L’éco­no­mie mon­diale peine à re­dé­mar­rer

Ti­mide retour de la crois­sance dans les pays dé­ve­lop­pés, d tas­se­ment dans les pays émer­gents, le cli­mat éco­no­mique éc mon­dial reste sans re­lief en 2017.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - Her­vé Pé­lé­raux, éco­no­miste à l’OFCE, dé­par­te­ment ana­lyse et pré­vi­sion

Huit ans après le choc de 2008 et la Grande Ré­ces­sion qui a sui­vi, la re­prise est en­clen­chée dans la plu­part des pays in­dus­tria­li­sés, y com­pris dans la zone eu­ro de­puis le dé­but de 2013. Elle reste ce­pen­dant mo­dé­rée en com­pa­rai­son des re­prises pas­sées, la crise elle-même ayant al­té­ré la ca­pa­ci­té de crois­sance des éco­no­mies. Cette crois­sance a été sou­te­nue par les orien­ta­tions de po­li­tique éco­no­mique, avec d’un cô­té la mise en place de po­li­tiques mo­né­taires non conven­tion­nelles (le

quan­ti­ta­tive ea­sing*) et de l’autre l’al­lè­ge­ment des po­li­tiques de conso­li­da­tion bud­gé­taire à par­tir de 2014.

La crois­sance a pro­fi­té éga­le­ment de chocs ex­té­rieurs po­si­tifs à par­tir de la mi-2014 – l’ef­fon­dre­ment du prix du pé­trole et la dé­pré­cia­tion de la mon­naie unique –, qui ont ap­por­té une im­pul­sion sup­plé­men­taire au re­dres­se­ment de la zone eu­ro. En re­vanche, le ra­len­tis­se­ment des pays émer­gents est de­ve­nu un fac­teur de frei­nage du com­merce mon­dial. En France, la re­prise est res­tée faible mal­gré la bouf­fée d’oxy­gène pro­cu­rée aux en­tre­prises par la baisse du prix de l’éner­gie et la ré­orien­ta­tion de la po­li­tique éco­no­mique en fa­veur de l’offre à par­tir de 2013.

LES STIG­MATES DE LA CRISE

Au troi­sième tri­mestre 2016, les pays dé­ve­lop­pés ont peu ou prou re­trou­vé leur ni­veau de pro­duit in­té­rieur brut (PIB) par ha­bi­tant d’avant-crise : les Etats-Unis l’ont dé­pas­sé de 4 %, le Royaume-Uni de 1,4 %, la France l’a tout juste rat­tra­pé et la zone eu­ro dans son en­semble n’est plus

qu’à 1,4 % (voir gra­phique). Les po­si­tions sont tou­te­fois très dis­pa­rates en zone eu­ro, avec une meilleure per­for­mance de l’Al­le­magne (+ 5,6 %) et une sous-per­for­mance de l’Ita­lie et de l’Es­pagne (res­pec­ti­ve­ment à – 12,4 % et à – 3,6 %). A l’ex­cep­tion de ces deux der­niers pays, on pour­rait donc pen­ser que les ef­fets de la crise ont été ef­fa­cés.

L’ap­pa­rent retour à la nor­male ex­pri­mé par ces chiffres est pour­tant à re­la­ti­vi­ser. Ils ré­vèlent sur­tout une qua­sis­ta­gna­tion de la pro­duc­tion du­rant huit an­nées, une si­tua­tion in­édite de­puis la fin de la Se­conde Guerre mon­diale. Prendre pour cri­tère le retour au ni­veau de PIB par tête d’avant la ré­ces­sion pour ju­ger de la normalisation du ni­veau d’ac­ti­vi­té est trom­peur : ce­la tra­duit une crois­sance nulle ou très faible par rap­port à la si­tua­tion d’avant-crise. Les PIB de l’en­semble des pays dé­ve­lop­pés ac­cusent en réa­li­té un re­tard consi­dé­rable au re­gard de la tra­jec­toire d’avant le dé­clen­che­ment de la crise, re­tard que le retour de la crois­sance n’a pu com­bler. De­puis 2009, celle-ci a été plus faible de 0,4 à 0,5 point au Royaume-Uni, en zone eu­ro et en France par rap­port à la ten­dance an­té­rieure, et de 0,15 point aux Etats-Unis. Ré­sul­tat : les écarts des PIB ac­tuels par rap­port au ni­veau qui au­rait été le leur si la ten­dance ob­ser­vée entre 2000 et 2007 s’était pro­lon­gée sont de l’ordre de 10 % dans toutes les zones, un peu moins en France (– 7,4 %), un peu plus au Royaume-Uni (– 13,9 %, voir gra­phique).

Néan­moins, la tra­jec­toire d’avant-crise n’est pas le bon cri­tère à re­te­nir pour ju­ger de la si­tua­tion ac­tuelle, dès lors que la ré­ces­sion a en­ta­mé la ca­pa­ci­té de crois­sance des éco­no­mies. Les dé­faillances d’en­tre­prises, le sou­sin­ves­tis­se­ment (qui a ra­len­ti la dif­fu­sion du pro­grès tech­nique) et la dé­qua­li­fi­ca­tion des chô­meurs de longue du­rée (qui les rend plus dif­fi­ci­le­ment em­ployables) ont in­flé­chi la crois­sance de la ca­pa­ci­té de pro­duc­tion, ou crois­sance po­ten­tielle*. Il est en outre pro­bable que des pertes ir­ré­cu­pé­rables de ca­pa­ci­té de pro­duc­tion se­raient sur­ve­nues du­rant la Grande Ré­ces­sion, même si ce phé­no­mène est im­pos­sible à me­su­rer pré­ci­sé­ment.

Au dé­but de l’an­née 2017, l’écart entre le PIB par tête ef­fec­tif et son ni­veau po­ten­tiel est donc cer­tai­ne­ment moindre que ne le sug­gère la dy­na­mique d’avant-crise. Il se­rait ce­pen­dant ex­ces­sif d’avan­cer qu’il n’existe pas de marges de crois­sance. Sous l’hy­po­thèse qu’une par­tie seule­ment des pertes de pro­duc­tion ac­cu­mu­lées du­rant la ré­ces­sion de 2008-2009 se­raient ir­ré­cu­pé­rables et au­raient am­pu­té d’au­tant le ni­veau du PIB po­ten­tiel, des marges de crois­sance sub­sis­te­raient donc dans tous les pays in­dus­tria­li­sés. De fait, ces pays sont mar­qués par la per­sis­tance d’un sous-em­ploi des ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion. Ain­si, le chô­mage reste éle­vé en zone eu­ro, même s’il a per­du deux points de­puis la mi-2013 et qu’il est re­ve­nu à son ni­veau de 2009 (voir gra­phique page 10). D’une fa­çon gé­né­rale, la mo­dé­ra­tion sa­la­riale tra­duit le sou­sem­ploi des res­sources pro­duc­tives, tout comme la fai­blesse de l’in­fla­tion. Même cor­ri­gée de l’ef­fet dés­in­fla­tion­niste puis­sant du contre-choc pé­tro­lier, celle-ci reste sous sa cible des 2 % (voir gra­phique page 11).

LA CROIS­SANCE EN­FIN LIBÉRÉE

La fai­blesse de la crois­sance, no­tam­ment en zone eu­ro et en France, n’est donc pas uni­que­ment im­pu­table à un épui­se­ment de la ca­pa­ci­té de crois­sance. Elle tient aus­si à la sur­ve­nue de chocs : l’aus­té­ri­té bud­gé­taire et, en zone eu­ro, la crise des dettes pu­bliques. Face aux me­naces qu’a fait pe­ser la mon­tée des dé­fi­cits et de l’en­det­te­ment pu­blics sur la sol­va­bi­li­té des Etats, les gou­ver­ne­ments eu­ro­péens ont mis en place, à par­tir de 2010, des po­li­tiques de conso­li­da­tion bud­gé­taire à marche for­cée pour ob­te­nir la ré­duc­tion des dé­fi­cits, ras­sé­ré­ner les mar­chés fi­nan­ciers et fi­na­le­ment contrer la hausse des taux d’in­té­rêt sur la dette

pu­blique. Fon­dée sur le pos­tu­lat que les mul­ti­pli­ca­teurs bud­gé­taires* étaient faibles, cette stra­té­gie de­vait faire re­fluer ra­pi­de­ment les dé­fi­cits et ré­duire la dé­fiance des mar­chés vis-à-vis des pays en dif­fi­cul­té, no­tam­ment les pays du sud de l’Eu­rope.

Cette po­li­tique n’a ce­pen­dant pas pro­duit les ef­fets es­comp­tés. Les éco­no­mies eu­ro­péennes ont au contraire af­fron­té à la fois le choc violent de l’aus­té­ri­té bud­gé­taire et la per­sis­tance de taux d’in­té­rêt éle­vés. Ce qui a bri­sé l’élan de re­prise amor­cé après la grande crise de 20082009. Et pré­ci­pi­té la zone eu­ro dans une se­conde ré­ces­sion entre le dé­but de 2011 et le dé­but de 2013.

Ayant pro­gres­si­ve­ment pris conscience de cet échec, les au­to­ri­tés eu­ro­péennes et na­tio­nales ont consen­ti, à par­tir de 2014, à at­té­nuer l’ef­fort bud­gé­taire (lire en­ca­dré page 11). Dans le même temps, la Banque cen­trale eu­ro­péenne ( BCE) ac­cen­tuait l’orien­ta­tion ex­pan­sion­niste de sa po­li­tique mo­né­taire, par de nou­velles baisses des taux d’in­té­rêt di­rec­teurs et par la mise en place de pro­grammes de quan­ti­ta­tive ea­sing, comme l’avaient fait les Etats-Unis dès le dé­but de la ré­ces­sion.

Au­jourd’hui, les po­li­tiques bud­gé­taires des éco­no­mies avan­cées sont mar­quées par leur hé­té­ro­gé­néi­té. Les Etats-Unis sont en­ga­gés dans une po­li­tique ex­pan­sion­niste que le nou­veau Pré­sident en­tend in­ten­si­fier. Le Royaume-Uni et le Ja­pon main­tiennent le cap de la ri­gueur. La zone eu­ro dans son en­semble de­vrait gar­der une im­pul­sion bud­gé­taire* po­si­tive, avec pa­ra­doxa­le­ment un im­pact lé­gè­re­ment res­tric­tif sur l’ac­ti­vi­té qui tient à la struc­ture de cette im­pul­sion. Elle est concen­trée en Al­le­magne, où les mul­ti­pli­ca­teurs sont faibles car l’écart de pro­duc­tion y est ré­duit. En Ita­lie, elle re­pose sur la baisse de la fis­ca­li­té avec des ef­fets po­si­tifs à moyen terme. En­fin, la France s’est dis­tin­guée des autres pays de la zone eu­ro en 2016, avec une im­pul­sion bud­gé­taire lé­gè­re­ment né­ga­tive. Les po­li­tiques mo­né­taires de la Fed, la banque cen­trale amé­ri­caine, et de la BCE di­vergent éga­le­ment avec le res­ser­re­ment pro­gres­sif de la po­li­tique mo­né­taire outre-At­lan­tique (ar­rêt des achats de titres de­puis oc­tobre 2014, hausse des taux di­rec­teurs en 2016) et la pour­suite d’une po­li­tique ac­com­mo­dante en zone eu­ro.

Ce grand écart a pro­vo­qué, de­puis le mi­lieu de l’an­née 2014, une forte dé­pré­cia­tion de l’eu­ro face au dol­lar, tom­bé au­jourd’hui de 1,40 à 1,05 dol­lar pour un eu­ro. La com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises eu­ro­péennes s’en trouve ain­si ren­for­cée et la re­prise de la crois­sance sou­te­nue par le com­merce ex­té­rieur. Pa­ral­lè­le­ment, le contre-choc pé­tro­lier a pro­vo­qué une chute du prix du pé­trole de 110 à moins de 30 dol­lars le ba­ril entre la mi-2014 et le dé­but de 2016. Ce­la a aus­si été un fac­teur de sou­tien à l’ac­ti­vi­té grâce aux gains de pou­voir d’achat et à la ré­duc­tion des coûts pour les en­tre­prises qu’il a per­mis. Res­tric­tif entre 2011 et 2013, l’en­vi­ron­ne­ment éco­no­mique est ain­si de­ve­nu de­puis plus fa­vo­rable à la crois­sance.

RIEN N’EST AC­QUIS

Tou­te­fois, de nom­breux fac­teurs fra­gi­lisent la re­prise. Le dou­ble­ment des prix du pé­trole entre le dé­but et la fin de l’an­née 2016 rap­pelle que les gains de pou­voir d’achat gé­né­rés par l’éner­gie bon mar­ché sont ré­ver­sibles. De même, la pres­sion à la baisse sur le taux de change de l’eu­ro – pa­ra­doxale au vu des im­por­tants ex­cé­dents cou­rants dé­ga­gés par la zone – n’est en­tre­te­nue que par la po­li­tique ul­tra-ac­com­mo­dante de la BCE pa­ral­lè­le­ment au res­ser­re­ment amé­ri­cain.

En outre, les pays émer­gents sont moins so­lides que par le pas­sé. La Chine de­vrait si­gner en 2016 et en 2017 sa plus faible per­for­mance de­puis vingt-cinq ans, avec des crois­sances an­nuelles à peine su­pé­rieures à 6 %. Ce ra­len­tis­se­ment pro­voque une baisse des im­por­ta­tions chi­noises et af­fecte en retour les pays de la ré­gion qui en sont les plus dé­pen­dants (lire en­ca­dré ci-contre).

Cette si­tua­tion n’est pas non plus sans consé­quences sur l’Amé­rique la­tine : la de­mande qui lui est adres­sée en pro­ve­nance de l’Asie a re­cu­lé, ain­si que les prix des ma­tières pre­mières dont la ré­gion est ex­por­ta­trice nette. Par ailleurs, plu­sieurs pays (Bré­sil, Ar­gen­tine, Ve­ne­zue­la…) ajoutent, à la dé­gra­da­tion de leur en­vi­ron­ne­ment ex­té­rieur, une grave crise po­li­tique à l’ori­gine d’une forte in­sta­bi­li­té fi­nan­cière et de ten­dances ré­ces­sives. Dans son en­semble, l’Amé­rique la­tine

a tra­ver­sé une nou­velle ré­ces­sion (– 0,9 % en 2016), mais elle de­vrait avoir at­teint un point bas. En­fin, dans les pays d’Eu­rope de l’Est, la si­tua­tion éco­no­mique reste fa­vo­rable, avec une crois­sance sou­te­nue par la de­mande in­té­rieure, la re­prise dans la zone eu­ro et, pour la Rus­sie, la re­mon­tée du prix du pé­trole.

Les sources d’in­cer­ti­tude sont donc mul­tiples : la tran­si­tion de l’éco­no­mie chinoise, le Brexit, (lire page 24), la gra­vi­té de la si­tua­tion des fi­nances pu­bliques et des banques en Es­pagne et en Ita­lie (lire page 20), la crise mi­gra­toire (lire page 26) sont au­tant de fac­teurs qui fa­vo­risent l’at­ten­tisme. Ils ali­mentent le re­pli sur soi et les po­pu­lismes, et freinent la prise de risque.

UNE RE­PRISE QUI TARDE À S’AF­FIR­MER EN FRANCE

Après trois an­nées de crois­sance très faible sur la pé­riode 2012-2014, un mo­deste re­bond de l’ac­ti­vi­té se des­sine en France de­puis 2015. Il est ti­ré par les chocs ex­té­rieurs fa­vo­rables, com­muns à l’en­semble de ses par­te­naires, et par une ri­gueur bud­gé­taire moins forte que par le pas­sé. Les ex­por­ta­tions sont tou­te­fois loin d’avoir été le mo­teur de la crois­sance, alors même que les me­sures phares du gou- ver­ne­ment sor­tant – cré­dit d’im­pôt pour la com­pé­ti­ti­vi­té et l’em­ploi (Cice) et pacte de res­pon­sa­bi­li­té – vi­saient à re­dres­ser la com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises en al­lé­geant leurs taxes et leurs co­ti­sa­tions so­ciales (lire page 44).

Il semble que les ex­por­ta­teurs fran­çais aient fait le choix de re­dres­ser leurs marges plu­tôt que de ré­duire leurs prix à l’ex­por­ta­tion. A plus long terme ce­pen­dant, ces marges pour­raient être ré­in­ves­ties dans la com­pé­ti­ti­vi­té hors-coût* et donc fa­vo­ri­ser les gains de parts de mar­ché. Pour l’heure, l’éco­no­mie fran­çaise n’a en­re­gis­tré que l’ef­fet né­ga­tif ins­tan­ta­né de la hausse de la fis­ca­li­té pe­sant sur les mé­nages et du ra­len­tis­se­ment de la hausse des dé­penses pu­bliques pour fi­nan­cer la po­li­tique en fa­veur des en­tre­prises. Quant aux ef­fets po­si­tifs de cette po­li­tique, ils se font tou­jours at­tendre.

La re­prise reste mo­deste dans les pays dé­ve­lop­pés mal­gré les orien­ta­tions po­li­tiques et les chocs ex­té­rieurs po­si­tifs.

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