Le pa­ri p à hauts risques de Do­nald Trump

Pour fi­nan­cer son pro­gramme de baisses d’im­pôts mas­sives, le nou­veau Pré­sident mise sur une crois­sance qui risque de ne pas être au ren­dez-vous.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - CH­RIS­TINE RIFFLART*

L’ élec­tion de Do­nald Trump de­vrait mar­quer un tour­nant dans la conduite de la po­li­tique éco­no­mique amé­ri­caine. Le pro­gramme an­non­cé est un cock­tail de me­sures ul­tra­li­bé­rales com­bi­né à un in­ter­ven­tion­nisme ac­cru sur le plan com­mer­cial. De­vant en par­tie son élec­tion aux dés­illu­sion­nés de la crois­sance et aux vic­times de la mon­dia­li­sa­tion, Do­nald Trump a axé son dis­cours de cam­pagne sur la pro­tec­tion de l’em­ploi et le re­dres­se­ment de l’in­dus­trie na­tio­nale. Pour ce­la, il veut do­per la crois­sance jus­qu’à 3 % à 4 % par an et créer 25 mil­lions d’em­plois dans les dix pro­chaines an­nées. Son pro­gramme passe par le retour au protectionnisme, la sti­mu­la­tion de l’offre na­tio­nale par la re­lance de l’in­ves­tis­se­ment et une nou­velle vague de dé­ré­gle­men­ta­tion fi­nan­cière. Mais cette po­li­tique n’est pas sans risque, tant les Etats-Unis sont une grande éco­no­mie mon­dia­li­sée.

Ac­cu­sés de fa­vo­ri­ser les dé­lo­ca­li­sa­tions et de dé­truire des em­plois, les ac­cords ré­gio­naux de libre-échange sont re­mis en cause : an­nonce de la sor­tie de l’Ale­na si­gné en 1994 avec le Mexique et le Ca­na­da, re­trait le 23 jan­vier der­nier du Par­te­na­riat trans­pa­ci­fique (TPP) si­gné en 2015 par douze pays d’Asie ( hors Chine) et d’Amé­rique, ar­rêt des né­go­cia­tions sur le Par­te­na­riat trans­at­lan­tique de com­merce et d’in­ves­tis­se­ment avec l’Union eu­ro­péenne (Tafta). Si­mul­ta­né­ment, des droits de douane de 35 % pour­raient être in­tro­duits sur les im­por­ta­tions d’en­tre­prises amé­ri­caines qui ont dé­lo­ca­li­sé leur pro­duc­tion à l’étran­ger (au Mexique no­tam­ment) et de 45 % sur les im­por­ta­tions de Chine, ac­cu­sée de ma­ni­pu­ler son taux de change pour rendre ses pro­duits plus com­pé­ti­tifs.

Ce vi­rage pro­tec­tion­niste n’est ce­pen­dant pas sans risque pour l’éco­no­mie amé­ri­caine (lire en­ca­dré). Par ail- leurs, le re­trait des Etats-Unis du trai­té trans­pa­ci­fique laisse le champ libre à la Chine pour exer­cer un lea­der­ship sur le com­merce asia­tique.

À LA RE­CON­QUÊTE DU MAR­CHÉ IN­TÉ­RIEUR

Le retour en force du made in Ame­ri­ca doit s’ac­com­pa­gner d’un plan de re­con­quête du mar­ché do­mes­tique. Pour lut­ter contre l’éva­sion fis­cale et dy­na­mi­ser l’in­ves­tis­se­ment, le nou­veau gou­ver­ne­ment pro­pose une baisse mas­sive de l’im­pôt sur les so­cié­tés. Il pas­se­rait de 35 % (l’un des plus éle­vés au monde) à 15 %, et même à 10 % sur les pro­fits rapatriés de l’étran­ger la pre­mière an­née.

A ce­la, pour­rait s’ajou­ter un plan de 1 000 mil­liards de dol­lars (6 % du PIB) d’in­ves­tis­se­ments dans les in­fra­struc­tures (routes, ponts, écoles, eau po­table) fi­nan­cé par des fonds pri­vés. En­cou­ra­gées par des cré­dits d’im­pôts, les en­tre­prises de construc­tion bé­né­fi­cie­raient en plus des re­ve­nus ti­rés de l’ex­ploi­ta­tion de nou­veaux ser­vices pu­blics pri­va­ti­sés ou mis en conces­sion.

Si­mul­ta­né­ment, les mé­nages bé­né­fi­cie­raient, eux aus­si, de fortes baisses d’im­pôts : ré­duc­tion du nombre de tranches et pas­sage de 39,6 % à 33 % du taux d’im­po­si­tion de la tranche su­pé­rieure.

En­fin, ac­cu­sant les banques de ne pas suf­fi­sam­ment prê­ter aux mé­nages et aux en­tre­prises, le gou­ver­ne­ment

pré­voit d’abro­ger la loi Dodd-Frank. Cette loi ins­tau­rée en 2010, deux ans après la crise des sub­prime, vise pour­tant à pro­té­ger les consom­ma­teurs des pra­tiques abu­sives des éta­blis­se­ments de cré­dits et à évi­ter le fi­nan­ce­ment de plans de sau­ve­tage des banques en faillite par l’ar­gent des contri­buables.

IN­CER­TI­TUDES À COURT ET À LONG TERMES

Li­bre­ment ins­pi­ré du pro­gramme de Rea­gan des an­nées 1980 (baisses d’im­pôts, plan d’in­ves­tis­se­ments dans les in­fra­struc­tures, hausse des dé­penses mi­li­taires, dé­ré­gle­men­ta­tion fi­nan­cière), le pro­jet de Trump pour­rait avoir un im­pact sur la crois­sance moins fa­vo­rable qu’à l’époque car la si­tua­tion n’est plus la même. En 1981, l’éco­no­mie amé­ri­caine était en ré­ces­sion, le taux d’im­po­si­tion su­pé­rieur des mé­nages at­tei­gnait 70 % et, sur­tout, la dette fé­dé­rale se si­tuait à 30 % du PIB (contre 105 % fin 2016).

En 2017, si les me­sures an­non­cées sont mises en place, la crois­sance se­rait certes plus ra­pide, mais pas au­tant qu’an­non­cée par Trump. L’éco­no­mie amé­ri­caine est en ef­fet en haut de son cycle de crois­sance. Le taux de chô­mage est à un ni­veau très bas (4,6 % en no­vembre 2016), les ten­sions sa­la­riales ont re­pris et la po­li­tique mo­né­taire com­mence à se dur­cir. Dès lors, la crois­sance vien­dra très vite bu­ter sur l’in­suf­fi­sance de main-d’oeuvre dis­po­nible, pro­vo­quant un sur­croît d’in­fla­tion et un res­ser­re­ment mo­né­taire plus mar­qué que pré­vu (c’est ce que la Ré­serve fé­dé­rale a dé­jà lais­sé en­tendre).

A plus long terme, les ré­sul­tats sur la crois­sance res­tent éga­le­ment très in­cer­tains. Rien n’in­dique que les en­tre­prises ra­pa­trie­ront une par­tie de leur pro­duc­tion aux Etats-Unis et y ins­tal­le­ront leur siège fis­cal. La plu­part des firmes mul­ti­na­tio­nales réa­lisent leurs bé­né­fices à l’étran­ger et tirent par­ti au mieux des avan­tages com­pa­ra­tifs des autres pays pour pro­duire à moindre coût et vendre leurs pro­duits dans le monde en­tier (as­su­rant par là même d’im­por­tants di­vi­dendes à leurs ac­tion­naires).

Par ailleurs, la baisse d’im­pôt sur les mé­nages de­vrait bé­né­fi­cier presque ex­clu­si­ve­ment aux plus riches et donc ac­croître les in­éga­li­tés. Se­lon le Tax Po­li­cy Cen­ter, la classe moyenne ver­rait son re­ve­nu aug­men­ter de 1,8 %, contre 14 % pour le 0,1 % les plus riches à l’ho­ri­zon 2025. L’im­pact sur la con­som­ma­tion se­ra certes po­si­tif, mais moindre que si la baisse avait por­té da­van­tage sur les mi­lieux plus dé­fa­vo­ri­sés du fait de leur pro­pen­sion mar­gi­nale à consom­mer plus éle­vée.

UNE PRO­DUC­TI­VI­TÉ EN PANNE

Mais sur­tout la crois­sance de long terme ne peut aug­men­ter sans une amé­lio­ra­tion no­toire de la pro­duc­ti­vi- té du tra­vail, qui marque le pas de­puis la re­prise de 2010 (voir gra­phique). Là est le vé­ri­table dé­fi pour l’éco­no­mie des Etats-Unis. Or, pro­té­gée de la concur­rence étran­gère, l’in­dus­trie na­tio­nale se­ra moins in­ci­tée à ré­duire ses coûts de pro­duc­tion et à rendre plus ef­fi­cace l’uti­li­sa­tion du fac­teur tra­vail. Par ailleurs, il ne semble pas y avoir de vo­lon­té po­li­tique de sti­mu­ler l’in­no­va­tion en ren­for­çant les moyens dé­vo­lus à la re­cherche & dé­ve­lop­pe­ment.

Si la crois­sance n’at­teint pas l’ob­jec­tif an­non­cé de 3 % à 4 %, le coût pour les fi­nances pu­bliques pour­rait s’avé­rer in­sou­te­nable. Se­lon le can­di­dat Trump, les baisses mas­sives d’im­pôts doivent être fi­nan­cées par la hausse des re­cettes fis­cales que le sur­croît de crois­sance est cen­sé en­gen­drer. Ac­tuel­le­ment, la dette fé­dé­rale et le dé­fi­cit pu­blic (5 % du PIB) sont très éle­vés. Si la crois­sance n’est pas suf­fi­sante, le Con­grès pren­dra-t-il le risque d’ac­croître en­core da­van­tage le poids de la dette ? Rien n’est moins sûr. Au fi­nal, à long terme, la crois­sance et l’em­ploi pour­raient af­fi­cher des ré­sul­tats dé­ce­vants et les fi­nances pu­bliques se re­trou­ver fort dé­gra­dées. Le pa­ri est très ris­qué pour l’ac­tuelle pre­mière éco­no­mie mon­diale.

De­troit. Do­nald Trump a fait cam­pagne sur le retour au protectionnisme et la dé­ré­gu­la­tion in­terne pour sti­mu­ler l’in­ves­tis­se­ment.

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