau in­ter­na­tio­nal, n’avait pas trou­vé le temps de pré­sen­ter le prin­ci­pal ar­gu­ment que j’uti­li­sais lorsque je « ven­dais » cet in­di­ca­teur. Dans ces condi­tions, une uti­li­sa­tion dé­ce­vante de l’ana­lyse tech­nique n’est pas éton­nante. Outre que les ou­vrages sont pour cer­tains de­ve­nus in­trou­vables, il est dou­teux que cer­taines ana­lyses soient en­core d’ac­tua­li­té : une stan­dar­di­sa­tion des ap­proches per­met­trait d’évi­ter aux uti­li­sa­teurs de perdre leur temps et leur ar­gent. En re­vanche, la si­tua­tion fi­nan­cière d’un cer­tain nombre de for­ma­teurs de­vrait en être mise à mal. Pour cette rai­son, cette stan­dar­di­sa­tion ne de­vrait pas pou­voir se faire ra­pi­de­ment. Je ne doute pas que de nom­breux « com­mer­ciaux » s’y op­po­se­raient car ce­la les obli­ge­rait à plus de ri­gueur et de pro­fes­sion­na­lisme. Il n’est donc pas éton­nant que le ni­veau de connais­sances des for­ma­teurs et par ri­co­chet des sta­giaires soit au­jourd’hui af­fli­geant. Je pense pour ma part que la qua­si-to­ta­li­té des ou­vrages et tech­niques pu­bliés avant 2010 sont ob­so­lètes ou in­com­plets.

Conte­nus su­jets à cau­tion

Avec l’avè­ne­ment d’In­ter­net, en outre, le nombre de sites d’ana­lyse tech­nique a ex­plo­sé. Leur qua­si-to­ta­li­té est gé­rée par des per­sonnes n’ayant au­cune qua­li­té pour le faire. La li­ber­té d’ex­pres­sion au­to­ri­sant tout un cha­cun à pu­blier ce qu’il sou­haite, leur dé­marche n’est pas condam­nable, mais les conte­nus pu­bliés peuvent être su­jets à cau­tion. S’agis­sant de lo­gi­ciels, la si­tua­tion ac­tuelle est la sui­vante : à par­tir de 10 lo­gi­ciels dif­fé­rents (pour pro­fes­sion­nels et pour par­ti­cu­liers), im­pri­mez le pa­ra­bo­lique sur une base quo­ti­dienne d’un mar­ché or­ga­ni­sé (la base de don­nées de ré­fé­rence est stric­te­ment iden­tique sur tous les lo­gi­ciels). Com­pa­rez les courbes : vous en ob­tien­drez au mi­ni­mum 7 dif­fé­rentes... Lorsque ce sont des so­cié­tés qui font des pu­bli­ca­tions dans un but com­mer­cial, il peut y avoir trom­pe­rie. Cer­tains sites pu­blient des ré­sul­tats fai­sant suite à des ana­lyses. Dans la ma­jo­ri­té des cas, il ne s’agit pas de ré­sul­tats réels car les prix d’achat et de vente sont des mi­lieux de four­chette ne cor­res­pon­dant au­cu­ne­ment à des cours qu’il est pos­sible d’ob­te­nir sur le mar­ché et les frais liés aux tran­sac­tions sont gé­né­ra­le­ment pas­sés sous si­lence. Les uti­li­sa­teurs de l’ana­lyse tech­nique sont ain­si te­nus dans un flou qui leur in­ter­dit d’être en me­sure de sé­pa­rer le bon grain de l’ivraie. La nor­ma­li­sa­tion si­gni­fie pour moi da­van­tage de sé­cu­ri­té. Pen­dant mes études, Bru­no Lus­sa­to avait at­ti­ré mon at­ten­tion sur cette ques­tion. Mais force est de consta­ter qu’elle est

La no­tion de bou­gie a été in­tro­duite en 1992 par Steve Ni­son.

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