Des banques eu­ro­péennes fra­giles

Un krach ban­caire en Eu­rope n’est pas à ex­clure, vu le ni­veau des ac­tifs toxiques au bi­lan de plu­sieurs éta­blis­se­ments. Et pas des moindres.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Som­maire - PAUL HU­BERT ET FRAN­CES­CO SA­RA­CE­NO* * Eco­no­mistes à l’OFCE (dé­par­te­ment des études).

Presque dix ans après l’écla­te­ment de la crise des sub­prime, le sec­teur ban­caire est à nou­veau en dif­fi­cul­té en Eu­rope. Dans plu­sieurs pays de l’Union, le pro­blème des prêts non per­for­mants (créances dou­teuses ou im­pro­duc­tives) s’alour­dit. Il fait craindre à la fois un ra­len­tis­se­ment de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique (en par­ti­cu­lier pour les pays qui dé­pendent prin­ci­pa­le­ment du fi­nan­ce­ment ban­caire) et une crise ban­caire du fait de la fra­gi­li­té des bi­lans des éta­blis­se­ments eu­ro­péens.

A l’échelle de l’Union comme de la zone eu­ro, les prêts non per­for­mants ont re­pré­sen­té en­vi­ron 5,6 % du to­tal des cré­dits en 2015, soit un dou­ble­ment par rap­port à 2008. Ces moyennes masquent tou­te­fois une si­tua­tion hé­té­ro­gène. Cer­tains pays qui avaient vu leurs ra­tios de créances dou­teuses for­te­ment pro­gres­ser après 2008 ont en­re­gis­tré en 2015 une amé­lio­ra­tion par rap­port à 2011. C’est no­tam­ment le cas du Royaume-Uni, de l’Ir­lande, des pays baltes ou de la Hon­grie (voir gra­phique). En Grèce, en Croa­tie et au Por­tu­gal, la si­tua­tion a conti­nué de se dé­té­rio­rer après 2011. De même qu’en Ita­lie, ce qui est beau­coup plus in­quié­tant compte te­nu du poids de cette éco­no­mie. Le ra­tio de créances dou­teuses y a at­teint 18 % en 2015. L’Ita­lie concentre ain­si 300 mil­liards d’eu­ros de créances dou­teuses sur un to­tal de 1 100 mil­liards pour l’en­semble de la zone eu­ro, soit 27 %, alors que ce pays ne re­pré­sente que 10 % des prêts de la zone eu­ro.

En sup­po­sant un taux de re­cou­vre­ment de 25 % sur ces créances dou­teuses – hy­po­thèse réa­liste – et en pre­nant en compte les pro­vi­sions dé­jà réa­li­sées par les banques de l’Union, c’est 400 mil­liards d’eu­ros de pertes qui de­vront po­ten­tiel­le­ment être ab­sor­bés dans les an­nées à ve­nir pour net­toyer les bi­lans des banques eu­ro­péennes. A com­men­cer par ceux de deux éta­blis­se­ments ma­jeurs : la Ban­ca Monte dei Pa­schi di Sie­na (MPS), en Ita­lie, et la Deutsche Bank. Si ces banques en grande dif­fi­cul­té fai­saient faillite, elles pour­raient en en­traî­ner beau­coup d’autres dans leur chute.

LA DEUTSCHE BANK ME­NA­CÉE

De­puis plu­sieurs mois, les craintes en­tou­rant la so­li­di­té du bi­lan de la Deutsche Bank, pre­mière banque pri­vée al­le­mande, se ren­forcent. L’éta­blis­se­ment est struc­tu­rel­le­ment en dif­fi­cul­té sur la ma­jo­ri­té de ses ac­ti­vi­tés et en par­ti­cu­lier sur ses ac­ti­vi­tés de banque d’in­ves­tis­se­ment, où elle est moins com­pé­ti­tive que ses concur­rents eu­ro­péens et amé­ri­cains. Elle conti­nue par ailleurs de por­ter dans son bi­lan un stock éle­vé de pro­duits dé­ri­vés opaques, su­jets à de très fortes dé­pré­cia­tions et, donc, à des pro­vi­sions de­puis quelques an­nées. De plus, la banque al­le­mande a ba­sé son mo­dèle éco­no­mique sur des fi­nan­ce­ments en dol­lar. Avec la fin des pro­grammes d’as­sou­plis­se­ment quan­ti­ta­tif (l’achat de titres obli­ga­taires par la banque cen­trale) aux Etats-Unis et la re­mon­tée des taux d’in­té­rêt com­men­cée en 2016 − qui va cer­tai­ne­ment se pour­suivre en 2017 −, cette res­source risque de man­quer cruel­le­ment.

En­fin, Deutsche Bank conti­nue de fonc­tion­ner en 2017 comme avant la

crise fi­nan­cière. Son ra­tio de le­vier ban­caire (rap­port entre son en­cours de cré­dit et sa ré­serve en ca­pi­tal) est d’en­vi­ron 30, ce qui veut dire qu’avec 10 mil­liards de ca­pi­taux, Deutsche Bank dis­tri­bue 300 mil­liards de cré­dits. Cet ef­fet de le­vier est consi­dé­rable par rap­port à ses concur­rents (pour com­pa­rai­son, ce­lui de BNP Pa­ri­bas est de 10 en­vi­ron). Consé­quence : la banque al­le­mande a un cous­sin de sé­cu­ri­té mi­nime pour faire face à un choc.

C’est bien ce qui ex­plique la crise ac­tuelle. Son élé­ment dé­clen­cheur est la me­nace d’une amende com­prise entre 8 et 12 mil­liards d’eu­ros que pour­rait avoir à payer la banque al­le­mande aux Etats-Unis en rai­son de son im­pli­ca­tion dans les mon­tages fi­nan­ciers qui ont abou­ti à la crise des

sub­prime. Cette amende pour­rait ain­si gé­né­rer une in­suf­fi­sance de fonds propres alors même que la banque peine à les re­cons­ti­tuer. D’où une crise de confiance qui ta­rit ses pos­si­bi­li­tés de re­fi­nan­ce­ment sur les mar­chés de ca­pi­taux. Les consé­quences pour les banques eu­ro­péennes d’une faillite de Deutsche Bank se­raient dé­sas­treuses, la banque étant mas­si­ve­ment in­ter­con­nec­tée avec ses concur­rentes.

LE PRO­BLÈME ITA­LIEN

L’Ita­lie, on l’a vu, est le seul grand pays de la zone eu­ro où le ra­tio de prêts non per­for­mants a aug­men­té de­puis 2011, at­tei­gnant un ni­veau par­ti­cu­liè­re­ment éle­vé. Ce­ci peut être ex­pli­qué par l’im­pact né­ga­tif de la crise des dettes sou­ve­raines ( dont une large part est dé­te­nue par les banques). Le cas de la banque Monte dei Pa­schi di Sie­na, qui a échoué aux stress tests en août 2016, risque d’être seule­ment la par­tie émer­gée de l’ice­berg. La banque reste sol­vable, mais elle est fra­gile et né­ces­site une re­ca­pi­ta­li­sa­tion.

Pour des rai­sons de po­li­tique in­té­rieure (l’or­ga­ni­sa­tion du ré­fé­ren­dum consti­tu­tion­nel de dé­cembre 2016), le gou­ver­ne­ment ita­lien a re­tar­dé la re­cherche d’une so­lu­tion de mar­ché. Faute d’in­ves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels, il a dû fi­na­le­ment an­non­cer en dé­cembre 2016 une « re­ca­pi­ta­li­sa­tion pré­ven­tive », dans le cadre de la di­rec­tive eu­ro­péenne Bank Re­co­ve­ry and Re­so­lu­tion Di­rec­tive (BRRD) de 2014, au­tre­ment dit une na­tio­na­li­sa­tion par­tielle à titre tem­po­raire. Con­crè­te­ment, cette pro­cé­dure consiste à conver­tir des obli­ga­tions en ac­tions en­suite ra­che­tées par le Tré­sor. Sa mise en oeuvre est une pre­mière dans le cadre des nou­velles règles eu­ro­péennes. Il se­ra in­té­res­sant de suivre cette opé­ra­tion. Si la si­tua­tion de MPS se re­dresse et que le cours de son ac­tion re­monte, le sau­ve­tage pour­rait avoir un coût très li­mi­té pour le contri­buable ita­lien, voire même re­pré­sen­ter un pro­fit. Ce type d’in­ter­ven­tion pu­blique n’est pas sans pré­cé­dent dans l’his­toire éco­no­mique. Con­fron­tée à une grave crise de son sys­tème ban­caire en 1992, la Suède avait pro­cé­dé à la na­tio­na­li­sa­tion tem­po­raire du sec­teur. Cette opé­ra­tion de sau­ve­tage réus­sie – qui avait au pas­sage conduit à re­nou­ve­ler le ma­na­ge­ment – s’était tra­duite au fi­nal par un coût pour l’Etat plu­tôt mo­deste, entre 0 et 2 % du PIB se­lon les es­ti­ma­tions. Pro­ba­ble­ment beau­coup moins que ce qu’au­rait coû­té le lais­ser-faire.

L’Etat a an­non­cé le ra­chat par­tiel de MPS

La banque ita­lienne Monte dei Pa­schi di Sie­na est me­na­cée par son stock de créances dou­teuses et fait l’ob­jet d’un plan de sau­ve­tage par l’Etat ita­lien.

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