Le goût des Agnel­li

Gian­ni Agnel­li, pro­prié­taire de Fiat, et son épouse Marella, per­son­na­li­tés ita­liennes pré­émi­nentes, furent aus­si, avec leurs nom­breuses ré­si­dences, des fi­gures du style du xxe siècle. Un livre per­met au­jourd’hui de dé­cou­vrir leur uni­vers.

AD - - LES STARS DU STYLE AD - Par P atrick Ma uriès.

L’ im­pé­rial Fe­de­ri­co Ze­ri, l’un des plus grands cri­tiques d’art du xxe siècle, avouait ne res­pec­ter que deux sortes de com­pa­triotes : le pe­tit peuple, à l’éthique im­pec­cable, et les plusque-riches, comme les Agnel­li (ou les Ca­rac­cio­lo), aus­si ir­ré­pro­chables dans leur fa­çon de vivre, fût-elle dia­mé­tra­le­ment op­po­sée, que les pré­cé­dents. Fon­dé ou non, ce pa­ral­lé­lisme est une nou­velle preuve, s’il en fal­lait, de l’im­mense cré­dit dont bé­né­fi­cia au­près de ses contem­po­rains l’ « Av­vo­ca­to » , ac­ces­soi­re­ment pro­prié­taire de Fiat, Gian­ni Agnel­li. Après son grand- père (sur­nom­mé, lui, « il Se­na­tore » ) , et avec sa femme, Marella, icône au cou sans fin, ils furent, comme le constate l’ac­tuel hé­ri­tier de la cou­ronne, la vé­ri­table fa­mille royale d’Ita­lie. Ils en avaient aus­si les moyens.

Pe­tits yeux sar­do­niques et « zy­go­ma­tiques da­nu­biens exer­cés à la mon­da­ni­té » (l’ex­pres­sion est d’Al­ber­to Ar­ba­si­no, chro­ni­queur acé­ré des moeurs tran­sal­pines), Gian­ni Agnel­li fut très tôt une lé­gende : élève de l’aca­dé­mie mi­li­taire de Pi­ne­ro­lo, dis­tin­gué pour faits de guerre, do­té d’une rare culture et d’un cer­tain sens de l’hu­mour, il était l’ex­pres­sion même de la « si­gno­ri­li­tà » (entre bon goût et sa­voir­vivre) tu­ri­noise (Tu­rin, siège de la mai­son de Sa­voie, per­sis­tant à se consi­dé­rer comme la vraie ca­pi­tale de l’Ita­lie et des bonnes ma­nières).

L’Avoc­ca­to et la prin­cesse

Ex­pert dans l’art de « trai­ter lé­gè­re­ment des ques­tions graves et gra­ve­ment des choses lé­gères » qui dé­fi­nit l’es­sence de l’art de vivre dans ce contexte, san­glé dans d’im­pec­cables cos­tumes de Ca­ra­ce­ni ou por­tant mo­cas­sins à pi­cots, l’ « Av­vo­ca­to » de­vint un mo­dèle de style et d’élé­gance. Point en­ne­mi des sté­réo­types, il se tailla dès ses dé­buts dans le monde une so­lide ré­pu­ta­tion de Don Juan (il eut une longue liai­son avec l’aven­tu­reuse Pa­me­la Har­ri­man) et de goût pour la vi­tesse (il épou­sa Marella sur des bé­quilles à la suite d’un ac­ci­dent). Il y avait là de quoi fas­ci­ner, comme elle l’écrit elle-même, une jeune fille de bonne fa­mille, de six ans sa ca­dette. Si Gian­ni se vou­lait l’in­car­na­tion, iro­nique et dé­ta­chée, du raf­fi­ne­ment pié­mon­tais, Marella Ca­rac­cio­lo di Cas­ta­gne­to of­frait le plus bel exemple de cette race hy­bride, née du goût des contem­po­rains d’Hen­ry James pour les col­lines tos­canes, et que les Flo­ren­tins dé­si­gnaient mé­cham­ment du nom d’« an­glo be­ce­ri » (lit­té­ra­le­ment : an­glo- rus­tauds). Dif­fi­cile d’ap­pli­quer pa­reil la­bel aux di­vers es­thètes qui choi­sirent de s’ins­tal­ler au­tour de Flo­rence dans les pre­mières dé­cen­nies du xxe siècle, à com­men­cer par Mar­ga­ret Clarke, la mère de Marella, riche hé­ri­tière amé­ri­caine, qui vint suc­com­ber là aux charmes du prince Filippo Ca­rac­cio­lo di Me­li­to.

La jeu­nesse de Marella fut, on peut l’ima­gi­ner, rien moins que com­mune. De sa mère, elle prit les ru­di­ments du goût : ce­lui de dis­po­ser des fleurs fraîches dans toutes les pièces, d’éla­bo­rer des me­nus so­phis­ti­qués et de n’aimer que les draps dé­li­ca­te­ment bro­dés ; et c’est au sou­ve­nir de ses pro­me­nades

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