Mo­der­ni­tés plu­rielles de 1905 à 1970

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Musée na­tio­nal d’art mo­derne / 23 oc­tobre 2013 - 26 jan­vier 2014

Beau­coup de mu­sées, no­tam­ment dans les pays an­glo-saxons où les études post­co­lo­niales pro­li­fèrent, rê­ve­raient d’un tel ac­cro­chage, ou­vert à tous les pays du monde, de leurs col­lec­tions. Ce der­nier, réa­li­sé sous la di­rec­tion de Ca­the­rine Grenier, re­pose sur l’ex­cep­tion­nelle ri­chesse de la col­lec­tion du Centre Pom­pi­dou pour la pé­riode mo­derne. De ce patrimoine, on connais­sait les fi­gures ma­jeures ; on igno­rait la di­ver­si­té et l’am­pleur de sa par­tie im­mer­gée, consti­tuée d’oeuvres ra­re­ment ou ja­mais mon­trées au nom d’une concep­tion de la mo­der­ni­té oc­ci­den­ta­lo-cen­trée ju­gée au­jourd’hui ob­so­lète et par­tiale. La­mon­dia­li­sa­tion ar­tis­tique ne date pour­tant pas d’hier. Les mou­ve­ments d’avant-garde eu­ro­péens – ex­pres­sion­nisme, fu­tu­risme, cu­bisme, construc­ti­visme, da­daïsme, abs­trac­tion, sur­réa­lisme – ont eu un im­pact im­por­tant sur les ar­tistes d’autres cultures ou ap­par­te­nant à d’autres cou­rants. Des in­for­ma­tions ont cir­cu­lé à la fa­veur des mi­gra­tions liées aux contextes so­ciaux-po­li­tiques et grâce aux in­nom­brables re­vues créées dans le monde en­tier. C’est cette his­toire élar­gie, in­té­grant les pro­po­si­tions ar­tis­tiques dé­ve­lop­pées en marge des mou­ve­ments consa­crés et long­temps sous-es­ti­mées, que le nouvel ac­cro­chage du musée ra­conte à tra­vers un mil­lier d’oeuvres de 400 ar­tistes is­sus de 47 pays dif­fé­rents. Le par­cours chro­no­lo­gique, d’une bonne qua­ran­taine de salles, com­mence avec une pein­ture mo­nu­men­tale d’Amé­dée Ozenfant, aux formes épu­rées, qui tra­duit les es- poirs d’une hu­ma­ni­té ré­con­ci­liée après le choc de la Grande Guerre. L’oeuvre, qui n’avait ja­mais quit­té les ré­serves du musée, est un don, comme beau­coup de pièces réunies ici ; elle avoi­sine un mur ta­pis­sé de cou­ver­tures de re­vues et fait face à une re­pré­sen­ta­tion hal­lu­ci­née et pro­phé­tique de l’ave­nir, peinte en 1935 par l’Es­pa­gnol Is­mael de la Ser­na. Dans leur en­vi­ron­ne­ment se dressent trois sculp­tures : un bronze de l’Argentine Ali­cia Pe­nal­ba, sou­li­gnant la forte par­ti­ci­pa­tion des femmes à l’ex­po­si­tion, une sculp­ture du Cu­bain Agustín Cár­de­nas, ren­voyant à la pré­sence im­por­tante des étran­gers ins­tal­lés alors en France, et un to­tem en bois du Ca­me­roun, em­blé­ma­tique de la re­la­tion entre mo­der­ni­té et arts afri­cains. Dès les salles sui­vantes, l’ac­cro­chage se densifie – pour le meilleur et pour le pire – à l’exemple des pré­sen­ta­tions de l’époque. On se ré­gale de la concen­tra­tion des oeuvres fauves au­tour de So­nia De­lau­nay (bien re­pré­sen­tée dans l’en­semble), de Kan­dins­ky, de Ma­tisse, de Jaw­lens­ky. On ad­mire l’accumulation d’ob­jets illus­trant l’al­ma­nach du Blaue Rei­ter, où se mêlent gra­vure po­pu­laire, masque chi­nois, sta­tuette go­thique et des­sin d’en­fant. On vibre aux har­mo­nies des fu­tu­ristes et de ceux qui adhèrent à leurs rythmes, en Rus­sie no­tam­ment. On s’at­tarde éga­le­ment dans les salles en hom­mage à Lei­ris, émi­nent « pas­seur » de la pen­sée mo­derne dont le re­gard sans fron­tière a ir­ri­gué la créa­tion et au­tour du­quel sont ras­sem­blés de nom­breux ar­tistes par­ta­geant son in­té­rêt pour la fi­gure et les arts ex­tra­oc­ci­den­taux, de Klee, Miró, Mas­son, Ba­con, Pi­cas­so ou Lé­ger à des qua­si-in­con­nus comme Su­zanne Ro­ger et Ja­vier Vi­lató. Plus loin, on dé­couvre en­core avec plai­sir la pein­ture des te­nants du mou­ve­ment bré­si­lien de l’an­thro­po­pha­gie qui, telle l’éton­nante Tar­si­la do Ama­ral, ré­agit aux avant-gardes en re­ven­di­quant un lan­gage plas­tique an­cré dans la culture amé­rin­dienne ; ici comme ailleurs, l’ac­cro­chage bé­né­fi­cie des achats que l’État, à tra­vers les deux ins­ti­tu­tions à l’ori­gine de la col­lec­tion du Centre Pom­pi­dou (le Musée des ar­tistes vi­vants et le Musée des écoles étran­gères), a fait aux peintres et sculp­teurs ré­si­dant, en per­ma­nence ou de fa­çon tem­po­raire, à Pa­ris. Pas­sés les es­paces dé­diés à l’architecture, la dé­mons­tra­tion fai­blit. Sans doute se lasse-t-on de sa den­si­té et de l’abon­dance d’oeuvres de se­conde ca­té­go­rie. Certes, d’heu­reuses sur­prises sont en­core pos­sibles, en par­ti­cu­lier dans la sec­tion du réa­lisme ma­gique (l’Ita­lien Fe­lice Ca­so­ra­ti, le Russe Ivan Ba­bij) ou celle du réa­lisme so­cial (le Po­lo­nais Ta­dé Ma­kows­ki) ou même dans celle des Abs­trac­tions (le Tchèque Gyu­la Ko­sice, le Ja­po­nais Ku­mi Su­gaï). Tou­te­fois, en maints en­droits (de­vant un mur de Fou­ji­ta ou d’oeuvres de la se­conde École de Pa­ris) af­fleure le sen­ti­ment de se trou­ver dans un musée de pro­vince. Sous pré­texte d’ou­ver­ture à toutes les scènes, des ex­pres­sions molles, des er­satz de Pi­cas­so, des dé­mar­quages de Ni­co­las de Staël ou d’Al­fred Manessier alour­dissent les ci­maises, en­combrent le re­gard. À l’ex­cep­tion d’une pièce d’Ilya Ka­ba­kov, les pro­po­si­tions illus­trant l’art concep­tuel, souvent pos­té­rieures au cadre tem­po­rel dé­fi­ni par l’ex­po­si­tion, frisent l’in­si­gni­fiance. Il semble qu’entre mettre les ré­serves sens des­sus des­sous et vi­der les fonds de ti­roirs, les res­pon­sables de Mo­der­ni­tés plu­rielles aient par­fois eu du mal à se po­si­tion­ner. Mais comme le dit el­le­même Ca­the­rine Grenier, cette re­lec­ture de l’his­toire de l’art n’a pas la pré­ten­tion de de­ve­nir ca­no­nique ; il s’agit d’une pre­mière ébauche ; de nou­velles phi­lo­so­phies de pré­sen­ta­tion et de dé­ve­lop­pe­ment des col­lec­tions de­vraient lui suc­cé­der dans le cadre d’une concep­tion plus contem­po­raine, moins fi­gée du musée, ap­pe­lé à se trans­for­mer dé­sor­mais en « chan­tier col­lec­tif ». Car un tel pro­jet, à l’évi­dence, ne de­vrait pas connaître de marche ar­rière ; il s’ins­crit dans les dé­buts d’une ré­flexion ébau­chée bien avant lui par les ar­tistes contem­po­rains qui ont re­mis en cause dogmes et in­ter­dits, et mon­tré la voie d’une autre hié­rar­chie des va­leurs, d’une autre géo­gra­phie. Con­trai­re­ment à Di­dier Ot­tin­ger qui n’a re­te­nu pour son ex­po­si­tion le Sur­réa­lisme et l’ob­jet qu’un nombre d’oeuvres triées sur le vo­let, cet ac­cro­chage fait le choix de la com­plexi­té, du trop-plein, de l’en­gor­ge­ment. Deux éclai­rages, deux formes d’en­ga­ge­ment qui se com­plètent et en­ri­chissent la connais­sance de l’art. Au sixième étage, on af­fine et l’on glo­ri­fie un cha­pitre in­con­tour­nable de la créa­tion

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