Cinq ré­formes pour le retour de la crois­sance

Que faire pour re­lan­cer l’em­ploi et la crois­sance et sor­tir l’Union du blo­cage de ses ins­ti­tu­tions ? Des éco­no­mistes de l’OFCE pro­posent un plan en cinq points.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - par Ch­ris­tophe Blot, Jé­rôme Creel, Bru­no Du­cou­dré, Raul Sam­po­gna­ro, Sé­bas­tien Ville­mot, et Xa­vier Tim­beau, éco­no­mistes à l’OFCE

La re­prise éco­no­mique en Eu­rope est en­core trop lente pour es­pé­rer une ré­sorp­tion ra­pide du chô­mage et des prin­ci­paux dés­équi­libres ma­croé­co­no­miques : dettes pu­bliques et pri­vées, sys­tème ban­caire, ba­lances cou­rantes… Ce­la ali­mente des forces cen­tri­fuges qui, après le Brexit, pour­raient pous­ser d’autres Etats à imi­ter le Royaume-Uni. Com­ment alors échap­per à ce qui pour­rait être la fin de l’Union et de la zone eu­ro ? Face aux in­cer­ti­tudes ac­tuelles (voir en­ca­dré), la ré­ponse n’est pas seule­ment éco­no­mique, elle est avant tout po­li­tique.

La re­prise qui s’était en­ga­gée en 2014 dans l’Union a dé­jà mar­qué le pas en 2016 et ce flé­chis­se­ment pour­rait se pour­suivre en 2017 et en 2018. En ef­fet, les vents fa­vo­rables qui avaient per­mis d’amor­cer un re­dé­mar­rage vont fai­blir – avec la re­mon­tée du prix du pé­trole et la moindre baisse de l’eu­ro –, sans qu’au­cune po­li­tique ma­croé­co­no­mique ne vienne prendre le re­lais et en­tre­te­nir la dy­na­mique. Dans ces condi­tions, compte te­nu du rythme mo­dé­ré de la ré­duc­tion du chô­mage, il fau­dra sept ans pour re­ve­nir au taux de chô­mage d’avant-crise (voir gra­phique).

Par ailleurs, la pour­suite de la po­li­tique de mo­dé­ra­tion sa­la­riale pour ga­gner en com­pé­ti­ti­vi­té à l’ex­por­ta­tion com­prime la de­mande in­terne. Elle se tra­duit aus­si par un ex­cé­dent crois­sant de la ba­lance cou­rante : 3,8 % du pro­duit in­té­rieur brut (PIB) de la zone eu­ro en 2015. Ce sur­plus in­dique que, glo­ba­le­ment, la zone eu­ro épargne plus qu’elle n’in­ves­tit, ac­cu­mu­lant ain­si des ac­tifs li­bel­lés en de­vises. Si cet ex­cé­dent de la ba­lance cou­rante n’est pas ré­duit et si les taux d’in­té­rêt re­montent, l’eu­ro s’ap­pré­cie­ra, ce qui condui­ra à ren­for­cer les écarts au sein de la zone eu­ro entre les pays les mieux pla­cés pour ex­por­ter et les autres, et donc à am­pli­fier les forces cen­tri­fuges. Com­ment échap­per à ce cercle vi­cieux ?

1 DÉMOCRATISER LA PO­LI­TIQUE ÉCO­NO­MIQUE

Les po­li­tiques bud­gé­taires me­nées de­puis 2011 illus­trent les fai­blesses ins­ti­tu­tion­nelles de l’Union. En se co­or­don­nant sur la base de règles ri­gides – comme le res­pect de la règle des 3 % de dé­fi­cit pu­blic –, les Etats se contraignent à des po­li­tiques in­te­nables qui ne pro­duisent pas les ré­sul­tats pro­mis. Condui­sant à la dé­fiance des ci­toyens eu­ro­péens.

La po­li­tique mo­né­taire se heurte à des dif­fi­cul­tés de même ordre. La Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE) a dû me­ner une po­li­tique ex­pan­sion­niste au­da­cieuse qui l’ex­pose da­van­tage aux risques ban­caires et aux dif­fi­cul­tés bud­gé­taires. Cette si­tua­tion ali­mente une contes­ta­tion ju­ri­dique re­la­tive à la confor­mi­té des ac­tions en­tre­prises par la BCE vis-à-vis de son man­dat. De telles re­mises en cause consti­tuent un frein à ses fu­tures dé­ci­sions.

En­fin, la créa­tion des ins­ti­tu­tions de sau­ve­tage des Etats membres en crise de li­qui­di­té – en par­ti­cu­lier la « troï­ka » for­mée de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, de la BCE et du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal – s’est ac­com­pa­gnée d’un ren­for­ce­ment de la di­men­sion in­ter­gou­ver­ne­men­tale de l’Union. Ce­pen­dant, ces ins­ti­tu­tions de sau­ve­tage souffrent d’une ab­sence de lé­gi­ti­mi­té dé­mo­cra­tique. De fait, elles ont don­né plus de poids dans la dé­ci­sion aux grands Etats membres de la zone eu­ro (à com­men­cer par l’Al­le­magne) et re­mis en cause la sou­ve­rai­ne­té des pays plus pe­tits (la Grèce).

Le choix des prio­ri­tés doit trou­ver une lé­gi­ti­mi­té dé­mo­cra­tique dans l’es­pace po­li­tique eu­ro­péen

Le chan­tier ins­ti­tu­tion­nel à ou­vrir est consi­dé­rable. Un saut fé­dé­ral ra­di­cal est ir­réa­liste po­li­ti­que­ment. Don­ner plus de pou­voir au Par­le­ment eu­ro­péen sur les ques­tions de po­li­tique mo­né­taire ou sur les ins­ti­tu­tions de sau­ve­tage des Etats membres semble bien plus pra­ti­cable. Avant le Brexit, les blo­cages ré­gu­liers au Par­le­ment eu­ro­péen par des pays non membres de la zone eu­ro (à com­men­cer par le Royau­meU­ni) sur les ques­tions propres à la zone eu­ro avaient ame­né cer­tains à sou­hai­ter la créa­tion d’un par­le­ment de la zone eu­ro. Le Brexit lève en par­tie cet obs­tacle, mais le dé­lai de sa mise en oeuvre va em­pê­cher tout chan­ge­ment ra­pide.

En at­ten­dant, res­tau­rer la crois­sance et la confiance exige la co­hé­rence des po­li­tiques éco­no­miques et la lé­gi­ti­mi­té dé­mo­cra­tique des dé­ci­sions [ 1]. Il est né­ces­saire de ren­for­cer la coor­di­na­tion des po­li­tiques bud­gé­taires des Etats membres, d’as­so­cier à la dis­ci­pline bud­gé­taire de long terme une po­li­tique mo­né­taire d’ac­com­pa­gne­ment, de fa­vo­ri­ser une conver­gence no­mi­nale sy­mé­trique – tous les pays, même ceux en ex­cé­dent cou­rant, doivent y par­ti­ci­per – et, en­fin, d’amé­lio­rer la ré­gu­la­tion pru­den­tielle* à l’échelle de la zone eu­ro. Ces su­jets ne peuvent pas être frac­tion­nés en sous-pro­blèmes parce que, pré­ci­sé­ment, ils sont for­te­ment liés entre eux. On ne peut donc pas se pas­ser d’un dia­logue ren­for­cé entre les ins­ti­tu­tions sou- ve­raines. Sur­tout, il fau­dra ex­pli­ci­ter vis-à-vis des ci­toyens les choix et les ar­bi­trages dif­fi­ciles que ces in­ter­ac­tions im­pliquent. Il n’est, par exemple, pas pos­sible de tout à la fois ré­duire ra­pi­de­ment le chô­mage et l’en­det­te­ment pu­blic ou pri­vé. Le choix des prio­ri­tés doit trou­ver une lé­gi­ti­mi­té dé­mo­cra­tique dans l’es­pace po­li­tique eu­ro­péen.

2 ADOP­TER UNE RÈGLE D’OR DES FI­NANCES PU­BLIQUES

La fai­blesse ac­tuelle de l’in­ves­tis­se­ment n’est pas due à des condi­tions trop strictes de cré­dit qu’il fau­drait cher­cher à as­sou­plir (les taux de la BCE sont nuls), mais à un ni­veau de de­mande trop faible sur la­quelle la po­li­tique mo­né­taire n’agit pas di­rec­te­ment. La po­li­tique mo­né­taire de­vrait donc être com­plé­tée par des po­li­tiques bud­gé­taires ac­tives et co­or­don­nées.

Le plan Jun­cker d’in­ves­tis­se­ment pu­blic va certes dans la bonne di­rec­tion, mais il est sous- di­men­sion­né. Une hausse de l’in­ves­tis­se­ment pu­blic d’une tout autre am­pleur est né­ces­saire pour sou­te­nir la de­mande à court terme et créer les condi­tions d’une amé­lio­ra­tion de la crois­sance par des ni­veaux de pro­duc­ti­vi­té plus éle­vés qui as­su­re­ront la sou­te­na­bi­li­té des dettes pu­bliques. Une règle d’or de l’in­ves­tis­se­ment pu­blic est un moyen d’y par­ve­nir. Elle consiste à dé­duire l’in­ves­tis­se­ment pu­blic net* du solde pu­blic et du dé­fi­cit struc­tu­rel, de sorte qu’il est fi­nan­cé par la dette pu­blique. Sous cou­vert d’une ges­tion ef­fi­cace de l’in­ves­tis­se­ment pu­blic, un gain de crois­sance est tout à fait en­vi­sa­geable.

3 RÉ­ÉQUI­LI­BRER LES BA­LANCES COU­RANTES

L’amé­lio­ra­tion des comptes cou­rants dans les pays du sud de la zone eu­ro (voir gra­phique page 68) s’ex­plique en grande par­tie par la com­pres­sion de la de­mande in­té­rieure à la suite des po­li­tiques d’aus­té­ri­té. Le re­dé­mar­rage de la de­mande in­terne, né­ces­saire pour ré­duire le chô­mage, risque de creu­ser de nou­veau les dé­fi­cits. A l’in­verse, de nom­breux pays du Nord, et en par­ti­cu­lier l’Al­le­magne, dis­posent d’ex­cé­dents cou­rants qui pour­raient conduire à une ap­pré­cia­tion de l’eu­ro, avec des consé­quences né­ga­tives sur la com­pé­ti­ti­vi­té de tous les pays de la zone eu­ro.

Des ajus­te­ments sub­stan­tiels sont donc né­ces­saires pour cor­ri­ger les dés­équi­libres in­ternes à la zone eu­ro et il est im­por­tant que les pays du Nord y prennent part.

Cette po­li­tique de conver­gence pour­rait re­po­ser sur deux pi­liers : l’un, no­mi­nal – par le biais d’une règle d’or des sa­laires –, et l’autre, struc­tu­rel. La règle d’or des sa­laires éta­bli­rait que les sa­laires no­mi­naux pro­gressent au rythme de la pro­duc­ti­vi­té aug­men­té de l’ob­jec­tif d’in­fla­tion de la BCE. Il s’agit ici moins d’une règle contrai­gnant l’évo­lu­tion des sa­laires que d’une cible vers la­quelle chaque pays de­vrait conver­ger. Par ailleurs, la cor­rec­tion des dés­équi­libres cou­rants exis­tants de­vrait pas­ser par une aug­men­ta­tion plus ra­pide des sa­laires dans le Nord, et moins forte dans le Sud.

Cette po­li­tique sa­la­riale pour­rait par exemple pas­ser par une coor­di­na­tion des évo­lu­tions des mi­ni­ma sa­la­riaux, une gé­né­ra­li­sa­tion de normes de ré­mu­né­ra­tion mi­ni­males ou en­core par des dé­va­lua­tions fis­cales ap­prou­vées par chaque par­tie pre­nante. Pa­ral­lè­le­ment, cette coor­di­na­tion sa­la­riale de­vrait être com­plé­tée par des me­sures struc­tu­relles vi­sant à faire conver­ger les ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion et les ni­veaux de vie. Dans le sud de la zone eu­ro, en par­ti­cu­lier, des in­ves­tis­se­ments sont né­ces­saires dans les ca­pa­ci­tés d’ex­por­ta­tion ain­si que dans la pro­duc­tion d’éner­gie pour en ré­duire les im­por­ta­tions.

4 CRÉER UN « CHOC » SUR LE PRIX AU CAR­BONE

Pour orien­ter les in­ves­tis­se­ments vers une crois­sance du­rable, il fau­drait mettre en place un ou plu­sieurs prix du car­bone (par le biais d’une taxe ou de l’ac­tuel sys­tème de quo­tas d’émis­sions échan­geables). En mo­di­fiant les prix re­la­tifs des dif­fé­rentes sources d’éner­gie, la mise en place d’un prix du car­bone sti­mu­le­rait l’in­ves­tis­se­ment via la dé­pré­cia­tion ac­cé­lé­rée du ca­pi­tal exis­tant for­te­ment consom­ma­teur d’éner­gie et de car­bone. Ce­la ré­pon­drait aux be­soins de lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et amé­lio­re­rait la ren­ta­bi­li­té, et donc la de­mande, de pro­jets s’ins­cri­vant dans cette dé­marche de tran­si­tion éner­gé­tique. Un choc fis­cal du car­bone per­met­trait en outre de maxi­mi­ser cet ef­fet sur l’in­ves­tis­se­ment en fixant ins­tan­ta­né­ment le prix du car­bone à un ni­veau éle­vé au lieu de suivre une hausse pro­gres­sive au fil du temps. Un tel choc fe­ra de nom­breux per­dants, des mé­nages ex­po­sés aux pro­prié­taires de ca­pi­taux pol­luants. Pour les com­pen­ser, un ré­gime d’in­dem­ni­sa­tion gé­né­reux (qui irait au-de­là de la re­dis­tri­bu­tion des re­cettes ti­rées des prix du car­bone) se­rait né­ces­saire et pro­dui­rait un ef­fet de re­lance.

5 CRÉER DES BAD BANKS

La mise en place de l’Union ban­caire (voir page 74) n’a pas ac­cé­lé­ré l’as­sai­nis­se­ment des bi­lans des banques. Cette fra­gi­li­té, pa­tente en Grèce et en Ita­lie, touche aus­si cer­tains éta­blis­se­ments al­le­mands (voir page 20). Tant que le doute sur la qua­li­té du bi­lan du sys­tème ban­caire n’est pas le­vé, il se­ra dif­fi­cile d’en­vi­sa­ger une re­prise franche de l’ac­ti­vi­té.

Dans ce contexte, la ré­so­lu­tion du pro­blème des créances dou­teuses de­vient ur­gente. Une so­lu­tion consiste à concen­trer ces ac­tifs dans des ins­ti­tu­tions spé­cia­li­sées dans la ges­tion de por­te­feuilles à haut risque ( bad banks). Cette op­tion sou­la­ge­rait les banques de leurs ac­tifs toxiques et ré­ta­bli­rait leurs ra­tios de sol­va­bi­li­té. La ges­tion des créances dou­teuses par une en­ti­té pu­blique, avec un ho­ri­zon de ren­ta­bi­li­té long, de­vrait per­mettre de mieux pré­ser­ver la va­leur de l’ac­tif en évi­tant les li­qui­da­tions ra­pides.

Il se­rait pos­sible de confier la gou­ver­nance de ces bad banks à une ins­ti­tu­tion ou à une agence eu­ro­péenne (par exemple la BCE), sans que ce­la im­plique des trans­ferts entre Etats membres. Im­pli­ci­te­ment, le risque na­tio­nal de bi­lan des bad banks se­rait por­té par les Etats membres. Mais comme il se­rait im­pli­cite, il n’ap­pa­raî­trait pas dans la dette pu­blique et ne mo­di­fie­rait donc pas les orien­ta­tions de la po­li­tique bud­gé­taire.

Sous cou­vert d’une ges­tion ef­fi­cace de l’in­ves­tis­se­ment pu­blic, un gain de crois­sance est tout à fait en­vi­sa­geable

Par­le­ment eu­ro­péen à Stras­bourg. Le chan­tier ins­ti­tu­tion­nel à ou­vrir est consi­dé­rable.

Siège de la Deutsche Bank à Franc­fort. La ré­so­lu­tion du pro­blème des créances dou­teuses de­vient ur­gente.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.