La tran­si­tion éco­lo­gique au dé­fi des in­éga­li­tés

La mise en oeuvre des po­li­tiques pour conte­nir le ré­chauf­fe­ment de la pla­nète, s’y adap­ter et pré­ser­ver la bio­di­ver­si­té bute sur la ques­tion de la juste ré­par­ti­tion de leurs coûts.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - Xa­vier Tim­beau, éco­no­miste, di­rec­teur prin­ci­pal de l’OFCE

Il est ras­su­rant de po­ser la ques­tion du cli­mat comme celle d’une simple ex­ter­na­li­té* né­ga­tive, certes mas­sive. C’est ras­su­rant parce que si c’est le cas, les ou­tils ha­bi­tuels de l’éco­no­mie res­tent adap­tés pour trai­ter la ques­tion. Mais en réa­li­té, les pro­blèmes de jus­tice et de re­dis­tri­bu­tion que pose ce trai­te­ment le rendent très dif­fi­cile à mettre en oeuvre. De plus, la tran­si­tion éner­gé­tique in­ter­fère avec d’autres pro­blèmes en­vi­ron­ne­men­taux, eux aus­si très graves. C’est pour­quoi, la contri­bu­tion hu­maine au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique risque de nous en­traî­ner vers un point de bas­cu­le­ment non seule­ment du cli­mat ou des éco­sys­tèmes, mais aus­si des so­cié­tés hu­maines.

Consi­dé­rer le pro­blème du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique comme une ex­ter­na­li­té né­ga­tive, ce­la per­met de le trai­ter dans le cadre de l’éco­no­mie de mar­ché, en uti­li­sant des ins­tru­ments connus et éprou­vés. Dans ce cadre, la so­lu­tion idéale consiste à uti­li­ser des mar­chés de per­mis d’émis­sion pour at­teindre l’ob­jec­tif vi­sé de ré­duc­tion des­dites émis­sions. Les échanges de per­mis d’émis­sion condui­ront en ef­fet à l’éta­blis­se­ment d’un prix de la tonne de CO qui ré- vé­le­ra l’état du stock de ca­pi­tal émet­teur et les pos­si­bi­li­tés de sub­sti­tu­tion au pro­fit d’équi­pe­ments moins émet­teurs. Ce mar­ché et ce prix per­met­tront d’at­teindre le but vi­sé avec la plus grande ef­fi­ca­ci­té, car il mi­ni­mi­se­ra pour la so­cié­té le coût de la ré­duc­tion des émis­sions en in­ci­tant à ce qu’elles soient réa­li­sées là où il est le plus éco­no­mique de le faire. Des solutions hy­brides consistent à mul­ti­plier les prix du car­bone pour te­nir compte des dif­fé­rents ac­teurs, des usages, des ter­ri­toires ou de toute autre source d’hé­té­ro­gé­néi­té. Elles sont ce­pen­dant moins ef­fi­caces pour li­mi­ter les coûts de la ré­duc­tion des émis­sions.

On peut éga­le­ment re­non­cer à l’échange que per­met un mar­ché du car­bone en im­po­sant une taxe sur les émis­sions ou en se conten­tant de dé­fi­nir des normes. En im­po­sant des ré­duc­tions uni­formes à tous les ac­teurs, on li­mite ce­pen­dant, là aus­si, l’ef­fi­ca­ci­té d’en­semble de cette po­li­tique, par­fois dans des pro­por­tions im­por­tantes. L’am­pleur des coûts de tran­sac­tion im­pli­quée par l’ac­cès à un mar­ché de per­mis pour de pe­tits émet­teurs, comme no­tam­ment les mé­nages, peut ce­pen­dant rendre né­ces­saire cet écart à une vi­sion idéa­li­sée de l’éco­no­mie de mar­ché.

Quelle que soit la so­lu­tion re­te­nue, iden­ti­fier une dé­faillance de mar­ché, qu’une ré­gu­la­tion plus ou moins contrainte vient cor­ri­ger, n’oblige donc pas à une rup­ture dans l’or­ga­ni­sa­tion de

l’éco­no­mie de mar­ché. Une vi­sion ras­su­rante, car on connaît bien, ou l’on croit bien connaître, ses fonc­tion­ne­ments et ses dys­fonc­tion­ne­ments.

LES LI­MITES DE L’AP­PROCHE DE L’EX­TER­NA­LI­TÉ NÉ­GA­TIVE

Plu­sieurs rai­sons amènent ce­pen­dant à dou­ter de la pos­si­bi­li­té de mettre en oeuvre une telle ap­proche. La pre­mière tient à l’am­pleur des trans­ferts fi­nan­ciers que la mise en place d’un prix du car­bone né­ces­site. Au­jourd’hui, pour un pays dé­ve­lop­pé comme la France, on peut ima­gi­ner construire un sys­tème éner­gé­tique qui n’émet pas de car­bone, 100 % re­nou­ve­lable, pour un coût de pro­duc­tion de l’éner­gie élec­trique entre 100 et 130 €/MWh, se­lon les scé­na­rios de l’Ademe [ 1]. Ce­la sup­pose la mise en place d’une or­ga­ni­sa­tion nou­velle, qui de­vra lis­ser la de­mande d’éner­gie, s’adap­ter à l’in­ter­mit­tence des sources, sto­cker l’élec­tri­ci­té et faire bas­cu­ler vers l’élec­trique un grand nombre d’équi­pe­ments, en par­ti­cu­lier dans les trans­ports.

L’élec­tri­ci­té n’est ce­pen­dant pas la seule forme d’éner­gie uti­li­sable, puisque la cha­leur à bi­lan CO neutre ou né­ga­tif 2 – is­sue du bois, des dé­chets ou de la com­bus­tion du bio­gaz, par exemple – peut être em­ployée. Moyen­nant une tran­si­tion des trans­ports vers l’élec­trique, une iso­la­tion des bâ­ti­ments, des ré­seaux de dis­tri­bu­tion in­tel­li­gents et un po­ten­tiel de sto­ckage consé­quent, il est pos­sible de ne plus émettre de car­bone pour un sur­coût maî­tri­sé de l’éner­gie.

La fai­sa­bi­li­té tech­nique d’un tel sys­tème est une bonne nou­velle. Un tel ob­jec­tif pa­rais­sait in­at­tei­gnable à un coût rai­son­nable il y a quelques an­nées en­core. Le sur­coût qu’il im­plique cor­res­pond à un prix du car­bone de l’ordre de 50 eu­ros la tonne de CO : il per­met d’éga­li­ser le coût de 2 pro­duc­tion de l’élec­tri­ci­té (voir gra­phique) à par­tir du char­bon et des re­nou­ve­lables. Cette tran­si­tion ne couvre ce­pen­dant pas toutes les émis­sions, puis­qu’une par­tie de celles in­duites par l’agri­cul­ture ou celles liées à la pro­duc­tion de ci­ment ne dé­coulent pas de l’uti­li­sa­tion di­recte de l’éner­gie. Dans ces condi­tions, le sur­coût de la tran­si­tion payé in fine par les consom­ma­teurs se­rait en France de l’ordre de 15 à 20 mil­liards d’eu­ros par an. Rap­pe­lons que la contrainte cli­ma­tique im­pose d’avoir d’ici à 2080 des émis­sions nulles pour res­ter en de­çà de + 2 °C, avec une pro­ba­bi­li­té su­pé­rieure à 66 %.

LE CASSE-TÊTE DE LA RE­DIS­TRI­BU­TION

Rendre notre sys­tème éner­gé­tique fos­sil free en 2050 im­plique donc un trans­fert fi­nan­cier équi­valent à ce­lui opé­ré par le cré­dit d’im­pôt pour la com­pé­ti­ti­vi­té et l’em­ploi (Cice). Un tel ob­jec­tif ap­pa­raît comme réa­liste, y com­pris à court terme. Ces trans­ferts in­duisent ce­pen­dant des in­éga­li­tés. La hausse du prix de l’éner­gie a en ef­fet un im­pact re­la­tif sur le re­ve­nu des plus pauvres deux fois plus fort que pour les plus riches [ 2]. A ce­la s’ajoute un ef­fet d’uti­li­té mar­gi­nale du re­ve­nu dé­crois­sante : un eu­ro de re­ve­nu en moins pour les plus pauvres compte plus qu’un eu­ro en moins pour les plus riches. En­fin, à re­ve­nu égal, l’im­pact est aus­si dif­fé­rent sui­vant les si­tua­tions des mé­nages. Un mé­nage ur­bain, dont les dé­pla­ce­ments sont courts et pos­sibles par un ré­seau de trans­port en com­mun, qui vit dans un im­meuble col­lec­tif re­lié à un ré­seau de cha­leur ne su­bit pas au­tant d’in­con­vé­nients quand le prix de l’éner­gie aug­mente qu’un ar­ti­san taxi qui ha­bite en ban­lieue.

Il est re­la­ti­ve­ment ai­sé de pous­ser une so­cié­té à ré­soudre une ex­ter­na­li­té en l’in­ter­na­li­sant, en uti­li­sant la me­nace d’une ca­tas­trophe à ve­nir. La re­cherche de l’ef­fi­ca­ci­té fait en ef­fet ai­sé­ment consen­sus : qui re­fu­se­rait une al­lo­ca­tion des res­sources qui li­mite les gas­pillages ? Mais le bon ni­veau de re­dis­tri­bu­tion à mettre en oeuvre pour ac­com­pa­gner ce mou­ve­ment est plus dif­fi­cile à dé­ter­mi­ner parce

[1] Voir « Mix élec­trique 100 % re­nou­ve­lable ? » , Ademe, 2016.

[2] L’élas­ti­ci­té des émis­sions de CO au re­ve­nu, comme 2 disent les éco­no­mistes, est de l’ordre de 0,5, se­lon l’In­see, en in­té­grant les émis­sions di­rectes et in­di­rectes par les pro­duits consom­més.

Ne pas ag­gra­ver les in­éga­li­tés et les in­jus­tices à l’oc­ca­sion de la tran­si­tion doit être la prio­ri­té des prio­ri­tés

La no­tion de « li­mites de la pla­nète » doit être prise au sé­rieux

que, sur ce ter­rain, la me­nace de la ca­tas­trophe est in­opé­rante. Le ni­veau au­quel il faut li­mi­ter les in­éga­li­tés dans ce contexte re­lève en ef­fet d’une po­si­tion mo­rale et la re­dis­tri­bu­tion à opé­rer est né­ces­sai­re­ment conflic­tuelle.

Cette hié­rar­chie im­pli­cite conduit tou­jours à re­pous­ser à plus tard la so­lu­tion de la ques­tion de la re­dis­tri­bu­tion, ce qui en retour freine la mise en oeuvre des me­sures d’ef­fi­ca­ci­té. Même si la tech­nique éco­no­mique pro­duit des solutions lé­gi­times au sens de l’ef­fi­ca­ci­té, elles perdent donc en che­min cette lé­gi­ti­mi­té du fait des ques­tions de jus­tice so­ciale qu’elles sou­lèvent, un hia­tus que le vo­cable d’« éco­lo­gie pu­ni­tive » tra­duit. Ne pas ag­gra­ver les in­éga­li­tés et les in­jus­tices à l’oc­ca­sion de la tran­si­tion doit être la prio­ri­té des prio­ri­tés pour as­su­rer l’ac­cep­ta­bi­li­té du pro­ces­sus.

De plus, même si on par­vient à le li­mi­ter à + 2 °C par rap­port à l’ère pré­in­dus­trielle, le chan­ge­ment cli­ma­tique au­ra des consé­quences. Les ren­de­ments agri­coles se­ront no­tam­ment per­tur­bés par une plus grande vo­la­ti­li­té du cli­mat. L’an­née 2016, avec son cor­tège de pluies et d’inon­da­tions, a ain­si vu les ren­de­ments cé­réa­liers bais­ser de 30 %, mal­gré une élé­va­tion de la tem­pé­ra­ture moyenne, pour­tant a prio­ri po­si­tive pour la pho­to­syn­thèse*.

DE NOU­VEAUX PRO­BLÈMES EN­VI­RON­NE­MEN­TAUX

La vi­tesse du chan­ge­ment cli­ma­tique après une pé­riode de re­la­tive sta­bi­li­té de plus de dix mille ans pose aus­si des pro­blèmes nou­veaux. Le pro­ces­sus conti­nu de sé­lec­tion des es­pèces vé­gé­tales et ani­males que les hommes ont opé­ré de­puis des siècles risque de s’avé­rer comme une ma­lé­dic­tion. Cette sé­lec­tion a en ef­fet ré­duit la bio­di­ver­si­té, fa­bri­quant un vaste éco­sys­tème ar­ti­fi­ciel, plus pro­duc­tif mais plus fra­gile. Dans ces condi­tions, l’ef­fon­dre­ment des éco­sys­tèmes dont nous dé­pen­dons peut ré­sul­ter de l’im­pos­si­bi­li­té de s’adap­ter à un chan­ge­ment cli­ma­tique dont la vi­tesse n’a ja­mais été ob­ser­vée au cours des cinq cent mille der­nières an­nées. L’agri­cul­ture n’est pas la seule concer­née à ce ni­veau. Les in­fra­struc­tures de nos villes sont construites pour trai­ter des flux (pluies, inon­da­tions) tels que connus au cours des der­niers mil­lé­naires. Or, ce qui était ex­cep­tion­nel jus­qu’ici à l’échelle de plu­sieurs siècles de­vient la norme d’une dé­cen­nie. Les consé­quences lo­cales du change- ment cli­ma­tique sont en­core mal connues et ne pour­ront pas être an­ti­ci­pées com­plè­te­ment. Mais les pre­mières ana­lyses confirment que le chan­tier de l’adap­ta­tion au chan­ge­ment cli­ma­tique est de grande am­pleur [ 3], avec des lit­to­raux ex­po­sés à des tem­pêtes et une éro­sion ac­cé­lé­rée, des sta­tions de ski pri­vées de neige…

Ces consé­quences sont ce­pen­dant très hétérogènes, et cette hé­té­ro­gé­néi­té est sans lien avec celle évo­quée pré­cé­dem­ment à pro­pos du prix du car­bone : ce n’est pas en ef­fet l’agri­cul­teur le plus ver­tueux qui se­ra le moins ex­po­sé aux consé­quences du chan­ge­ment cli­ma­tique. Or, parce que mettre en place un prix du car­bone de fa­çon juste se­ra dif­fi­cile, il est pro­bable que le chan­ge­ment cli­ma­tique dé­pas­se­ra + 2 °C. Dans ces condi­tions, l’im­pé­ra­tif de com­pen­ser par des trans­ferts fi­nan­ciers les per­dants du chan­ge­ment cli­ma­tique en­tre­ra en col­li­sion avec ce­lui d’ac­croître ces mêmes trans­ferts pour ne pas ag­gra­ver les in­éga­li­tés en lut­tant contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique.

La der­nière dif­fi­cul­té tient au fait que le chan­ge­ment cli­ma­tique est loin d’épui­ser la ques­tion en­vi­ron­ne­men­tale. In­tro­duite en 2009 par Jo­han Rocks­tröm, Will Stef­fen et Åsa Pers­son, la no­tion de « li­mites de la pla­nète » doit être prise au sé­rieux. Le cli­mat est une li­mite qui se dis­tingue des autres parce qu’elle a été par­ti­cu­liè­re­ment étu­diée, parce qu’elle est ho­mo­gène spa­tia­le­ment et parce qu’elle entre en contact avec l’ac­ti­vi­té hu­maine au tra­vers d’un mé­ca­nisme simple, quan­ti­fiable et contrô­lable que sont les émis­sions de gaz à ef­fet de serre.

Les autres li­mites, comme celles po­sées par le cycle de l’azote et du phos­phore, les aé­ro­sols, la bio­di­ver­si­té, l’aci­di­fi­ca­tion des océans ou en­core les nou­veaux or­ga­nismes ou pro­duits, n’ont pas ces ca­rac­té­ris­tiques. Et il n’est pas dit que le dé­cou­plage to­tal, en­vi­sa­geable pour les émis­sions de gaz à ef­fet de serre (c’est-à-dire la pos­si­bi­li­té tech­nique à un coût ac­cep­table d’abou­tir à une éco­no­mie zé­ro car­bone), soit pos­sible pour les autres li­mites. Or, face à une ra­re­té que la tech­no­lo­gie ne pour­rait pas ef­fa­cer, on se re­trou­ve­rait dans le cas d’une éco­no­mie mal­thu­sienne : la ques­tion des in­éga­li­tés est dé­jà un frein im­por­tant pour me­ner à bien la tran­si­tion éner­gé­tique, mais elle de­vient au­tre­ment plus dif­fi­cile à ré­gler lors­qu’il s’agit de ré­par­tir une ra­re­té in­dé­pas­sable.

Voir par exemple le tra­vail réa­li­sé par la ré­gion Aqui­taine, sous la di­rec­tion d’Her­vé Le Treut, de­puis 2011, et no­tam­ment « Pré­voir pour agir. La ré­gion Aqui­taine an­ti­cipe le chan­ge­ment cli­ma­tique », 2013.

Pa­ris. La hausse du prix de l’éner­gie im­pacte deux fois plus le re­ve­nu des plus pauvres que ce­lui des plus riches.

Inon­da­tion à Mont­pel­lier, oc­tobre 2016. Les in­fra­struc­tures de nos villes ne sont pas adap­tées pour trai­ter des flux d’im­por­tance, qui sont de­ve­nus fré­quents de­puis une dé­cen­nie.

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