Shaun Glad­well cor­pus mun­di

Art and Ex­treme Sport, ac­cor­ding to Shaun Glad­well. Ri­chard Ley­dier

Art Press - - LA UNE - Ri­chard Ley­dier

Le ciel pèse lour­de­ment, et l’océan en contre­bas ap­pa­raît par­ti­cu­liè­re­ment dé­chaî­né. De­vant l’ob­jec­tif de la ca­mé­ra, ins­tal­lée pour fil­mer en plan fixe, Shaun Glad­well exé­cute, sur une pla­te­forme de bé­ton, de gra­cieuses fi­gures en ska­te­board. La vi­tesse de dé­fi­le­ment a été consi­dé­ra­ble­ment ra­len­tie, car l’en­chaî­ne­ment des mou­ve­ments s’avère en réa­li­té ex­trê­me­ment ra­pide. Nous sommes en Aus­tra­lie, à Bon­di Beach, plage de Syd­ney ré­pu­tée pour la pra­tique du surf. In­ti­tu­lée Storm Se­quence (2000), cette vi­déo n’est pas sans rap­pe­ler quelques an­té­cé­dents pic­tu­raux is­sus d’une tra­di­tion ro­man­tique. Le face-à-face entre l’homme et le pay­sage évoque cer­taines pein­tures de Cas­par David Frie­drich, le Voya­geur contem­plant une mer de nuages ou le Moine au bord de la mer. On songe aus­si à Tur­ner, en rai­son de ses ta­bleaux de tem­pêtes, de ba­teaux sur le point de som­brer. L’ar­tiste cite éga­le­ment la Plage à Pa­la­vas de Cour­bet, à cause de ce ciel im­mense qui oc­cupe la ma­jeure par­tie de la toile. En 2013, Glad­well tourne BMX Chan­nel, qui peut être consi­dé­ré comme le pen­dant de Storm Se­quence. La mé­téo y est aus­si hu­mide, mais l’Aus­tra­lien nous em­mène cette fois-ci sur le front de mer de Bex­hill (Grande-Bre­tagne), où un rider de BMX, seul au monde, vi­re­volte dans un pay­sage gris cendre.

UNE PIE­TÀ DANS L’OUT­BACK

L’ar­tiste est lui-même un ska­teur che­vron­né (il fut cham­pion d’Aus­tra­lie de Free­style, branche du skate qui dé­note une di­men­sion cho­ré­gra­phique). Il est aus­si mo­tard, pra­tique le BMX, le surf… Du­rant ses études d’art, il lui est ap­pa­ru que ce qu’il fai­sait le week-end était aus­si im­por­tant que ses ac­ti­vi­tés à l’ate­lier. Il est par­ve­nu à conci­lier ses pas­sions pour l’art et ce qu’on ap­pelle les « sports ex­trêmes ». À bien ré­flé­chir, cette fu­sion semble lo­gique : le surf, le ska­te­board (et dans une cer­taine me­sure la mo­to) sont en ef­fet les seuls « sports » (mais s’agi­til vrai­ment de sports ?) à avoir en­gen­dré une vé­ri­table culture vi­suelle ; au point que nombre de ska­teurs ou sur­feurs pros dé­ve­loppent aus­si une pra­tique ar­tis­tique (on songe par exemple à Mark Gon­zales ou Ed Tem­ple­ton). Glad­well a étu­dié la pein­ture, mais les pin­ceaux n’étaient pas adé­quats pour res­ti­tuer l’es­sence de son su­jet : le mou­ve­ment. Dans ses films, il sai­sit la ma­nière dont un corps (le sien ou ce­lui de per­for­mers) ré­agit à son en­vi­ron­ne­ment. Comment il par­vient à ha­bi­ter le cadre : ce­lui du pay­sage et ce­lui de l’oeuvre. Voi­là pour­quoi son art a tant à voir avec la danse et l’ar­chi­tec­ture. Tou­te­fois, la pein­ture in­nerve son tra­vail. Elle est une ins­pi­ra­tion de tous les ins­tants. Comme beau­coup, j’ai dé­cou­vert ses films en 2009, à la Bien­nale de Ve­nise, lors­qu’il y a re­pré­sen­té l’Aus­tra­lie. J’ai été frap­pé par la beau­té sur­réelle des pay­sages tra­ver­sés par cette Ford Fal­con In­ter­cep­tor, tout droit sur­gie du film Mad Max de George Miller, fil­mée au ra­len­ti, qu’un homme cas­qué chevauche sous un ciel d’orage ma­gné­tique ( In­ter­cep­tor Surf Se­quence, 2009). Dans une autre oeuvre, le même per­son­nage vê­tu de noir stoppe sa mo­to sur le bord d’une route dé­ser­tique et re­cueille ten­dre­ment dans ses bras le corps inerte d’un kan­gou­rou, ren­ver­sé par un des nom­breux ca­mions qui sillonnent à pleine vi­tesse le no man’s land aus­tra­lien. La di­men­sion chris­tique qui émane d’Apo­lo­gy to Road­kill (2007) convoque ain­si toute une his­toire de la Pie­tà, tan­dis que le per­son­nage mas­qué semble prendre sur ses épaules tout le poids de la vio­lence du monde. Ces corps de kan­gou­rous en dé­com­po­si­tion ont une source : une pho­to­gra­phie du re­mar­quable peintre aus­tra­lien Sid­ney No­lan, qui montre en 1952 un homme ten­tant de che­vau­cher le ca­davre d’un che­val des­sé­ché par le so­leil, mon­ture d’apo­ca­lypse qui dit bien ce que doit être la vie dans l’Out­back (1). Quant à l’homme cas­qué, il pour­rait aus­si s’ins­pi­rer de la geste de Ned Kel­ly (1854-80), sorte de Ro­bin des Bois aus­tra­lien por­tant une ar­mure et un casque de mé­tal, au­quel No­lan consa­cra une sé­rie de ta­bleaux au mi­lieu des an­nées 1940.

ABS­TRAC­TIONS

Glad­well ne « peint » pas seule­ment avec la ca­mé­ra, il réa­lise aus­si des ta­bleaux « pour de vrai », mais dans le cadre d’une sé­rie de films, les Pla­net and Stars Se­quences (20032013). Qu’il s’agisse d’un parc en­nei­gé en Po­logne, d’une plage en Co­rée ou d’une rue de New York, l’ar­tiste y ap­pa­raît le vi­sage pro­té­gé d’un masque à gaz, age­nouillé et pen­ché au-des­sus d’un sup­port de car­ton qu’il peint à la bombe aé­ro­sol. Des constel­la­tions, des pla­nètes et des co­mètes y ap­pa­raissent, avant qu’il ne re­couvre fi­na­le­ment ces pay­sages loin­tains d’un mo­no­chrome noir. C’est là une concep­tion fu­gace du su­blime, aus­si bref que notre pas­sage sur Terre au re­gard d’un temps cos­mo­lo­gique, aus­si court que les vi­déos de l’ar­tiste, sortes de haï­kus vi­suels qui concentrent une in­tense beau­té en un laps de temps très ré­duit. Ce mo­no­chrome noir nous mène à l’abs­trac­tion, qui nour­rit aus­si l’art vi­déo de Glad­well. Lors­qu’il filme son ska­te­board sla­lo­mant au­tour d’une ligne blanche dans Double Li­ne­work (2000), il évoque le zip de Bar­nett New­man. Quant au mo­tif cru­ci­forme, om­ni­pré­sent, il consti­tue une ré­fé­rence di­recte à la pein­ture de Ka­zi­mir Ma­le­vitch, mais aus­si au cé­lèbre des­sin de Léo­nard de Vin­ci com­mu­né­ment in­ti­tu­lé l’Homme de Vi­truve. Les bras en croix si­gni­fient ain­si la re­cherche d’un équi­libre (phy­sique et spi­ri­tuel), né­ces­saire à Glad­well et ses per­for­mers pour réa­li­ser leurs prouesses en skate, en ca­poei­ra, en hip-hop, ou sur une mo­to lan­cée à vive al­lure dans le dé­sert. Étendre les bras per­met de me­su­rer le monde et, en re­tour, ani­mé de ré­so­nances har­mo­niques, de ci­se­ler, re­con­fi­gu­rer l’es­pace à sa propre me­sure. Tou­te­fois, l’idée d’abs­trac­tion agit d’une ma­nière plus struc­tu­relle si l’on re­vient à son éty­mo­lo­gie, qui dé­rive du la­tin ab tra­ho, soit

« ti­rer hors de » ou « ar­ra­cher de » – en l’oc­cur­rence « ar­ra­cher du réel ». Les stra­té­gies for­melles mises en oeuvre par Glad­well dans ses films (et pho­to­gra­phies) concourent en ef­fet à cet ar­ra­che­ment de la réa­li­té qui est le propre de la pein­ture. Le ra­len­ti à l’ex­trême, par exemple, in­duit un conti­nuum es­pa­ce­temps dif­fé­rent du nôtre (2). Quant à l’in­ver­sion, om­ni­pré­sente, elle ar­rache lit­té­ra­le­ment les corps du sol ; elle contre les ef­fets de la gra­vi­té ter­restre pour ins­tau­rer une am­biance lu­naire. Dans Pa­ci­fic Un­der­tow Se­quence (2010), vi­déo à l’image ren­ver­sée, Glad­well se tient as­sis sous sa planche de surf, sous la sur­face de l’océan ; le fond de sable de­vient le ciel et les vagues dé­roulent leurs tubes cris­tal­lins à l’en­vers ; nous ne sommes plus sur Terre mais dans un monde in­con­nu. S’af­fran­chir de la gra­vi­té, c’est bien ce à quoi s’em­ploient les ska­teurs, les BMX ri­ders, les mo­tards de FMX et autres acro­bates cé­lestes. S’ap­pro­cher des étoiles… Si bien que la ca­mé­ra de Glad­well agit comme un am­pli­fi­ca­teur de leurs dé­sirs. L’in­ver­sion et le ra­len­ti nous té­lé­portent sur des pla­nètes où les corps sont sou­mis à d’autres lois phy­siques – ces mêmes pla­nètes, peut-être, que l’ar­tiste peint fur­ti­ve­ment aux quatre coins du monde sur un bout de car­ton et re­couvre en­suite de pein­ture noire.

BEAU­TÉ DU GESTE

De­puis long­temps, le skate, le surf ou le BMX ne sont plus « un­der­ground », puisque la mode a lar­ge­ment plan­té ses crocs dans la veine. Tou­te­fois, le re­gard de Glad­well se porte sur des zones re­la­ti­ve­ment pré­ser­vées de ces pra­tiques, non pas dans un ul­time ré­flexe de pu­riste éli­tiste – il se­rait plu­tôt dans le par­tage– mais parce qu’il est ani­mé par une re­cherche obs­ti­née de la sin­gu­la­ri­té. En ska­te­board, Glad­well pra­tique le Free­style, qui est une dis­ci­pline confi­den­tielle, moins spec­ta­cu­laire que le skate « tra­di­tion­nel » des rampes dé­va­lées au son de gui­tares sa­tu­rées (je force un peu le trait). Pa­reille­ment, quand il filme Mat­ti Hem­mings dans BMX Chan­nel, il s’agit de Flat­land, sous-genre du BMX tout aus­si cho­ré­gra­phique. Chaque film doit sus­ci­ter l’émerveillement en ex­po­sant so­len­nel­le­ment le ta­lent d’in­di­vi­dus choi­sis pour leur ori­gi­na­li­té. Dans Bro­ken Dance (Beat­boxed) [2012], le rythme gé­né­ré par les bouches de deux hu­man beat­boxers aux styles très dif­fé­rents anime ain­si le corps de deux dan­seurs hi­phop. Lorsque Glad­well filme ses per­for­mers, il « peint » leur por­trait avec une acui­té presque fla­mande, se­lon une tra­di­tion qui, de Van Eyck à Frans Hals, sai­sit une in­té­rio­ri­té du su­jet qui trans­pa­rait dans ses ef­forts de concen­tra­tion. Pour par­ve­nir à ce ré­sul­tat, cap­tu­rer la beau­té zen, l’éphé­mère per­fec­tion d’un mou­ve­ment (dans sa pré­pa­ra­tion et son exé­cu­tion), il faut don­ner la sen­sa­tion que le per­for­mer agit pour lui-même – presque en lui-même –, et non pour un pu­blic hy­po­thé­tique. Sus­ci­ter l’idée de la gra­tui­té d’un geste pro­di­gieux ad­ve­nant par sur­prise, comme un mi­racle dans les ta­bleaux an­ciens. Si bien que l’ar­tiste dis­si­mule par­fois ses ca­mé­ras, afin que son su­jet ignore leur po­si­tion exacte, et ain­si ou­blie leur exis­tence. Ce que Glad­well nomme, as­sez jo­li­ment, « l’ef­fet Ed­ward Hop­per ».

(1) L’ar­tiste cite aus­si ré­gu­liè­re­ment la per­for­mance de Jo­seph Beuys Comment ex­pli­quer les ta­bleaux à un lièvre mort comme une source d’ins­pi­ra­tion d’Apo­lo­gy to Road­kill. (2) C’est en vi­sion­nant les acro­ba­ties Free­style du ska­teur Rod­ney Mul­len dans Fu­ture pri­mi­tive (1985), film de Sta­cy Pe­ral­ta, que Glad­well a com­pris le po­ten­tiel poé­tique du ra­len­ti ex­trême. Né en / born 1972 à / in Syd­ney Vit et tra­vaille à/ lives and works in Londres Ex­po­si­tions per­son­nelles ré­centes / recent so­lo shows (se­lec­tion) : 2011 An­na Sch­wartz Gal­le­ry, Syd­ney ; SCHUNCK* Heer­len, The Ne­ther­lands ; Wad­sworth Athe­neum, Con­nec­ti­cut ; Aus­tra­lian Centre for the Mo­ving Image, Mel­bourne 2012 Art Gal­le­ry of New South Wales, Syd­ney 2013 An­na Sch­wartz Gal­le­ry, Mel­bourne ; De La Warr Pa­vi­lion, UK; Aus­tra­lian Em­bas­sy, Wa­shing­ton ; Mu­seum of Con­tem­po­ra­ry Art, Za­greb

Shaun Glad­well

« In­ter­cep­tor Surf Se­quence ».

2009. Pro­duc­tion still. (Toutes les pho­tos, © Shaun Glad­well.

Court. de l’ar­tiste et An­na Sch­wartz Gal­le­ry, Mel­bourne ; Ph. J. Ray­mond)

Page de gauche / page left: « Storm Se­quence ». 2000. Vi­deo still Vi­déo: Té­cha Noble Ci-des­sus / above: « Apo­lo­gies (1 - 6) ». 2007-2009. Vi­déo HD, 16:9, son sté­réo, 27'10'' Vi­déo: Go­ta­ro Ue­mat­su

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