HEN­RY JAMES contre la tra­di­tion

Art Press - - LIVRES -

La Coupe d’or Seuil

On lit la phrase une pre­mière fois, on la re­lit pour être cer­tain de ne pas rê­ver. En no­vembre 1903, Hen­ry James écrit à pro­pos de son ro­man la Coupe d’or : « C’est une sonde plon­gée jus­qu’à la base réelle du su­jet, un vé­ri­table ex­ploit tech­no­lo­gique. » Une sonde ? Un ex­ploit tech­no­lo­gique ? Qui parle ? James ? Im­pos­sible. On connaît son goût du mys­tère, de l’énigme, des pa­piers ca­chés, des prin­cesses et autres comtes passant de Bos­ton à Pa­ris, de Ve­nise à Londres ; une oeuvre sur l’en­fer­me­ment, mu­nie d’épais ri­deaux de ve­lours pour recouvrir d’in­fa­ti­gables secrets. Pour­tant, James passe à l’of­fen­sive ; il sonde, il an­ti­cipe la mo­der­ni­té, il creuse ailleurs pour te­nir son ex­ploit. Chan­ge­ment de pers­pec­tives. Vic­toire de The Gol­den Bowl sur l’ob­ses­sion nu­mé­rique ac­tuelle ! Cet ex­ploit tech­no­lo­gique trouve son ori­gine dans la lit­té­ra­ture : une ré­vé­la­tion de 1903 vé­ri­fiée plus d’un siècle après. James a de l’hu­mour, ça ne fait au­cun doute.

DIS­SEC­TION

La Coupe d’or est un ro­man écra­sant, comme les prin­ci­paux livres de ce­lui qui naît à New York en 1843 et meurt à Londres en 1916. Ro­man am­bi­tieux, touf­fu (660 pages), tor­tueux, d’une grande maî­trise dans sa com­po­si­tion et d’un lan­gage qui perd le lec­teur. Il existe des écri­vains avec qui l’on ac­cepte de tout perdre. James est de ce cô­té-ci. C’est un roc qui dé­sta­bi­lise. Quelle est donc la na­ture de l’ex­ploit ? Voi­ci le canevas. Voi­ci le qua­tuor in­fer­nal. Adam Ver­ver, ri­chis­sime col­lec­tion­neur amé­ri­cain, dé­cide d’of­frir en ma­riage le Prince Ame­ri­go à sa fille, Mag­gie Ver­ver. Cette der­nière, ayant peur que son père s’en­lise dans la so­li­tude et un sen­ti­ment d’aban­don, par­vient à le convaincre d’épou­ser Char­lotte Stant, son amie d’en­fance. Mais voi­là ! James ac­cé­lère le tem­po et ac­cable gé­nia­le­ment ses pauvres ma­rion­nettes. Tout prend ra­cine en Ita­lie. Il se trouve qu’Ame­ri­go a eu comme amante Char­lotte Stant dans sa jeu­nesse ro­maine, ce que Mag­gie ignore, bien évi­dem­ment. De Rome à Londres, du pas­sé au pré­sent, le rac­cord se pro­duit et les amants se re­trouvent. Double adul­tère, at­mo­sphère d’in­ceste, ti­roirs à triple fond, illu­sion et men­songe, crasse du confor­misme ma­ri­tal : la coupe est pleine, in­utile de la cou­vrir d’or. Hen­ry James fa­brique une faune bi­zarre et la dis­sèque. Il ana­lyse l’ef­fon­dre­ment d’une tri­bu ci­vi­li­sée, celle de grands bour­geois in­ca­pables de gar­der la bonne dis­tance, ca­pables uni­que­ment de se vau­trer dans la pos­ses­sion et l’anéan­tis­se­ment mé­ti­cu­leux du Temps. Quatre fous courent après eux-mêmes, usant d’une lo­gique in­vrai­sem­blable pour s’en sor­tir. James plonge cette so­cié­té « mer­veilleuse » dans un bain d’acide. In­ca­pables d’élé­gance, quatre per­vers voient leurs ten­ta­tives pé­rir len­te­ment, ma­noeuvres mi­nées en pro­fon­deur par le ve­nin de l’hy­po­cri­sie amou­reuse. Hen­ry James n’est pas un ro­man­cier qui en­ve­loppe le vice ; il le met à nu et le pointe avec science. Face à un­monde pa­thé­tique, face à la du­pe­rie et au gro­tesque, James se pince, rit et ne juge pas. Sous nos yeux, la vé­ri­té de la chair, les voix, les fi­gures pal­pables, les trous noirs et les illu­mi­na­tions que

ABS­TRAC­TION SIN­GU­LIÈRE

Art du portrait, vi­bra­tions, couleurs, in­ten­si­té dans la gra­da­tion et la dé­gra­da­tion (de l’âme), puis­sance du ro­man­cier qui donne nais­sance à une forme in­con­nue jus­qu’ici. Dans la Coupe d’or, les ren­contres, les lieux et les in­dices se mul­ti­plient. Ef­fet de tour­billon qui anéan­tit tout centre. Dans ce livre de la fin, l’écri­vain se dé­tache du ro­ma­nesque pur. Il at­teint un es­pace plus mo­derne, plus frag­men­té. Il n’a peut-être ja­mais été au­tant peintre et mu­si­cien. Il in­vente son abs­trac­tion sin­gu­lière, un mou­ve­ment qui as­so­cie sur une table de dis­sec­tion la pé­riode clas­sique du 18e siècle an­glais et les ré­vo­lu­tions mo­dernes de Joyce ou de Broch. D’où l’étran­ge­té de cet au­teur, d’où l’ap­pa­ri­tion de Fan­ny As­sin­gham, qui tire plus d’une fi­celle dans le ro­man : « Elle por­tait du jaune et du rouge, parce qu’elle es­ti­mait pré­fé­rable, tant qu’on y était, di­sait-elle, d’avoir l’air de la reine de Sa­ba plu­tôt que d’une re­ven­deuse. » Et James, en stra­tège du dé­voi­le­ment, in­carne le portrait, épin­glant ce visage per­du au mi­lieu d’un cercle d’amis aus­si joueurs que fas­ci­nés. Un der­nier trait de crayon noir et voi­ci Fan­ny ré­vé­lée à el­le­même: « Son ca­rac­tère était at­tes­té par la deuxième ex­pres­sion de son visage, qui convain­quait le spec­ta­teur qu’elle avait, des hu­meurs du­monde, une vi­sion ni indolente, ni pas­sive. Elle sa­vou­rait la cha­leu­reuse at­mo­sphère de l’ami­tié, elle en avait be­soin, mais, pour en ju­ger, les yeux de la mé­tro­pole amé­ri­caine per­çaient, en quelque sorte, entre les pau­pières de Jé­ru­sa­lem. Bref, avec sa fausse pa­resse, son faux loi­sir, ses fausses perles, ses fausses palmes, ses fausses cours et ses fausses fon­taines, c’était une per­sonne pour qui la vie était une accumulation de dé­tails, dé­tails qui en au­cun mo­ment ne la cho­quaient ni ne la fa­ti­guaient. » Mi­roi­te­ment du faux pour mieux tou­cher le vrai, du ma­quillage pour at­teindre en­fin l’épi­derme, tel est l’ex­ploit tech­no­lo­gique d’Hen­ry James.

Jean-Phi­lippe Ros­si­gnol

Hen­ry James par John Sin­ger Sargent. 1913

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