Ma­ri­na Hands

À 42 ANS, L’AC­TRICE RE­MONTE SUR LES PLANCHES POUR LA PIÈCE AC­TRICE AU THÉÂTRE DES BOUFFES DU NORD À PA­RIS. L’OC­CA­SION DE PAR­LER DE SON RAP­PORT À LA SCÈNE, DE SON MÉ­TIER, ET DE SA SEN­SI­BI­LI­TÉ EXACERBÉE.

Apollo Magazine - - Sommaire - PHO­TO­GRAPHE : MATIAS INDJIC RÉA­LI­SA­TION ET STYLISME : MAR­CO MANNI

e jour-là, le so­leil brille dans le ciel pa­ri­sien après une longue se­maine de gri­saille. Dans une suite du Meu­rice, Ma­ri­na Hands se fait ma­quiller les yeux, lé­gè­re­ment char­bon­neux, his­toire d’ap­puyer un peu plus l’in­ten­si­té de son re­gard, et dis­cute de l’ac­tua­li­té avec l’équipe du shoo­ting. Dans la même jour­née, les agres­sions sexuelles du pro­duc­teur om­ni­po­tent amé­ri­cain Har­vey Wein­stein ont été ré­vé­lées par de nom­breuses ac­trices, et Ber­trand Can­tat s’af­fiche en Une des In­rocks. Deux su­jets épi­neux qui sus­citent le dé­bat et sur les­quels Ma­ri­na Hands s’ex­prime sans cen­sure dans ce pa­lace pa­ri­sien, et un peu plus tôt sur son compte Ins­ta­gram. Sa voix s’élève, pe­tite, douce, presque en­fan­tine mal­gré ses 42 ans. Il règne un calme qui lui cor­res­pond bien, ponc­tué par de grands éclats de rire qui re­bon­dissent comme des ri­co­chets. Elle a tro­qué son pull bor­deaux et son pan­ta­lon noir pour une com­bi­nai­son en ve­lours et des ta­lons ver­ti­gi­neux qui la rendent plus im­mense qu’elle n’est dé­jà et l’ac­trice, pro­té­gée der­rière sa large frange, rou­git presque quand on lui dit qu’elle est belle : « Oh j’ai bien fait de ve­nir ! » Bonne élève, elle fait confiance aux pro­fes­sion­nels qui s’oc­cupent d’elle, à mille lieux des at­ti­tudes d’une di­va. Elle se confond en ex­cuses de bailler lé­gè­re­ment, sou­rit beau­coup, et marche à pas de ve­lours, fé­line. Pen­dant la séance pho­tos comme lors de l’in­ter­view, la co­mé­dienne dé­gage une joyeu­se­té sin­cère, mais aus­si une gra­vi­té dès que l’on aborde des su­jets qui la touchent. Ren­contre avec une ac­trice à fleur de peau. Vous aviez l’air de vous amu­ser sur le shoo­ting, est-ce que vous ai­mez jouer avec votre image ? J’ai ap­pris à ap­pré­cier cet exer­cice. Avec le temps, on est moins dans l’ana­lyse. Je n’ai ja­mais vou­lu faire des pho­tos dans le simple but de vendre quelque chose, ou de me mon­trer d’une cer­taine fa­çon pour at­ti­rer les réa­li­sa­teurs. Je le fais parce que j’aime la mode et faire des pho­tos. C’est un vrai plai­sir de fille, pas un truc d’ac­trice. Ce qui me plaît, c’est la li­ber­té de l’image, l’ex­pé­ri­men­ta­tion, la trans­for­ma­tion, le jeu, et por­ter des vê­te­ments que je ne met­trais ja­mais dans la rue. Mais si je com­mence à me po­ser la ques­tion de l’image, ça me dé­prime ! Est-ce que je dois avoir l’air plu­tôt « girl next door » ou plus so­phis­ti­quée ? J’ai tou­jours fait en sorte qu’on ne m’en­ferme pas dans ce genre de ca­té­go­ries pour pou­voir prendre du plai­sir. Je suis une ac­trice donc tout m’amuse, tout m’in­té­resse. Vous êtes sur scène (du 12 au 30 dé­cembre) pour la pièce Ac­trice au théâtre des Bouffes du Nord. De quoi parle-t-elle ? C’est l’his­toire d’une ac­trice très res­pec­tée et ai­mée, qui est at­teinte d’une ma­la­die in­cu­rable et vit les der­niers jours de sa vie. Elle re­çoit chez elle tout son en­tou­rage, sa fa­mille, ses proches, ses col­la­bo­ra­teurs et ils en­tament une grande dis­cus­sion sur la vie, l’exis­tence, la foi et la né­ces­si­té de l’art. La pièce pose en fi­li­grane une ques­tion : pour­quoi un ar­tiste dé­clenche-t-il, au mo­ment de sa mort, une telle fer­veur que ne vont pas for­cé­ment dé­clen­cher d’autres per­sonnes ?

Avez-vous la ré­ponse ?

Je l’au­rai peut-être quand j’au­rai fi­ni de jouer la pièce, mais pour le mo­ment je ne l’ai pas. En re­vanche c’est une idée qui me plaît. C’est mys­té­rieux et ça peut être très violent à re­ce­voir. Le plus beau là-de­dans, c’est que mal­gré la mé­dia­ti­sa­tion d’un ar­tiste, ce qui reste à la fin, ce n’est pas sa cé­lé­bri­té mais son oeuvre. Au mo­ment de la mort d’un ac­teur, on res­sort ses pre­miers films et on se de­mande pour­quoi on ne l’a pas fait plus tôt. Pour­quoi at­tendre que quelque chose se dé­pouille pour réa­li­ser qu’une per­sonne a tra­ver­sé notre vie, nous a fait ré­flé­chir ou nous a ému sur tel ou tel su­jet ? À la fin, c’est la « fonc­tion » de l’ar­tiste qui de­meure, les gens ont en­vie de dire mer­ci d’une cer­taine fa­çon.

Jus­te­ment, après l’in­ter­view, vous al­lez vous rendre aux ob­sèques de Jean Ro­che­fort. Que re­pré­sen­tait-il pour vous ? Je le connais­sais de­puis l’âge de 14 ans, d’abord par l’in­ter­mé­diaire de la pratique de l’équi­ta­tion. Il m’avait fait mon­ter un de ses che­vaux, et notre re­la­tion est res­tée long­temps liée à ce­la. J’ai re­pris l’équi­ta­tion de­puis trois ans main­te­nant, j’ai fait trois sai­sons de concours et je le croi­sais tout le temps. Il me ta­qui­nait, on riait beau­coup. Et puis quand j’ai joué dans ma pre­mière pièce, il est ve­nu me voir au théâtre et m’a écrit une lettre pour m’en­cou­ra­ger. Les ac­teurs et ac­trices de cette gé­né­ra­tion-là fai­saient beau­coup ce­la, ce qui s’est un peu per­du je trouve. Cette trans­mis­sion, cette fa­çon d’en­cou­ra­ger par une lettre ou en t’at­ten­dant dans la loge après une pièce… Ce sont des gens qui avaient un rap­port très hu­main à ce mé­tier, et qui di­saient aux jeunes ac­teurs « Vas-y ma grande, t’as rai­son ». Je com­mence à le faire pour d’autres ac­trices main­te­nant que je me consi­dère moins comme la pe­tite jeune. Cette lettre de Jean, je l’ai gar­dée, je l’em­mène dans ma loge avec moi. Avec un père met­teur en scène et une mère ac­trice (Ter­ry Hands et Lud­mi­la Mi­kaël), l’en­vie de faire ce mé­tier est ve­nue na­tu­rel­le­ment ? Je n’ai ja­mais été une en­fant de la balle, celle qu’on em­mène par­tout sur les shoo­tings. Ce n’était pas for­cé­ment un mé­tier en­viable pour ma mère, elle trou­vait ça dur, elle n’avait pas de fier­té par­ti­cu­lière à être ac­trice. Elle m’a sou­te­nue mais m’aler­tait aus­si sur les dangers de ce mi­lieu, sur le fait qu’on était beau­coup, qu’il fal­lait pou­voir en vivre mais sur­tout tra­vailler sur des pro­jets qui comptent. Ce qui m’a don­né en­vie, ce sont les spec­tacles qu’elle m’em­me­nait voir. Je trou­vais les ac­teurs ma­giques. Ce mé­lange de la­beur et de fra­gi­li­té, j’avais la sen­sa­tion que c’était des de­mi-dieux en scène. J’étais très ad­mi­ra­tive d’eux, comme des gens qui font du cirque ou des dan­seurs… Des gens de la scène, en fait. Vous par­lez de fra­gi­li­té, mais lorsque l’on est émo­tive ou ti­mide, le mé­tier d’ac­teur doit être ter­ri­fiant, non ? Au ci­né­ma comme au théâtre, tu es payé pour être émo­tif. C’est un en­droit où l’émo­ti­vi­té n’est pas to­lé­rée, elle est re­quise. L’ex­po­si­tion mé­dia­tique est plus dure à gé­rer,, mais l’es­pace de tra­vail, lui, est une vraie zone de confort. Par­fois je me de­mande ce que j’au­rais fait si je n’avais pas été ac­trice, il y a vrai­ment des mé­tiers que je n’au­rais pas pu pra­ti­quer alors que là, j’ai la chance de pou­voir vivre de mes failles. Je re­pense avec nos­tal­gie aux pre­mières an­nées de théâtre, où tout le monde se prend dans les bras, se ras­sure. C’est très tendre. On ne sait pas vrai­ment pour­quoi on est là, on ne sait pas quoi faire de nos émo­tions et fi­na­le­ment, ça de­vient le seul en­droit où on com­mence à être bien. Le plai­sir de jouer au théâtre et au ci­né­ma est-il dif­fé­rent ? Le plai­sir de la scène se res­sent à la fin, si les gens ont tra­ver­sé quelque chose avec toi. Je pour­rais presque m’ex­cu­ser d’être là si je sens que les gens s’en­nuient : « Vous avez en­vie d’al­ler dî­ner là, non?» (rires) Mais je tra­vaille à me dé­ga­ger de ces an­goisses-là. Je se­rais in­ca­pable de faire du one man show par exemple, je ne pour­rais pas être seule sur scène ou dire mes propres mots, c’est le tra­vail d’équipe qui me plaît. Je suis très per­fec­tion­niste, je tra­vaille beau­coup parce que je sais que quand j’ai trop peur, je perds mes moyens, donc ça me ras­sure qu’il y ait une base so­lide.

L’ÉQUI­TA­TION ET LE CI­NÉ­MA SONT DES MOU­VE­MENTS DE CU­RIO­SI­TÉ

Au ci­né­ma en re­vanche, le plai­sir est qua­si­ment per­ma­nent, c’est très confor­table. On voit les mêmes gens, on fait tous la même chose, on forme une fa­mille pour quelques mois. Pour moi c’est plus agréable, mais moins gra­ti­fiant que le théâtre. Vous par­liez d’équi­ta­tion, qu’est-ce que cette dis­ci­pline vous ap­porte et vous ap­prend sur vous-même ? J’ai l’im­pres­sion que lors­qu’un ani­mal m’aime bien, ça me donne une place lo­gique et simple dans ce monde. De la même ma­nière que le che­val ne se de­mande pas la rai­son de sa ve­nue sur Terre, quand je fais de l’équi­ta­tion, je ne me pose plus ce genre de ques­tions mé­ta­phy­siques : « Est-ce que j’ai de grandes choses à ac­com­plir ? Pour­quoi suis-je là ? » Je suis dans l’ins­tant pré­sent, dans le par­tage. Ça m’a ap­pris à écou­ter et à re­gar­der, à faire confiance à l’autre et à me faire confiance à moi aus­si. Rien n’est ja­mais dû avec les ani­maux, et ça aide énor­mé­ment dans les rap­ports hu­mains. Le ci­né­ma va de pair avec une cer­taine no­to­rié­té, on a no­tam­ment beau­coup mé­dia­ti­sé votre couple avec Ju­lien Do­ré. Comment vi­vez-vous ce­la ? Je suis tou­jours sur­prise quand on me re­con­naît dans la rue. C’est à la fois un peu ef­frayant mais ça me fait très plai­sir. En ce qui concerne ma vie pri­vée, je n’ai pas grand-chose à ca­cher. Quand je suis très amou­reuse, j’ai en­vie de le crier sur tous les toits et quand c’est fi­ni, je le dis aus­si. Bien sûr, on donne ce qu’on a en­vie de don­ner mais en ce qui concerne l’amour, si je vis quelque chose qui est en train de chan­ger ma vie, je ne vois pas pour­quoi je n’en par­le­rais pas. De la même ma­nière que si je vais aux ob­sèques de Jean Ro­che­fort et que ça me bou­le­verse, je le dis aus­si. Ce­la dit, je n’ai ja­mais été traquée par les pa­pa­raz­zis, je suis as­sez pro­té­gée, ça ne m’em­pêche pas de faire mon tra­vail. Le risque que mes pro­pos soient dé­for­més existe en re­vanche, et ce­la peut être bles­sant, mais je ne vais pas ne plus rien dire pour au­tant et res­ter ca­chée. Les ré­seaux so­ciaux sont un bon moyen de com­mu­ni­quer avec votre pu­blic, et aus­si de don­ner votre avis sur cer­tains su­jets comme vous l’avez fait sur Har­vey Wein­stein ou la Une des In­rocks avec Ber­trand Can­tat. C’est im­por­tant pour vous de mon­trer votre en­ga­ge­ment ? Je suis une fille de ter­rain. Je n’éla­bore pas de grandes théo­ries, je parle de ce que je vois au­tour de moi et de ce que je connais. Je ne vais pas me pro­non­cer sur des su­jets que je ne maî­trise pas ou alors je vais dire des ba­na­li­tés. Si je m’en­gage, c’est parce que je sais de quoi je parle. Donc oui, je sais que beau­coup de femmes se taisent, et je suis heu­reuse que les ac­trices aient trou­vé l’éner­gie de par­ler et de dé­non­cer l’abus de pou­voir. Mettre en Une Ber­trand Can­tat, ça m’a bles­sée per­son­nel­le­ment, sans que j’ar­rive à l’ex­pli­quer plus que ça. Le pro­blème d’une per­son­na­li­té pu­blique, c’est que sa pa­role de­vient pro­phé­tique. On est éri­gé en porte-pa­role d’un su­jet alors qu’en réa­li­té, au­jourd’hui, tout le monde a la pa­role via les ré­seaux so­ciaux. Je com­prends qu’un au­teur ou un ci­néaste soit in­fluent, parce que ce sont des vi­sion­naires qui donnent un point de vue sur la so­cié­té. Mon rôle à moi, c’est d’écou­ter tout ce­la et de le re­trans­crire de la ma­nière la plus juste dans mon tra­vail. Pour le reste, je suis juste une fille qui dit ce qu’elle pense. 0

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