Et si s l’Afrique dé­ve­lop­pait en­fin son in­dus­trie ?

La crois­sance de l’Afrique passe par celle de son sec­teur ma­nu­fac­tu­rier. La baisse des sa­laires en Chine est une op­por­tu­ni­té pour le conti­nent… qui reste à sai­sir.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - VINCENT CAUPIN*

L’Afrique va- t- elle ti­rer pro­fit de la hausse des sa­laires chi­nois pour dé­ve­lop­per son in­dus­trie ? La ques­tion se pose au­jourd’hui plus que ja­mais. La Chine, qui pro­duit le quart des biens ma­nu­fac­tu­rés de la pla­nète, voit en ef­fet de­puis le dé­but de la dé­cen­nie ses sa­laires aug­men­ter. C’est le double ef­fet d’une ra­ré­fac­tion de la main- d’oeuvre et d’une po­li­tique éco­no­mique pri­vi­lé­giant dé­sor­mais da­van­tage la con­som­ma­tion des mé­nages – et donc les sa­laires – et moins l’in­ves­tis­se­ment. Dans l’in­dus­trie en par­ti­cu­lier, le sa­laire an­nuel moyen a aug­men­té de 80 % au cours des six der­nières an­nées, soit bien da­van­tage que les gains de pro­duc­ti­vi­té. Les en­tre­prises chi­noises de­viennent ain­si, toutes choses égales par ailleurs, moins com­pé­ti­tives sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux, ce qui les in­cite à mon­ter pro­gres­si­ve­ment en gamme, au dé­tri­ment des ac­ti­vi­tés ma­nu­fac­tu­rières à bas sa­laires. De même, les en­tre­prises in­ter­na­tio­nales à la re­cherche de main-d’oeuvre bon mar­ché pour lo­ca­li­ser leurs usines sont do­ré­na­vant moins at­ti­rées par la Chine. Une « fe­nêtre d’op­por­tu­ni­té » s’ouvre ain­si pour d’autres zones de pro­duc­tion.

Plu­sieurs pays asia­tiques se sont dé­jà en­ga­gés dans la brèche, à l’ins­tar du Viet­nam qui connaît un dé­ve­lop­pe­ment ra­pide de son sec­teur ma­nu­fac­tu­rier à bas coûts. Mais ne se­rait-ce pas éga­le­ment une op­por­tu­ni­té pour le conti­nent afri­cain, dont la po­pu­la­tion de­vrait dou­bler d’ici à 2050 et qui va re­gor­ger de bras qu’il fau­dra oc­cu­per ? Par ailleurs, le dé­ve­lop­pe­ment de l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière ne pour­rait-il pas consti­tuer un re­lais pour la crois­sance de long terme du conti­nent, au­jourd’hui confron­té à la fai­blesse des prix des ma­tières pre­mières qu’il ex­porte ? Pour ré­pondre à ces ques­tions, il convient tout d’abord de com­prendre pour­quoi l’in­dus­tria­li­sa­tion ma­nu­fac­tu­rière a jus­qu’à pré­sent été un échec en Afrique.

POUR­QUOI L’AFRIQUE A PER­DU SES USINES

A ni­veau de pro­duit in­té­rieur brut (PIB) comparable, les pays afri­cains sont moins in­dus­tria­li­sés que les autres. Pire, mal­gré la crois­sance des deux der­nières dé­cen­nies, le conti­nent s’est dés­in­dus­tria­li­sé. Le sec­teur ma­nu­fac­tu­rier re­pré­sen­tait ain­si 15 % de la va­leur ajou­tée de l’Afrique sub­sa­ha­rienne au dé­but des an­nées 1980. Au­jourd’hui, il pèse à peine 10 % et ne concentre que 7 % des em­plois.

Les causes sont plu­rielles. Les po­li­tiques d’ajus­te­ment struc­tu­rel me­nées dans les an­nées 1980 et 1990 pour re­dres­ser les comptes des Etats ont conduit à la fer­me­ture de nom­breuses en­tre­prises pu­bliques ma­nu­fac­tu­rières, sans que le pri­vé ne prenne le re­lais, condui­sant ain­si leurs ex- sa­la­riés à ali­men­ter un sec­teur in­for­mel peu pro­duc­tif. Le dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel est par ailleurs han­di­ca­pé par plu­sieurs ca­rac­té­ris­tiques. Les in­fra­struc­tures de trans­port et d’éner­gie res­tent pour la ma­jeure par­tie à construire. La gou­ver­nance pu­blique sou­vent dé­faillante est peu pro­pice aux af­faires. La main- d’oeuvre afri­caine sus­cep­tible d’ali­men­ter le sec­teur n’est pas bon mar­ché, compte te­nu d’un vi­vier in­suf­fi­sant de per­sonnes for­mées et donc de gou­lots d’étran­gle­ment vite at­teints sur le mar­ché du tra­vail pour des en­tre­prises − no­tam­ment ex­por­ta­trices − sou­hai­tant at­teindre une taille cri­tique. Ce phé­no­mène exerce une pres­sion à la hausse sur les ré­mu­né­ra­tions et ré­duit la com­pé­ti­ti­vi­té-prix de la pro­duc­tion des en­tre­prises afri­caines.

Dans ce contexte, les pro­duc­tions lo­cales ne sont pas par­ve­nues à être com­pé­ti­tives face à la dé­fer­lante des pro­duits made in Chi­na. Et le conti­nent n’a pas su trans­for­mer l’avan­tage de dis­po­ser d’une main-d’oeuvre abon­dante en un avan­tage com­pé­ti­tif sus­cep­tible d’at­ti­rer les in­ves­tis­se­ments étran­gers. Les suc­cès de l’île Mau­rice, concen­trés sur le sec­teur tex­tile, au­jourd’hui fra­gi­li­sé, ne viennent pas contre­dire cette ten­dance de fond.

UNE OP­POR­TU­NI­TÉ À SAI­SIR

Dé­ve­lop­per le sec­teur ma­nu­fac­tu­rier pré­sen­te­rait pour­tant plu­sieurs avan­tages. Ce­la per­met­trait, tout d’abord, d’ac­croître la pro­duc­ti­vi­té des éco­no­mies – et donc leur ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment −, grâce à un trans­fert des res­sources d’un sec­teur à faible pro­duc­ti­vi­té ( l’agri­cul­ture) vers un sec­teur à forte pro­duc­ti­vi­té (le sec­teur in­dus­triel), opé­rant ain­si la trans­for­ma­tion struc­tu­relle des éco­no­mies afri­caines (lire en­ca­dré).

Par ailleurs, le sec­teur ma­nu­fac­tu­rier étant es­sen­tiel­le­ment for­mel, l’in­dus­tria­li­sa­tion contri­bue­rait à amé­lio­rer les re­cettes fis­cales et donc le fi­nan­ce­ment des biens pu­blics, à com­men­cer par l’édu­ca­tion et la san­té. Ce­la per­met­trait, en­fin, de sé­cu­ri­ser les re­cettes à l’ex­por­ta­tion : les prix des pro­duits ma­nu­fac­tu­rés sont beau­coup moins vo­la­tils que ceux des pro­duits de base.

La hausse des sa­laires en Chine est une op­por­tu­ni­té à sai­sir pour les éco­no­mies afri­caines. Le dé­ve­lop­pe­ment des chaînes de va­leur in­ter­na­tio­nales dans l’éco­no­mie mon­dia­li­sée – c’est-àdire le fait que le pro­ces­sus de concep­tion et de fa­bri­ca­tion d’un pro­duit fi­ni soit écla­té en dif­fé­rents lieux géo­gra- phiques au gré des avan­tages com­pa­ra­tifs – peut fa­ci­li­ter l’es­sor in­dus­triel afri­cain. At­ti­rer des in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers, ap­por­tant le ca­pi­tal et le sa­voir-faire, pour dé­ve­lop­per une ligne de pro­duc­tion spé­cia­li­sée ap­pa­raît beau­coup plus simple que de mettre sur pied une fi­lière in­té­grée de la concep­tion à la fi­na­li­sa­tion du pro­duit, qui né­ces­site de dis­po­ser d’une gamme beau­coup plus éten­due de com­pé­tences. Pour un conti­nent pro­duc­teur de pro­duits agri­coles, le dé­ve­lop­pe­ment de l’agro-in­dus­trie est aus­si une source de ri­chesse. C’est ce que tente au­jourd’hui la Côte d’Ivoire en dé­ve­lop­pant la trans­for­ma­tion lo­cale du ca­cao.

TI­RER LES LE­ÇONS DES ÉCHECS

Pour trans­for­mer cette op­por­tu­ni­té en réa­li­té, il est im­pé­ra­tif de ti­rer les en­sei­gne­ments des échecs pas­sés. Le dé­ve­lop­pe­ment des in­fra­struc­tures éner­gé­tiques et de trans­ports, fa­vo­rables aux ex­por­ta­tions, est une condi­tion es­sen­tielle. C’est le rôle des bailleurs de fonds in­ter­na­tio­naux d’ac­com­pa­gner les pou­voirs pu­blics afri­cains pour me­ner à bien ces in­ves­tis­se­ments. Il faut aus­si que les pays afri­cains, no­tam­ment les plus grands d’entre eux comme le Ni­ge­ria, qui peuvent at­ti­rer les in­ves­tis­se­ments étran­gers grâce à la taille de leur mar­ché in­té­rieur, se dotent d’une po­li­tique éco­no­mique por­tée au plus haut ni­veau et cré­dible, afin de fa­vo­ri­ser ce dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel. Il faut, en­fin, mais les ré­sul­tats se­ront plus longs à se ma­té­ria­li­ser, pour­suivre les ef­forts dé­ployés dans la for­ma­tion gé­né­rale et tech­nique, et élar­gir ain­si l’offre de com­pé­tences.

Les prix des pro­duits ma­nu­fac­tu­rés sont beau­coup moins vo­la­tils que ceux des pro­duits de base

Usine d’in­jec­tion plas­tique au Gha­na. Le conti­nent pos­sède une main-d’oeuvre abon­dante, mais pas as­sez for­mée.

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