Phi­lippe Thomas ro­man­cier

Christophe Kihm Phi­lippe Thomas: The Dif­fi­cul­ty of Being “Je”. In­ter­view par Sté­phane War­gnier

Art Press - - LA UNE - Christophe Kihm

À l’oc­ca­sion de la ré­tros­pec­tive qu’il lui consacre jus­qu’au 18 mai 2014, le Mamco de Ge­nève nous a don­né ac­cès à des en­tre­tiens in­édits de Phi­lippe Thomas (1951-1995), qui se­ront ul­té­rieu­re­ment pu­bliés par leurs édi­tions. Nous en avons re­te­nu le dé­but d’un dia­logue en­re­gis­tré le 14 avril 1995, qui se pour­sui­vra sur plu­sieurs séances. Il y re­vient sur les pro­blèmes de la si­gna­ture et de l’au­to­ri­té, que l’on peut sai­sir se­lon une pers­pec­tive plus lit­té­raire que plas­ti­cienne, comme se pro­pose de le faire Christophe Kihm ci-des­sous. Thomas ne si­gnait pas ses oeuvres, mais de­man­dait aux col­lec­tion­neurs de les si­gner de leur nom au mo­ment où ils s’en por­taient ac­qué­reurs.

L’écri­ture est im­pli­quée de deux ma­nières com­plé­men­taires dans le tra­vail de Phi­lippe Thomas, à la fois comme moyen de­puis le­quel il se pense et prend forme, et comme re­lais avec le­quel il s’étend et se pour­suit. Les édi­tions du Mamco ont dé­jà consa­cré deux recueils de textes, de na­ture dif­fé­rente, à ce tra­vail : le pre­mier, pu­blié en 1999, Sur un lieu com­mun et autres textes (1), réunit les prin­ci­paux écrits qui le ja­lonnent – lettres, ma­nus­crits, ma­ni­festes, ré­cits, de­puis le Ma­nus­crit trou­vé de 1981, jus­qu’à Fic­tion­na­lisme, l’agence rea­dy­mades be­long to eve­ryone® ou Feux pâles ; le se­cond est un nu­mé­ro de la re­vue Re­tour d’y voir (2) consti­tué ma­jo­ri­tai­re­ment d’ana­lyses de cri­tiques et d’his­to­riens de l’art, aug­men­tées de nom­breux té­moi­gnages. C’est éga­le­ment à la croi­sée de ces pro­duc­tions théo­riques, épistolaires, nar­ra­tives et cri­tiques, que l’oeuvre de Phi­lippe Thomas des­sine ses contours et brouille les pistes de la si­gna­ture et de l’au­to­ri­té, de­puis les ruses et les stra­ta­gèmes que per­met l’écri­ture, qu’elle soit hé­té­ro­nyme, ano­nyme ou dé­lé­guée. On le sait, Phi­lippe Thomas n’au­ra eu de cesse de s’en­tou­rer de com­plices ( col­lec­tion­neurs et amis, ga­le­ristes, cri­tiques, conser­va­teurs de mu­sées et com­mis­saires d’ex­po­si­tions), écri­vants, si­gna­taires et té­moins, qui ac­ce­ptèrent de jouer le jeu de la dé­cons­truc­tion de l’oeuvre et de la dis­pa­ri­tion de la fi­gure de l’ar­tiste, en par­tie par la re­mise en ques­tion, en dif­fé­rents points, des pro­prié­tés ma­té­rielle et in­tel­lec­tuelle. Ce jeu où l’au­to­ri­té se perd et où s’ef­face la si­gna­ture, Phi­lippe Thomas en au­ra par ailleurs scru­pu­leu­se­ment éla­bo­ré les règles, et les dif­fé­rents textes qu’il a écrits ou ini­tiés peuvent, dès lors, se com­prendre comme les bornes qui en fixent le cadre. Pour des rai-

sons avant tout théo­riques, il s’est agi d’une fic­tion. Dans le Ma­nus­crit trou­vé (1981) est ain­si pro­po­sé le concept de « pré­sen­ta­tion (3) », qui dé­signe un acte lo­cu­toire pro­duit par l’in­ter­mé­diaire d’un ob­jet (qui pour­ra bien être une pho­to­gra­phie [Fic­tion­na­lisme], une agence [rea­dy­mades be­long to eve­ryone®] ou une ex­po­si­tion [Feux pâles]). Po­ser un « cadre de dis­cours », tel est donc ce que per­mettent et construisent les pro­po­si­tions ar­tis­tiques de Phi­lippe Thomas, se­lon des mo­da­li­tés que l’on qua­li­fie­ra de « fic­tives », en ac­cor­dant à ce terme une por­tée stra­té­gique : par les moyens de faux­sem­blants et de si­mu­lacres, par le re­cours à la fein­tise, en créant des si­tua­tions en « porte-à-faux »… Car Phi­lippe Thomas au­ra été à la fois l’ar­gu­ment pri­vi­lé­gié de cette fic­tion et le nar­ra­teur de ses dif­fé­rents évé­ne­ments, en outre dans ces en­tre­tiens au sein des­quels re­vient avec in­sis­tance la ques­tion lit­té­raire. Fervent lec­teur de la lo­gique de Frege et de la phi­lo­so­phie de Witt­gen­stein, de la poé­sie de Mal­lar­mé, des nou­velles de Borges et des ré­cits et essais de Mau­rice Blan­chot, le cadre fic­tif au sein du­quel il fai­sait avan­cer son tra­vail s’est, au fil du temps, construit comme une suite d’évé­ne­ments que seul un ro­man puisse fi­na­le­ment res­ti­tuer. À l’ho­ri­zon de cette oeuvre s’est donc af­fir­mé un étrange pro­jet lit­té­raire, consis­tant à jouer une his­toire, avec les moyens de l’art, et à la me­ner en fai­sant coïn­ci­der faits et fic­tions. Cette his­toire s’écrit au­jourd’hui en­core, car tout pro­lon­ge­ment de l’oeuvre (en pre­mier lieu dans son ex­po­si­tion et sa critique) en aug­mente les évé­ne­ments. Là est la force de ce pro­jet. Comme le sou­ligne en­core avec clair­voyance Phi­lippe Thomas dans l’en­tre­tien qui suit, l’af­fir­ma­tion « je est un autre » ne dit rien de l’exis­tence de cet autre en moi. Mais une hy­po­thèse per­met de ré­pondre à cette exi­gence de l’ar­tiste, sans la ré­duire aux brouillages iden­ti­taires ou­verts par les jeux de l’au­to­ri­té et de la si­gna­ture. Pour Phi­lippe Thomas, « je » se­rait alors un écri­vain qui creuse son oeuvre ro­ma­nesque de­puis l’iti­né­raire d’un ar­tiste, dont il met en scène la dis­pa­ri­tion, scru­tant de nou­velles di­men­sions pra­tiques et théo­riques pour la fic­tion, dans ses ef­fets réels. Consi­dé­rer cette oeuvre à la lu­mière de ce de­ve­nir lit­té­raire, jusque dans le livre absent qui la ca­rac­té­rise, fait ap­pa­raître Phi­lippe Thomas en écri­vain de l’in­achè­ve­ment et de l’im­ma­tu­ri­té, aux cô­tés de Wi­told Gom­bro­wicz, de Ro­bert Mu­sil ou de Franz Kaf­ka.

(1) En coll. avec les Presses uni­ver­si­taires de Rennes. (2) Re­tour d’y voir, n°5, « Re­trait de l’ar­tiste en Phi­lippe Thomas », éd. du Mamco, 2012. (3) Le texte porte le titre de « Ques­tion de pré­sen­ta­tion ».

Phi­lippe Thomas J’avais une idée qui est de com­men­cer par le cadre de cet en­tre­tien qui exige que je parle en mon nom. Cette pos­si­bi­li­té de dire je existe-t-elle ? Pour­quoi estce que je veux tenir cette po­si­tion ? Par rap­port à tout ce que j’ai or­ga­ni­sé, quelle rup­ture ce­la pro­duit-il ? Avec en fi­li­grane cette idée : est-ce que tout ce­la n’est pas un leurre, c’est-à-dire une fausse ques­tion – ce qui est pos­sible –, même dé­non­cée par mon tra­vail.

Sté­phane War­gnier Bi­zar­re­ment, tu penses en termes de ques­tions, de doutes, alors que j’avais ré­flé­chi à une so­lu­tion. Je me de­man­dais dans quelle me­sure la pa­role ne pour­rait pas être prise par l’ar­tiste, qui in­dé­nia­ble­ment est une per­sonne qui existe – ou peut-être un per­son­nage pour res­ter dans ton vo­ca­bu­laire –, mais qui existe aus­si au­jourd’hui à tra­vers les ex­po­si­tions, les ca­ta­logues, sa par­ti­ci­pa­tion à des col­loques.

Je di­rais le contraire. L’ar­tiste n’existe pas dans les traces qu’il a lais­sées et qui au­then­ti­fient son exis­tence en tant qu’ar­tiste. Il n’y a pas de pièces de Phi­lippe Thomas. On peut cher­cher par­tout, on n’en trou­ve­ra pas. On est dans ce cas de fi­gure pa­ra­doxal dé­jà ima­gi­né par Hen­ry James (1) dans ses Car­nets quand il dit : « Ne pour­rai­ton rien faire de cette idée d’un ar­tiste qui au­rait une no­to­rié­té, mais qui est faite par ceux-là mêmes qui ignorent la rai­son de cette no­to­rié­té. » Par exemple, mon bou­lot n’est fait que dans la me­sure où il est en­dos­sé par quel­qu’un d’autre, sauf dans le cas de l’agence (2) qui agit comme une per­sonne mo­rale. Si la mo­der­ni­té nous a ap­pris à tenir compte des traces beau­coup plus que du dis­cours ou du si­gni­fié, nous sommes bien obli­gés d’ad­mettre que, se­lon cette lo­gique, il n’y a pas d’exis­tence de l’ar­tiste Phi­lippe Thomas. Mais ce que j’aime dans ce que tu dis, c’est le fait d’ins­tal­ler une dis­tance entre ce­lui que tu ap­pel­le­rais l’in­di­vi­du Phi­lippe Thomas, c’est-à-dire le Phi­lippe Thomas du point de vue de l’ad­mi­nis­tra­tion, et le Phi­lippe Thomas ar­tiste. Ce­la me fait pen­ser à la dis­tinc­tion prag­ma­tique entre le lo­cu­teur et le je – qui peut être un nar­ra­teur fic­tif –, au­tre­ment dit le je pro­duit par un jeu d’écri­ture et le je em­pi­rique, qui est moi au mo­ment où nous nous par­lons.

Le pa­ra­doxe est que, fi­na­le­ment, dans ce que ton tra­vail a construit, il y a beau­coup de traces de Phi­lippe Thomas, pas des traces de l’ar­tiste, mais de nom­breuses traces de Phi­lippe Thomas. Il est sou­vent ci­té.

C’est surtout vrai pour la pre­mière pé­riode, c’est-à-dire au mo­ment de Fic­tion­na­lisme (3). Ça l’est beau­coup moins pen­dant la pé­riode de fonc­tion­ne­ment de l’agence.

J’ai l’im­pres­sion qu’il y a eu comme un contre­sens à ce su­jet – peut-être à cause du terme « fic­tion­na­lisme » – qui était de croire que le Phi­lippe Thomas de l’état ci­vil avait in­ven­té un per­son­nage, alors qu’en fait tout le tra­vail du Phi­lippe Thomas de l’état ci­vil, ton tra­vail, a plu­tôt consis­té à in­ven­ter non pas un per­son­nage, mais toi-même.

Ou à im­po­ser une autre grille de lec­ture, c’est-à-dire à faire sen­tir qu’on n’a pas une place, un rôle qui soit dé­fi­ni­ti­ve­ment fixé et que, se­lon les cir­cons­tances, ils peuvent prendre des di­rec­tions dif­fé­rentes. C’est ce qu’il faut com­prendre je pense, et non le fait que j’au­rais in­ven­té un per­son­nage. Les gens se trompent sur cette idée, prin­ci­pa­le­ment parce qu’ils sont in­ca­pables de voir de l’autre dans le même. Tu di­sais que j’avais beau­coup in­sis­té sur Phi­lippe Thomas dans la pre­mière par­tie de mon tra­vail. Ce qui m’im­porte, c’est que l’on en par­lait comme d’un ré­fé­rent. Un texte était si­gné, par exemple, par Mi­chel Tour­ne­reau, qui par­lait de quel - qu’un por­tant le nom de Phi­lippe Thomas, qui pou­vait me res­sem­bler, mais qui n’était là que comme ré­fé­rent. C’est là tout le pa­ra­doxe, ou di­sons le pri­vi­lège de la fic­tion. C’est de faire comme s’il y avait un ré­fé­rent au texte. Phi­lippe Thomas, dans le texte de Mi­chel Tour­ne­reau, prend le risque, ou plu­tôt est pris par le risque d’être sans ré­fé­rent. Dans le cas de Su­jet à dis­cré­tion (4), cette oeuvre ne peut exis­ter que s’il y a un troi­sième si­gna­taire, en­fin, je veux dire un deuxième si­gna­taire. C’est- à- dire que sur les trois pho­to­gra­phies de la mer, une est vierge, elle est là pour ce qu’elle montre : la mer ; la se­conde pro­pose une autre grille de lec­ture, mais fait in­ter­ve­nir de l’autre dans le même, en ap­po­sant sim­ple­ment la si­gna­ture « Phi­lippe Thomas, Au­to­por­trait (vue de l’es­prit) ». La pre­mière et la deuxième pho­to­gra­phies sont iden­tiques avec une am­phi­bo­lo­gie, une am­bi­guï­té ; c’est une « vue de l’es­prit » au sens lit­té­ral, c’est-à-dire que, comme au ci­né­ma, la ca­mé­ra est sub­jec­tive. On pro­pose de lire sur cette pho­to un re­gard qui se por­te­rait sur la mer et c’est à ce re­gard que l’on donne un nom, Phi­lippe Thomas. Cette vue de l’es­prit, ce re­gard sont fic­tifs. Se­lon une cer­taine lo­gique, on ne peut que l’ad­mettre, il n’est ni vrai, ni faux, et c’est dans ce sens-là qu’on peut aus­si prendre l’ex­pres­sion « vue de l’es­prit ».

Au sens ima­gi­naire ?

Ima­gi­naire, oui. Quant à la troi­sième pho­to, elle est ou­verte à ce que j’ap­pelle une tran­sac­tion avec un col­lec­tion­neur qui vou­drait ac­qué­rir cette oeuvre, et à qui je de­mande de pro­duire lui-même ce re­gard qui por­te­ra un nom, le sien. Ain­si, on pren­dra tou­jours cette « vue de l’es­prit » pour son au­to­por­trait. Voi­là, le cadre gé­né­ral est po­sé. Ce qu’il

est im­por­tant de sa­voir, c’est que cette oeuvre ne peut ja­mais être pro­duite ou réa­li­sée sans qu’il y ait quel­qu’un pour dire : je signe. Ma si­gna­ture ne suf­fit pas, elle dé­pend de la si­gna­ture du col­lec­tion­neur.

DOUBLE SENS

Ne pou­vons- nous pas re­gar­der cette oeuvre – qui est consti­tu­tive – comme une mé­ta­phore du fait que ton tra­vail, qui semble te faire dis­pa­raître, a, en réa­li­té, pa­ra­doxa­le­ment de­man­dé sans cesse aux autres de prou­ver que tu existes. Oui, d’une cer­taine fa­çon. Mais il me fait exis­ter à un cer­tain ni­veau, ce­lui de la fic­tion. Mon tout pre­mier tra­vail, avant même Su­jet à dis­cré­tion (5), était une lettre, une ré­ponse à une in­vi­ta­tion pour une ex­po­si­tion qui s’ap­pe­lait Pré­sence dis­crète (6), et cette ré­ponse consis­tait à dire : « de pré­sence dis­crète, je n’en vois pas de pos­sible » ; et je di­sais : « Je vous de­mande de sous­si­gner ma lettre. » […]

Un des pre­miers textes s’ap­pelle Phi­lippe Thomas dé­cline son identité (7).

Avec tou­jours la pos­si­bi­li­té de double sens…

L’agence Rea­dy­mades be­long to eve­ryone® a été un moyen gé­nial que tu as in­ven­té pour respecter les prin­cipes sur les­quels ta pen­sée re­po­sait, et qui est ta phi­lo­so­phie, mais d’une cer­taine fa­çon, elle a été l’arbre qui mas­quait la fo­rêt.

Le des­tin de cette agence est très bi­zarre pour plu­sieurs rai­sons. La pre­mière est que lorsque je l’ai créée, j’avais la vo­lon­té de me sor­tir de l’at­mo­sphère du Fic­tion­na­lisme, qui avait son charme clas­sique, mais que je trou­vais un peu sur­an­née. Je vou­lais trou­ver un lan­gage beau­coup plus « mo­derne ». En créant cette agence, l’idée était d’uti­li­ser une autre rhé­to­rique, qui se­rait plus ver­na­cu­laire, mais qui pour­sui­vrait le même tra­vail. En­suite, je lui ai don­né un titre, je l’ai bap­ti­sée en quelque sorte par un bel acte per­for­ma­tif. [...] Je di­sais : « les rea­dy-made ap­par­tiennent à tout le monde » . Le nom de l’agence avait une fonc­tion po­lé­mique. Et puis, il y avait un troi­sième ni­veau de lec­ture, ce­lui de la ré­cep­tion. Les gens ont fi­na­le­ment d’abord pris ce titre très au pied de la lettre.

Comme si c’était un pro­pos que tu te­nais ?

Oui, comme une dé­cla­ra­tion, une af­fir­ma­tion. Cer­tains ont même joué sur les mots, di­sant « Ce n’est pas vrai, les rea­dy-made n’ap­par­tiennent pas à tout le monde, puis­qu’il faut payer pour être ar­tiste. » Et en fait ce­la m’a mis dans le camp de ce que j’es­sayais de dé­non­cer. Les gens sont pas­sés à cô­té de la fonc­tion de cette agence. Ils n’ont pas vu ce qu’elle di­sait et fai­sait réel­le­ment.

Tu n’as pour­tant ja­mais re­fu­sé d’as­su­mer le fait que tu en étais le di­rec­teur ?

Bien sûr, mais à un mo­ment, ce­la m’a gê­né. Hor­mis la par­ti­ci­pa­tion à des col­loques, dans les­quels je n’ai ja­mais ac­cep­té qu’on m’en­re­gistre, j’ai tou­jours re­fu­sé que soit pu­blié dans la presse quelque chose qui res­sem­ble­rait à une in­ter­view de moi. Je m’étais dit : « Je me mets en re­trait, ain­si on se­ra bien obli­gé de tenir compte des autres si­gna­tures. » J’ai même par­fois un peu for­cé les si­tua­tions quand on m’a pro­po­sé des in­ter­views : je ren- voyais sur les col­lec­tion­neurs, pour que ce soit eux qui y ré­pondent. Et donc, par mon si­lence, qui d’une cer­taine fa­çon col­lait bien avec l’idée de Fic­tion­na­lisme, j’ai peut-être ali­men­té moi-même le mal­en­ten­du.

Il existe aus­si peut-être, tout sim­ple­ment, une im­pos­si­bi­li­té, même dans le mi­lieu de l’art, à ac­cep­ter que quel­qu’un aille jus­qu’au bout du doute sur la pos­si­bi­li­té de dire je. Tout ton tra­vail ar­tis­tique est aus­si une fa­çon de ne pas se conten­ter de dire « je est un autre », jo­lie phrase pi­quée dans un livre, mais de l’as­su­mer jus­qu’au bout.

Un faire plu­tôt qu’un dire. Dire « je est un autre », c’est une af­fir­ma­tion, mais faire en sorte que « je soit un autre », le réa­li­ser, ce n’est pas ad­mis.

À un mo­ment, tu as pen­sé qu’en fer­mant l’agence, ce­la per­met­trait aux gens d’y voir plus clair ?

Je ne sau­rais pas l’ex­pli­quer, mais j’en avais as­sez de cette agence. Peut-être d’abord à cause de ce mal­en­ten­du qui com­men­çait à me pe­ser, et d’une cer­taine frus­tra­tion de voir les fon­de­ments du tra­vail non re­con­nus. Ce­la s’est po­sé en des termes très concrets. Je ne sais pas si je peux par­ler de cette his­toire avec Ch­ris­toph Sat­tler qui a été la goutte qui a fait dé­bor­der le vase. Ch­ris­toph Sat­tler est l’au­teur de Mu­nich al­ler­re­tour ( 8), il a si­gné la pièce mais sans re­con­naître son dû. Il était tout éton­né quand il a ap­pris que cette si­gna­ture avait une va­leur mar­chande, qu’il y avait un échange entre lui et moi, dont j’en­ten­dais qu’il soit mon­nayé. Son nom s’est re­trou­vé im­pri­mé sur la cou­ver­ture du livre – ce qui est im­por­tant pour moi, étant don­né tout ce que l’on dit sur la trace –, sans qu’il ait vrai­ment com­pris ce qui se pas­sait. Je n’étais pas dans une po­si­tion très favorable, me fai­sant dire par un in­ter­mé­diaire que je de­vais me sen­tir très ho­no­ré par la si­gna­ture de Ch­ris­toph Sat­tler, qui était, pa­raît-il, en Al­le­magne, un grand ar­chi­tecte.

Un grand je.

Oui. Ça a été de trop. Comme quoi, il y a des ré­sis­tances. « Je est un autre », c’est dur à ac­cep­ter. Peut-être que mon par­cours per­son­nel, après Fic­tion­na­lisme et après l’agence, consiste à revenir sur cette frus­tra­tion. On a sou­vent dit que mon tra­vail fou­tait la merde dans les taxi­no­mies, les classements, et toutes les ins­ti­tu­tions qui y ont re­cours, comme les mu­sées, la pu­bli­ci­té, etc., mais on n’a pas sou­vent vu – et moi je l’ai vé­cu – que ça fou­tait aus­si la merde chez moi. Toutes ces frus­tra­tions se sont en­suite tra­duites par l’im­pos­si­bi­li­té réelle de dire je. Fi­na­le­ment, est-ce que vou­loir dire je, après le Fic­tion­na­lisme et après l’agence, n’est

pas contre­dire tout ce que j’ai fait, tout ce que le tra­vail a pro­duit ? C’est-à-dire ré­cla­mer cette « mê­me­té », re­fu­ser ce moi-même qui est de l’autre, et avoir en­vie d’être en­ten­du en tant que créa­teur ou ar­tiste… Il y a aus­si une chose très pra­tique, c’est que lorsque je dis je, par exemple dans le cadre d’une in­ter­view, d’une cer­taine fa­çon, je ne peux même plus l’as­su­rer : tous mes tra­vaux ayant été si­gnés, contre­si­gnés par d’autres per­sonnes, on peut se de­man­der : « mais estce que c’est vrai cette fois ? Est-ce réel­le­ment quel­qu’un qui s’ap­pelle Phi­lippe Thomas, qui existe, qui a une exis­tence em­pi­rique, qui est en train de par­ler ? Ou est-ce que ce Phi­lippe Thomas n’est pas en­core une fic­tion ? » Et le nom qui lui est as­so­cié, par exemple le tien en ce mo­ment, se­rait l’équi­valent de ce­lui du col­lec­tion­neur qui as­sume la res­pon­sa­bi­li­té d’un tra­vail. Il y a là une sorte de perte d’amar­rage qui fait que, aus­si bien à un ni­veau ra­tion­nel que lo­gique – ce­lui d’une vo­lon­té de ra­tio­na­li­té –, je suis en porte-à-faux. Et à un ni­veau poé­tique, rhé­to­rique, je ne peux même plus as­su­rer mon je. Ça me met dans une po­si­tion qui est très in­con­for­table pour conti­nuer. Main­te­nant que j’ai dé­ci­dé que l’agence était fer­mée, comment puis-je conti­nuer ?

(1) Hen­ry James, Car­nets, De­noël.

(2) Il s’agit de l’agence Rea­dy­mades be­long to eve­ryone®.

(3) Fic­tion­na­lisme. Une pièce à convic­tion. Jean Brol­ly, Georges Bul­ly, Her­man Da­led, Li­dew­ji Edel­koort, Fran­çoise Ep­stein, Do­mi­nique Paï­ni, Mi­chel Tour­ne­reau, ga­le­rie Claire Bur­rus, Pa­ris, 25 nov. 1985- 16 jan­vier 1986. (4) La pièce consiste en trois pho­to­gra­phies iden­tiques, re­pré­sen­tant une éten­due ma­rine. Trois car­tels dif­fé­rents lé­gendent les trois pho­to­gra­phies : « Ano­nyme, La mer en Mé­di­ter­ra­née (vue gé­né­rale), mul­tiple » ; « Phi­lippe Thomas, Au­to­por­trait (vue de l’es­prit), mul­tiple » ; le troi­sième car­tel porte le nom de l’ac­qué­reur de l’oeuvre, sui­vi de « Au­to­por­trait (vue de l’es­prit), pièce unique ». (5) « Phi­lippe Thomas : su­jet à dis­cré­tion », texte de Mi­chel Tour­ne­reau, pa­ru dans la re­vue Pu­blic (1985). (6) « Pré­sence dis­crète », mu­sée des beaux-arts, Di­jon, or­ga­ni­sé par Le coin du mi­roir, 10 janv.- 23 fé­vrier 1983. (7) Da­niel Bos­ser, Phi­lippe Thomas dé­cline son identité, 1987. (8) Mu­nich al­ler-re­tour (Mün­chen, hin und zurück) pa­raît en 1992 en al­le­mand. C’est un livre de 51 pages ti­ré à 1 000 exem­plaires, édi­té par le Kuns­traum de Mu­nich dans le cadre de la Do­cu­men­ta IX. Son co­py­right re­vient à rea­dy­mades be­long to eve­ryone®. Deux cartes pos­tales de vues de Cassel et de Mu­nich, prises par Phi­lippe Thomas, sont glis­sées dans chaque exemplaire, dont le texte est si­gné par Ch­ris­toph Sat­tler, ar­chi­tecte mu­ni­chois. Ce texte, en réa­li­té, a d’abord été écrit en fran­çais, mais sa pu­bli­ca­tion ne men­tionne au­cun tra­duc­teur. Le texte qui a ser­vi de base à cette tra­duc­tion est pu­blié dans Sur un lieu com­mun et autres textes, Mamco, Ge­nève, Presses uni­ver­si­taires de Rennes, 1999.

Les in­ter­titres sont de la ré­dac­tion.

14 avril 1995

Les rea­dy-made ap­par­tiennent à tout le monde® « La pé­ti­tion de prin­cipe ». 1988. Rea­dy­mades be­long to ever­bo­dy ® . “Beg­ging the Ques­tion”

Jay Chiat. « In­sight ». 1989. Épreuve chro­mo­gène, car­tel en plexi­glas avec im­pres­sion de texte.

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