J’écris donc je suis

Apollo Magazine - - Sommaire - Par Laurent Fia­lax

CER­TAINS RÊVENT DE RE­CON­NAIS­SANCE ET DE GLOIRE. D’AUTRES LE FONT PAR PLAI­SIR, OU PAR UNE NÉ­CES­SI­TÉ TOUTE PER­SON­NELLE. ET SI LA PAS­SION D’ÉCRIRE NOUS AI­DAIT AVANT TOUT À MIEUX VIVRE ?

En France nous sommes des di­zaines de mil­liers à par­ta­ger le même amour des mots. Une pas­sion des plus in­times, qui le plus sou­vent re­monte à l’en­fance ou à l’ado­les­cence. Une pas­sion qui nous ha­bite, nous ob­sède. Et nous rend dé­pen­dant. Dès que l’on peut, de jour comme de nuit, on écrit. Une phrase qu’on a en tête, le dé­but de quelque chose, peut-être le ré­cit de sa vie, un ro­man, un ar­ticle, des poèmes… Alors, il n’en faut pas da­van­tage pour que cer­tains rêvent de trans­for­mer leur des­tin: c’est sûr, un jour, bien­tôt, ils vont trou­ver la mai­son d’édi­tion qui les pu­blie­ra et leur of­fri­ra un sta­tut d’écri­vain re­con­nu, cé­lé­bri­té à la clé. Sous cou­vert d’ano­ny­mat, un grand édi­teur pa­ri­sien nous confie re­ce­voir une moyenne de quinze ma­nus­crits chaque jour, ve­nus d’as­pi­rants au­teurs qui se rêvent Prix Gon­court sans tou­jours sa­voir ma­nier la syn­taxe ni même les bases de la construc­tion d’un ré­cit. Et cette réa­li­té vaut pour tous, de la plus grande à la plus confi­den­tielle de ces mai­sons. «Très peu sont pu­bliables – même si, heu­reu­se­ment, ce­la ar­rive de temps en temps ! Les gens tentent leur chance par­tout… Par­fois sans com­plexe. Du moins, sans au­cun sens des réa­li­tés ».

ÉCRIRE... UNE RES­PI­RA­TION VI­TALE

Pour aus­si réa­liste qu’il soit, l’édi­teur pa­raî­tra d’un cy­nisme ter­rible aux yeux de la plu­part des afi­cio­na­dos. Il n’ignore pas ce­pen­dant, que pour cha­cun de ceux-là – ta­len­tueux ou pas – écrire est une res­pi­ra­tion né­ces­saire, qua­si vi­tale. Y com­pris pour ceux qui pré­fèrent gar­der leurs écrits ca­chés dans un ti­roir plu­tôt que d’en­vi­sa­ger de les mon­trer au grand jour. Parce que, non, quand on aime écrire on ne n’est pas for­cé­ment ob­nu­bi­lé par la re­con­nais­sance. Ju­lien (31 ans) n’a ja­mais fait lire ses nou­velles, en­core moins son jour­nal in­time qu’il s’ap­plique à te­nir de­puis ses 13 ans. Il ne le sou­haite pas. « J’écris pour moi seul. Je n’ai ja­mais vou­lu en­voyer mes textes à un édi­teur, pas plus que les pos­ter sur in­ter­net. Ce que je

confie dans mes car­nets est tel­le­ment per­son­nel que, si je les mon­trais, j’au­rais l’im­pres­sion de me pro­me­ner à poil au mi­lieu de la foule. Moi qui suis si pu­dique, c’est au de­là de mes forces… »

ÉCRIRE... UNE AUTO-THÉ­RA­PIE?

Alors, pour­quoi écrire, s’in­ter­ro­ge­ront les plus car­té­siens? Pour s’of­frir une bulle d’air, un mo­ment qui n’ap­par­tient qu’à nous, un plai­sir 100% égoïste… et sal­va­teur. Car, de toute évi­dence, der­rière le goût de la plume se ma­ni­feste sou­vent le be­soin de se li­vrer, voire de se li­bé­rer de ses fan­tômes. On le sait: qu’il écrive un ro­man ou un ré­cit un au­teur y met gé­né­ra­le­ment toute son âme, beau­coup de lui même. Même sans le vou­loir. Même sans le sa­voir. Ce qui vaut pour une star des lettres vaut ain­si pour les ano­nymes. Franck (36 ans) est de ceux-là. Ou quand l’écri­ture se trans­forme en une for­mi­dable auto-thé­ra­pie. « En­fant, j’ai vé­cu ce que je ne sou­haite à per­sonne. Plus tard, j’ai col­lec­tion­né les aven­tures sen­ti­men­tales dé­sas­treuses, et même des­truc­trices. À force de voir le même sché­ma de souf­frances se re­pro­duire, je suis al­lé voir un psy, mais ce­la ne m’a pas suf­fi. Au fond de moi je res­sen­tais le be­soin d’ef­fec­tuer un tra­vail seul, en pa­ral­lèle. Alors, puisque j’ai tou­jours aimé écrire, pen­dant des mois j’ai grif­fon­né une his­toire, une fic­tion va­gue­ment ins­pi­rée de quelques étapes de ma vie. Je croyais trou­bler les pistes, beau­coup in­ven­ter. Je ne vou­lais pas faire le ré­cit de ma vie. ça n’était pas mon but. Pour­tant, à la re­lec­ture, je me suis aper­çu que sans en avoir ja­mais eu conscience j’avais mis beau­coup de moi. Mon in­cons­cient avait par­lé. C’est là que j’ai res­sen­ti le be­soin d’en faire un livre que j’ai au­toé­di­té. Seule­ment à quelques exem­plaires, his­toire de ma­té­ria­li­ser ma dé­marche. Je l’ai of­fert à mes meilleurs amis, à quelques proches. ça suf­fit. Peu im­porte si ce bou­quin est in­trou­vable. Je l’ai fait. J’ai exor­ci­sé. L’écri­ture a un pou­voir sal­va­teur et apai­sant. Elle exor­cise les dé­mons. »

ÉCRIRE... POUR PAR­TA­GER

S’il est une per­sonne que ces propos ne sur­pren­dront pas, c’est bien So­phie-do­mi­nique Rou­gier. Jour­na­liste et « écri­vain pri­vé », elle s’est mise au ser­vice des fé­rus d’écri­ture. Pas ceux qui, comme Franck, n’ont eu be­soin de per­sonne. Plu­tôt ceux qui es­timent ne pas avoir le ta­lent né­ces­saire – ou pas as­sez de temps – pour écrire eux-mêmes, bien qu’ils en aient l’en­vie. Ou ceux qui ont ten­té sans suc­cès et qui, du coup, pré­fèrent lais­ser le soin à un pro­fes­sion­nel de concoc­ter – ou d’amé­lio­rer – le livre de leurs vies. Par le biais de son en­tre­prise toute dé­diée à ce tra­vail (reus­sir­se­se­crits.com), So­phie-do­mi­nique compte une soixan­taine de col­la­bo­ra­tions à son ac­tif. Des ma­nus­crits pour cer­tains pu­bliés, pour d’autres de­meu­rés dans la bi­blio­thèque de ceux qui les ont ini­tiés puis­qu’ils le sou­hai­taient ain­si. Si cer­tains cherchent à écrire un ro­man, l’his­toire de leur en­tre­prise ou un es­sai po­li­tique, la ma­jo­ri­té dé­sire avant tout ra­con­ter leurs par­cours. Et du même coup se dé­les­ter du poids qu’ils portent de­puis long­temps. « Ils res­sentent ce be­soin de té­moi­gner, de lais­ser une trace. “Si ce­la peut ai­der quelques per­sonnes qui vivent la même chose que moi, alors je se­rais satisfait(e)”, me dit-on sou­vent. Pour eux c’est l’un des prin­ci­paux mo­teurs: par­ta­ger leurs ex­pé­riences afin de rendre leurs dou­leurs utiles. »

ÉCRIRE... C’EST TEN­DANCE?

Les confi­dences lit­té­raires se­raient-elles donc de­ve­nues ten­dance ? Si elle confirme une de­mande crois­sante, So­phie-do­mi­nique Rou­gier tem­père: « Il y a vingt ans les gens avaient tout au­tant en­vie d’écrire, mais les so­lu­tions man­quaient pour faire en­suite exis­ter leurs livres. Dé­sor­mais, avec la pos­si­bi­li­té qu’offre in­ter­net en édi­tions al­ter­na­tives, mais aus­si grâce aux ré­seaux so­ciaux, aux blogs ou aux sites mar­chands, tout le monde peut fa­ci­le­ment faire exis­ter ses textes. Du coup, beau­coup se disent pour­quoi pas moi ? » Et si cer­tains font ap­pel à des pros comme elle pour écrire ou ré­écrire leurs his­toires, c’est aus­si pour maxi­mi­ser les chances de trou­ver l’édi­teur qui les ai­de­ra à se re­trou­ver là où ils rêvent d’être: dans les rayons des li­brai­ries. Le Jar­din d’éden. La concré­ti­sa­tion d’une pas­sion dé­vo­rante qui, ils le disent tous, guide leur vie et les apaise.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.