PA­SO­LI­NI, LE NERF

Art Press - - LIVRES -

Jor­di Balló (dir.) Pa­so­li­ni Ro­ma Ski­ra-Flam­ma­rion/ La Ci­né­ma­thèque fran­çaise Ema­nuele Tre­vi Quelque chose d’écrit Actes Sud

Belle idée que cette ex­po­si­tion à la Ci­né­ma­thèque fran­çaise sur les rap­ports entre Pa­so­li­ni et Rome. Et belle réus­site, sur­tout si l’on connaît dé­jà un peu le poète, ci­néaste, écri­vain, po­lé­miste ita­lien. Outre la ri­chesse des do­cu­ments pré­sen­tés, une mise en scène in­té­res­sante, va­riant les sup­ports : des ex­traits de films (dont un mon­tré sur le pare-brise d’une Fiat 1000, mo­dèle uti­li­sé à l’époque par Pa­so­li­ni), des en­tre­tiens té­lé­vi­sés, des lettres, des chan­sons de lui in­ter­pré­tées par Laura Betti, l’émou­vante voix du poète li­sant les Cendres de Gram­sci, les trou­blantes pho­to­gra­phies de la fin à sa mai­son-tour de Chia (Pa­so­li­ni nu, sec, au nerf), le fac-si­mi­lé du ma­nus­crit de Pétrole et le livre fi­ni sous verre, dans des ba­rils de… pétrole. Comment trans­po­ser sous forme de livre la va­rié­té des sens sol­li­ci­tés dans l’ex­po­si­tion ? En va­riant le sup­port lui-même. Le ca­ta­logue est une pe­tite mer­veille jouant sur les qua­li­tés de pa­pier – grain, teintes – créant ain­si un code cou­leur se­lon les formes d’in­ter­ven­tions : en­tre­tiens, sou­ve­nirs, textes (ou lettres) de Pa­so­li­ni, pho­to­gra­phies, in­tro­duc­tions de sec­tion… L’en­semble est doux aux doigts et aux yeux ; on prend un vif plai­sir à re­gar­der : les pho­to­gra­phies qui dé­bordent sur la page sui­vante – comme la pen­sée du poète a lit­té­ra­le­ment dé­bor­dé son époque –, ou le théâtre ty­po­gra­phique mis en oeuvre. Et à lire. Quelle in­tel­li­gence ex­plo­sant de toutes parts ! Quelle jus­tesse, quelle gé­né­reuse fé­ro­ci­té cri­tique ! Une vraie fête de l’in­tel­li­gence sen­sible qui pour­rait, si l’on n’y pre­nait garde, vite vi­rer à la nos­tal­gie… Pa­so­li­ni et Rome, c’est l’his­toire pas­sion­nelle, char­nelle, cri­tique et lu­dique entre le poète et la ville qu’il a choi­sie. Il y arrive en jan­vier 1950, avec sa mère, fuyant le père al­coo­lique et di­vers tra­cas de sa vie friou­lane (ex­clu de l’Édu­ca­tion na­tio­nale comme du PCI pour des his­toires de moeurs). Il y de­meu­re­ra, gros­so mo­do, le reste de ses jours, ar­pen­tant la ville la nuit, la tra­ver­sant, tra­vaillant ou vi­vant en pé­ri­phé­rie, tour­nant tou­jours au­tour d’elle. En ef­fet, après avoir quit­té le centre-ville et la « Place des Tor­tues », il vi­vra long­temps dans les bor­gate, ces fau­bourgs ex­trê­me­ment pauvres, quart monde aux portes de la ca­pi­tale. Ré­vé­la­tion bru­tale, sans re­tour ; vo­lup­tueuse com­mo­tion de connais­sance : celle que Pa­so­li­ni a de ces quar­tiers est di­recte, phy­sique. Sor­di­di­té des lieux, beau­té des corps qui s’y trouvent, naï­ve­té ou no­blesse de cer­taines at­ti­tudes. Il en ti­re­ra, entre autres, une cri­tique ra­di­cale du fas­cisme (ces pauvres ont été par­qués là par Mus­so­li­ni et sa clique) et une haine fé­roce de la bour­geoi­sie. En ce qui concerne le fas­cisme, sa haine s’était dé­jà for­mée au contact de son père, mi­li­taire et fas­ci­sant ; de toute fa­çon, le fas­cisme gan­grène la so­cié­té de fond en comble et de di­verses ma­nières (dont l’architecture ; et il est pi­quant de re­mar­quer que Pa­so­li­ni a souvent vé­cu dans des lieux d’architecture fas­ciste, de l’EUR à Sa­bau­dia…). Fas­cisme qui se trans­forme avec le temps, qui se mé­ta­mor­phose en « gé­no­cide cultu­rel » que sont les mass me­dia. Là en­core, la cri­tique de Pa­so­li­ni se fait vi­ru­lente, im­pla­cable. Sys­tème ner­veux contre le Sys­tème. Il va à la té­lé­vi­sion pour la pour­fendre, et ses in­ter­lo­cu­teurs n’ont l’air que de pan­tins mal à l’aise, lourds, en­gon­cés dans leur hy­po­cri­sie et leurs in­té­rêts. Il ne mé­nage rien ni per­sonne, si celles-ci ou celles-là se trouvent à être au rang des en­ne­mis. Et ils sont nom­breux.

ÉROS SO­LAIRE

Pa­so­li­ni tra­vaille toutes les formes. Poète d’abord, mais aus­si ci­néaste, pam­phlé­taire, ro­man­cier… Ses oeuvres re­lèvent au­tant de l’art que de l’at­taque po­li­tique. À preuve : Pa­so­li­ni tra­vaille si­mul­ta­né­ment sur Saló et sur Pétrole, vaste ro­man in­ache­vé, post­hume, qui ne se­ra édi­té que vingt ans après sa mort, et qui pose toutes sortes de pro­blèmes quant à la forme fi­nale qu’il au­rait pu re­vê­tir. C’est no­tam­ment à ce mo­nu­men­tal opus, qui va­rie les formes, les genres (no­tam­ment ceux des per­son­nages…) et a né­ces­si­té une im­por­tante do­cu­men­ta­tion, que s’at­tache Ema­nuele Tre­vi dans Quelque chose d’écrit. L’au­teur ra­conte ses an­nées pas­sées au Fon­do Pa­so­li­ni, à Rome, di­ri­gé d’une main (et voix !) ferme par Laura Betti, ac­trice, chan­teuse, et in­time du poète. Il évoque sur­tout la fo­lie de Betti (comme celle de quelques fans de Pa­so­li­ni…), ses crises, ses ca­prices, ses frasques, ses lu­bies, dont la moindre n’est pas d’in­sul­ter vio­lem­ment tous ceux qui tra­vaillent avec elle. Des in­sultes or­du­rières, jouant souvent sur la ré­ver­si­bi­li­té des genres, fé­mi­ni­sant les hommes (tiens ! comme dans Pétrole !). Des scènes ex­tra­va­gantes, à la hau­teur du per- son­nage hors norme qu’elle était. Avec, comme cou­ron­ne­ment, un cer­tain col­loque en Grèce… Quelques belles pages, aus­si, sur l’as­sas­si­nat de Pa­so­li­ni, la mas­ca­rade qui tint lieu d’en­quête et de pro­cès. Scan­dale ? Bien sûr, et symp­tôme de la so­cié­té ita­lienne (et peut-être d’autres…) : « La force d’une vé­ri­té of­fi­cielle ne consiste ja­mais dans le fait que quel­qu’un y croie » ; pire, elle « sert à tout, sauf à être crue ». La lec­ture des poèmes d’Adulte ? Ja­mais (in­édits en fran­çais), avec ses ful­gu­rances, vient confor­ter cette image de Pa­so­li­ni. Il en res­sort une très vive sti­mu­la­tion, une joie, un nerf, un éros so­laire : « J’aime si fé­ro­ce­ment, si déses­pé­ré­ment la vie, qu’il ne peut rien m’en ve­nir de bien : j’en­tends les don­nées phy­siques de la vie, le so­leil, l’herbe, la jeu­nesse. » Ce vice, « il ne me coûte rien, et il y en a une abon­dance in­fi­nie, sans li­mites : et moi, je dé­vore, je dé­vore… Comment ça fi­ni­ra ? Je n’en sais rien… ».

Oli­vier Re­nault

Pier Pao­lo Pa­so­li­ni (Ph. DR)

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