Thier­ry Fon­taine

Art Press - - EXPOSITIONS - Claire Mar­gat

Ga­le­rie Les Filles du Cal­vaire / 31 oc­tobre - 30 no­vembre 2013

Les voyages offrent aux ar­tistes un mode de dé­ra­ci­ne­ment ra­di­cal. Ori­gi­naire de La Réu­nion, Thier­ry Fon­taine a étu­dié l’art à Stras­bourg, ré­si­dé à la Vil­la Mé­di­cis à Rome, en Nou­velle-Ca­lé­do­nie, Aus­tra­lie, Afrique du Sud, Suède, et ex­pose à Pa­ris. L’im­pos­si­bi­li­té d’un par­tage d’exo­tismes pro­ve­nant de ce de­gré zé­ro de toute forme cultu­relle ori­gi­naire que l’on nomme ac­cul­tu­ra­tion s’ex­prime chez lui par un re­tour à la vie nue, aux corps, aux élé­ments na­tu­rels : terre, eau, feu… Les images qu’il fa­brique ont quelque chose d’abrupt. Chaque homme est une île, où un lec­teur (ou est-ce l’au­teur ?) lit un livre por­tant ce titre, peut ser­vir de mo­dèle : toutes ces pho­to­gra­phies ap­pellent une lé­gende qui nous les dé­signe. Ce sont les pièces d’un puzzle où tout rap­port à un monde éta­bli vient se dé­faire. Elles as­so­cient souvent le fan­tasme de l’île dé­serte, rêve d’une li­ber­té ab­so­lue, au vide, lieu du sans lien, et à l’an­goisse d’un nau­fra­gé iso­lé du monde. L’île est le sym­bole d’un soi qui met l’autre à part en le si­tuant dans un ailleurs loin­tain et in­ac­ces­sible. La plu­part des images tuent l’ima­gi­naire en vé­hi­cu­lant des cli­chés qui re­couvrent le réel d’une peau es­thé­ti­sante. Thier­ry Fon­taine joue à l’in­verse de l’ir­réa­lisme pour sai­sir le réel dans ce qu’il a d’im­pos­sible, de per­tur­bant. Des dé­chets re­po­sant sur un sol sous-ma­rin de­viennent un Tré­sor, un sque­lette do­ré en pleine na­ture in­vite à une mé­di­ta­tion se­reine. Le prin­cipe de contra­dic­tion ex­plose dans des images pa­ra­doxales : am­poules élec­triques en feu, vitre dont le verre est trans­per­cé de clous. Le schéma di­rec­teur que suivent ces images nous échappe. Ce qui frappe, c’est l’ab­sence de visage hu­main. Ses au­to­por­traits le mon­traient le visage mas­qué de boue, d’herbe, ou re­cou­vert de bou­teilles en plas­tique. « Dès qu’on montre un visage, dit-il, le re­gard s’ar­rête. » On perd le sens glo­bal de l’image. Un être hu­main n’est pas avant tout un visage qui nous fait face, con­trai­re­ment à ce que dit la doxa éthique contem­po­raine. C’est un corps, une main sa­vante, des fa­çons de faire di­verses. Mais les ac­ti­vi­tés tra­di­tion nelles, sup­ports des sa­voirs in­di­gènes, sont ré­duites par le tou­risme de masse à des fa­briques de co­li­fi­chets. Fon­taine s’amuse à mon­trer un in­di­gène pei­gnant des noix de co­co pour imi­ter des bal­lons de football ou fa­bri­quant de pe­tites tours Eif­fel en co­quillages. Pris par son ac­ti­vi­té, le fa­bri­cant ne fait pas l’ob­jet d’un portrait, son visage se dé­robe dans l’ano­ny­mat. Nous sommes confron­tés à ce que pro­duit la mon­dia­li­sa­tion : la part de l’autre, exi­gence éthi­co-po­li­tique fon­da­men­tale, est ré­duite à néant avec la fin de toute ac­ti­vi­té pro­duc­trice don­neuse de sens. L’autre sans visage n’est pas un vis-à-vis qui nous fait face, il ne com­mu­nique rien à per­sonne et de­vient un ob­jet insolite dans notre per­cep­tion du réel. Tra­vel ra­di­cal­ly uproots. Born in Réu­nion, Thier­ry Fon­taine stu­died art in Stras­bourg and has been in re­si­dence at the Vil­la Me­di­ci in Rome, in Nou­velle-Ca­lé­do­nie, Aus­tra­lia, South Afri­ca and Swe­den, and ex­hi­bi­ted in Pa­ris. In his work the im­pos­si­bi­li­ty of “sha­red exo­ti­cisms” due to this de­gree ze­ro of ori­gi­na­ry cul­tu­ral form which we call ac­cul­tu­ra­tion is ex­pres­sed by a re­turn to na­ked life, to bo­dies, to the na­tu­ral ele­ments earth, wa­ter and fire. There is so­me­thing abrupt about the images he makes. Eve­ry man is an is­land, where a rea­der (the au­thor, per­haps?) reads a book bea­ring that title, can serve as the mo­del. All these pho­to­graphs are de­si­gna­ted by a cap­tion. They are the pieces in a puzzle where re­la­tions to an es­ta­bli­shed world come uns­tuck. They of­ten com­bine the fan­ta­sy of a de­sert is­land, the dream of an ab­so­lute free­dom, with emp­ti­ness, un­con­nec­ted places, and the an­xie­ty of being ma­roo­ned from the world. The is­land is the sym­bol of a self which lo­cates the other in a dis­tant, in­ac­ces­sible place. Most of the images kill the ima­gi­na­ry by conveying cli­chés which co­ver the real with an aees­the­ti­ci­zing skin. Fon­taine plays the op­po­site of un­rea­lism and cap­tures the real in its im­pos­sible, dis­tur­bing side. Waste res­ting on the sea floor be­comes a trea­sure, a gol­den ske­le­ton in the middle of the coun­try­side ins­pires a se­rene me­di­ta­tion. The prin­ciple of contra­dic­tion ex­plodes in pa­ra­doxi­cal images: elec­tric light bulbs on fire, a pane of glass with nails dri­ven th­rough it. The gui­ding idea be­hind these images es­capes us. The stri­king thing is the ab­sence of hu­man faces. In his self-por­traits the artist’s face is mas­ked with mud and grass or co­ve­red with plas­tic bot­tles. “If you show a face, the gaze stops,” he says. You lose the glo­bal sense of the image. Contra­ry to the contem­po­ra­ry ethi­cal doxa, a hu­man being is not es­sen­tial­ly a per­son fa­cing us. It is a bo­dy, a skilled hand, dif­ferent ways of doing things. But mass tou­rism re­duces tra­di­tio­nal ac­ti­vi­ties, the ve­hicles of na­tive know­ledge, to the ma­nu­fac­ture of trin­kets. Fon­taine amu­sed­ly shows us a na­tive pain­ting co­co­nuts to look like foot­balls or ma­king mini-Eif­fel To­wers out of shells. Bu­sy with his work, the ma­ker is not the sub­ject of a portrait, his face is hid­den. We are confron­ted with the pro­ducts of glo­ba­li­za­tion: the place of the other, that fun­da­men­tal ethi­cal and po­li­ti­cal re­qui­re­ment, is re­du­ced to no­thin­gness with the end of all mea­ning­ful pro­duc­tive ac­ti­vi­ty. The fa­ce­less other is not so­meone fa­cing us. He com­mu­ni­cates no­thing to anyone and be­comes me­re­ly a strange ob­ject in our per­cep­tion of the real.

Trans­la­tion, C. Pen­war­den

En haut / above: « L’île sau­vée ». 2001. Ci­ba­chrome. 126 x 166 cm. Ci-contre / op­po­site: « Le Fa­bri­cant de rêve ». 2008. Ti­rage Lamb­da. 136 x 181 cm

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