Tran­si­tion éner­gé­tique éne : la France dé­rape

En ne se don­nant pas les moyens de ses ob­jec­tifs cli­ma­tiques, la France perd une oc­ca­sion de re­lan­cer l’em­ploi et la crois­sance.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - AN­TOINE DE RAVIGNAN

Nou­velle an­née la plus chaude, 2016 a ap­por­té à son tour son lot de si­gnaux in­dis­cu­tables de l’ag­gra­va­tion de la me­nace cli­ma­tique. Entre autres, l’ac­cé­lé­ra­tion de la fonte des glaces arc­tiques. Pour­tant, sur les 570 mi­nutes de dé­bats té­lé­vi­sés de la pri­maire de la droite et du centre, 7 seule­ment furent consa­crées à l’en­vi­ron­ne­ment [ 1]. Et c’est en vain que l’on cher­che­rait dans le pro­gramme du vain­queur de cette consul­ta­tion un en­ga­ge­ment sur le fu­tur de la tra­jec­toire na­tio­nale des émis­sions de gaz à ef­fet de serre. A gauche, les trois prin­ci­paux can­di­dats en lice pour le pre­mier tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle plai­daient certes pour un scé­na­rio à 100 % d’éner­gie re­nou­ve­lable en 2050 [ 2], mais à trois mois du scru­tin, leurs chances d’ac­cé­der à la pré­si­dence sem­blaient bien faibles. En­fin, à trois mois du scru­tin, le pré­ten­dant « ni de droite ni de gauche » n’avait pas for­mu­lé de pro­po­si­tion à même de ré­pondre à l’ac­cord de Pa­ris sur le cli­mat ra­ti­fié par la France le 15 juin der­nier : neu­tra­li­ser les émis­sions glo­bales de gaz à ef­fet de serre dans la se­conde moi­tié du siècle.

Cet ob­jec­tif onu­sien adop­té le 12 dé­cembre 2015 à l’is­sue de la COP21 est en phase avec les conclu­sions des scien­ti­fiques. Ne pas s’at­te­ler au­jourd’hui à l’at­teindre, c’est se fa­bri­quer un ave­nir sur Terre en forme de cau­che­mar dar­wi­nien. Par ailleurs, compte te­nu des écarts de dé­ve­lop­pe­ment entre pays riches et pays en dé­ve­lop­pe­ment, il faut que les pre­miers visent le zé­ro émis­sions nettes* ( voire des émis­sions né­ga­tives) très ra­pi- de­ment après 2050. En ef­fet, les be­soins de crois­sance des se­conds sont en­core éle­vés, dans un contexte où le bud­get car­bone que l’hu­ma­ni­té ne doit pas dé­pas­ser (si elle veut es­pé­rer conte­nir le ré­chauf­fe­ment sous la barre des 2 °C) ne re­pré­sente plus que vingt-cinq an­nées d’émis­sions au rythme ac­tuel.

RE­VOIR L’OB­JEC­TIF DE LONG TERME

Ces réa­li­tés tê­tues si­gni­fient, d’une part, que la France doit ré­vi­ser sans dé­lai ses ob­jec­tifs de long terme. Et d’autre part, qu’elle doit mettre en oeuvre pour de bon des dé­ci­sions vo­tées de­puis main­te­nant une dou­zaine d’an­nées.

Pro­mul­guée au terme de trois an­nées de dé­bats dif­fi­ciles, la loi sur la tran­si­tion éner­gé­tique d’août 2015 au­ra en dé­fi­ni­tive fixé le même cap que les lois Pope de 2005 et Gre­nelle 1 de 2009 : une baisse de 75 % des émis­sions de gaz à ef­fet de serre en 2050 par rap­port à 1990. Or, la réa­li­té cli­ma­tique – et la ra­ti­fi­ca­tion de l’ac­cord de Pa­ris – im­pli­que­rait que la France soit à cette date beau­coup plus proche des – 100 %. Dans la fou­lée de la COP21, l’Al­le­magne a pré­sen­té à la COP22 de Mar­ra­kech en no­vembre der­nier, un plan al­lant dans ce sens [ 3]. En France, la dis­cus­sion n’a pas été ou­verte par la ma­jo­ri­té sor­tante et les chances qu’elle le soit par la sui­vante semblent bien minces.

Re­le­ver l’am­bi­tion de long terme est d’au­tant plus com­pli­qué que la France dé­rape par rap­port à ses pro­messes pas­sées. En ma­tière d’éner­gies re­nou­ve­lables, elle est cen­sée por­ter leur part à 23 % de la con­som­ma­tion fi­nale* en 2020, en ver­tu d’une di­rec­tive eu­ro­péenne d’avril 2009. Or, elle en était en­core à 14,9 % en 2015 et au rythme des pro­grès ac­tuels, les 23 % ne se­ront pas réa­li­sés avant 2030. A cette date, elle de­vrait pour­tant avoir at­teint les 32 % fixés par la loi de tran­si­tion éner­gé­tique.

Dans le sec­teur du lo­ge­ment, autre su­jet es­sen­tiel, les 500 000 ré no­va­tions ther­miques par an à par­tir de 2017 an­non­cées par le can­di­dat Hol­lande en 2012 n’ont cer­tai­ne­ment pas été at­teintes non plus. Au der­nier comp­tage ( 2014), on n’en était qu’à 360 000, se­lon les don­nées de l’Ademe, la réa­li­té des éco­no­mies

per­mises par ces tra­vaux res­tant par ailleurs à vé­ri­fier.

La France, qui est un des pays d’Eu­rope où la fis­ca­li­té en­vi­ron­ne­men­tale* est la plus faible, re­chigne à prendre les me­sures ré­gle­men­taires et fis­cales qui per­met­traient d’ac­cé­lé­rer la tran­si­tion éner­gé­tique. Et de ce point de vue, le quin­quen­nat qui s’achève n’au­ra pas vrai­ment fait mieux que le pré­cé­dent. En oc­tobre 2014, suite à la fronde des Bon­nets rouges, le gou­ver­ne­ment a ain­si en­ter­ré l’éco­taxe poids lourds. Il n’a pas non plus re­le­vé mas­si­ve­ment la fis­ca­li­té sur les car­bu­rants, bien que les prix du pé­trole se soient ef­fon­drés, ce qui con­crè­te­ment a joué comme une in­ci­ta­tion à rou­ler et à pol­luer plus. De même qu’il n’a pas fi­na­le­ment sup­pri­mé l’avan­tage fis­cal dont jouit le char­bon, qui n’ali­mente pour­tant que six cen­trales élec­triques dans l’Hexa­gone.

LES BÉ­NÉ­FICES DE LA TRAN­SI­TION

Il y au­rait pour­tant tout in­té­rêt à jouer la carte de la tran­si­tion, comme le dé­montrent les scé­na­rios de l’as­so­cia­tion né­gaWatt (voir en­ca­dré) et de l’Ademe. Pour l’un comme pour l’autre, le nombre d’em­plois créés (prin­ci­pa­le­ment dans la ré­no­va­tion ther­mique et dans les éner­gies vertes) l’em­porte lar­ge­ment sur ceux qui sont dé­truits ( dans l’au­to­mo­bile ou les éner­gies sales). Et au bout du compte, la ri­chesse du pays aug­mente (du fait no­tam­ment de la chute de la fac­ture éner­gé­tique), li­bé­rant du pou­voir d’achat pour les mé­nages et créant en retour des em­plois. Il est éga­le­ment in­té­res­sant de consta­ter qu’un scé­na­rio sans nu­cléaire in­duit plus d’em­plois et de crois­sance que l’op­tion où sa part se­rait ra­me­née à 50 % de la pro­duc­tion élec­trique con­for­mé­ment à la loi de tran­si­tion éner­gé­tique (voir gra­phique), tant les coûts des re­nou­ve­lables ont chu­té.

Pour­quoi alors ne met- on pas en oeuvre cette tran­si­tion si c’est un scé- na­rio ga­gnant ? Il y a trois obs­tacles. Le pre­mier est que la tran­si­tion fe­ra quand même des per­dants. Elle né­ces­site des plans sec­to­riels de re­con­ver­sion et d’ac­com­pa­gne­ment né­go­ciés et ac­cep­tés. La se­conde dif­fi­cul­té consiste à dé­rou­ter les flux fi­nan­ciers de l’éco­no­mie car­bo­née vers l’éco­no mie dé­car­bo­née. Comme l’ont no­tam­ment ex­pli­qué Alain Grand­jean et Mi­reille Mar­ti­ni, l’ar­gent existe [ 4], mais pour qu’il aille au bon en­droit, ce­la né­ces­site une ac­tion pu­blique, comme la taxa­tion du CO émis ou 2 l’im­po­si­tion aux banques de ra­tios pru­den­tiels dif­fé­ren­ciés en fonc­tion du conte­nu en car­bone de leurs prêts.

Le troi­sième obs­tacle sur­dé­ter­mine les deux autres : trop de di­ri­geants conti­nuent de re­gar­der l’ave­nir avec les lu­nettes du pas­sé. La bonne nou­velle est qu’ils de­viennent moins nom­breux. Ce­pen­dant, plus la France traîne et plus l’ef­fort à ac­com­plir se­ra dif­fi­cile. Nous sommes pro­ba­ble­ment en­trés dans les der­nières an­nées où il est pos­sible de me­ner une po­li­tique qui soit tout à la fois en phase avec l’en­jeu cli­ma­tique et éco­no­mi­que­ment bé­né­fique pour les gé­né­ra­tions pré­sentes. Cette « fe­nêtre de tir » est en train de se re­fer­mer.

Wind­lab, centre de for­ma­tion aux mé­tiers de l’éo­lien, à Amiens. La mise en oeuvre du scé­na­rio 100 % éner­gies re­nou­ve­lables de né­gaWatt gé­né­re­rait 500 000 créa­tions d’em­plois.

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