Hom­mage de l’art aux bi­kers

A show about Bi­kers. In­ter­view de Paul Ar­denne par Ri­chard Ley­dier

Art Press - - LA UNE -

Le mo­tard est une fi­gure pa­ra­doxale. Il est ré­pu­té so­li­taire, mais il s’ins­crit aus­si au coeur d’une com­mu­nau­té sou­dée, presque une con­gré­ga­tion. Tu es mo­tard. Les ar­tistes de l’ex­po­si­tion le sont-ils tous ?

Une par­tie seule­ment. Tous les ar­tistes de l’ex­po­si­tion, en re­vanche, ont une « vi­sion » de la mo­to. Celle-ci leur sert à dé­ployer de mul­tiples dis­po­si­tifs es­thé­tiques, en rap­port di­ver­se­ment avec la sen­sa­tion, l’at­ti­tude, la re­la­tion à la ma­chine et à l’autre, le genre, la vio­lence ou en­core la beau­té pure et idéale. Avec la mé­ca­nique et le de­si­gn, en­core, comme le montre Alain Bu­blex. Chaque proposition, en ce sens, rend compte d’une « so­li­tude », même si toutes se re­joignent sur ce point : la mo­to est plus qu’une ma­chine, plus qu’un ou­til ser­vant au dé­pla­ce­ment. Elle est le vec­teur d’un rap­port au monde in­tense, unique, en large part al­ter­na­tif.

L’art « mo­to­cy­cliste » est-il en grande par­tie un art du pay­sage ?

Pour quelques ar­tistes, oui, dans la tra­di­tion des deux « Ro­bert », Sexé et Pir­sig, grands mo­tards au long cours de­vant l’Éter­nel. Gon­za­lo Le­bri­ja, le temps d’un voyage entre Ti­jua­na et Mexi­co, contemple le pay­sage se mirant dans les flancs chro­més du ré­ser­voir de sa BMW R75/5. Les pho­to­gra­phies qu’il en tire sont la mé­moire d’un re­gard, d’une sen­sa­tion, d’une ins­crip­tion à la fois so­lide et flot­tante dans l’en­vi­ron­ne­ment et dans le temps. La mo­to ouvre aux plus larges ho­ri­zons mais ja­mais gra­tui­te­ment : le pay­sage, à tra­vers elle, consti­tue l’être. Elle est l’oc­ca­sion d’un in­évi­table tra­vail sur soi ré­sul­tant de l’im­pos­si­bi­li­té, tout en rou­lant, de com­mu­ni­quer avec un autre que soi-même. Ali Kaz­ma, Oli­vier Mos­set, Jean-Bap­tiste Sau­vage en­vi­sagent leurs runs comme des mo­ments d’éla­bo­ra­tion psy­chique, d’an­crage du corps en son for in­té­rieur, jus­qu’au plus loin de la conscience. La mo­to est le seul vé­hi­cule au monde qui per­mette le dé­pla­ce­ment ra­pide au contact des élé­ments sur le mode d’une col­li­sion vé­cue comme une épreuve pa­ra­doxale, qui tient à la fois de la ré­sis­tance, de la souf­france et de la jouis­sance. Le chaud et le froid, la pluie, la ré­sis­tance de l’air, la brû­lure du So­leil… Ce « bain de monde » fa­vo­rise la Wel­tan­schauung, il épais­sit, den­si­fie la sen­sa­tion et le vi­ta­lisme.

L’AMOUR DE VIVRE

« Nous pou­vons grim­per si haut que nous ne mour­rons ja­mais », chante le groupe Step­pen­wolf dans son Born to be wild. Pour­tant, la mo­to, si elle cé­lèbre la vie et la li­ber­té, a aus­si à voir avec la mort, non ? Et aus­si par­fois avec le mys­ti­cisme.

Tous les mo­tards connaissent la mort – celle de proches – et l’ont vue de près, à tra­vers la « ga­melle », la chute. Non qu’ils la ré­vèrent ou qu’ils la narguent. Elle est là. Une mo­to ne peut tenir seule sur ses roues et, si elle cube gros, elle vous por­te­ra à 300 km/h en une poi­gnée de se­condes. En mo­to, le risque est contrac­tuel et la vie ren­due fra­gile donc dé­si­rable. Un mo­tard aime la route pour en­du­rer l’amour de vivre. Charles Moo­dy, dans ses grandes pein­tures, exalte puis­sam­ment cette « Bike Joy » née du sen­ti­ment per­ma­nent du dan­ger. Cette eu­pho­rie peut me­ner à l’ac­ci­dent, à la chute, que doivent ju­gu­ler l’adresse, le sa­voir acro­ba­tique du mo­tard. Le mys­ti­cisme, oui, par­fois. Clay­ton Bur­khart, dans une de ses vi­déos, campe un Or­phée se dé­pla­çant dans New York en Du­ca­ti 999 « Ter­blanche », avec des airs de fan­tôme de la nuit. Shaun Glad­well, cas­qué et vê­tu de noir, ar­rête sa Ya­ma­ha R1 le long des routes aus­tra­liennes et console, en les pre­nant dans ses bras, les kan­gou­rous écra­sés par les voi­tures. L’ange du par­don.

Bri­gitte Bar­dot, che­vau­chant sa Har­ley Da­vid­son, sent « mon­ter des dé­sirs dans le creux de [ses] reins ». Il y a une di­men­sion sexuelle de la mo­to, et de nom­breuses his­toires d’amour se nouent au­tour d’elle.

Jus­qu’à la ca­ri­ca­ture, trop sou­vent. Y com­pris en de­hors de la culture po­pu­laire, comme chez An­dré Pieyre de Man­diargues, l’au­teur de la Mo­to­cy­clette (1963), qui exalte le mo­dèle ro­man­tique de la mo­to comme des­trier rouge et noir, d’amour et de mort. Che­vau­cher une mo­to n’est pas plus « sexuel » que faire du che­val, de la boxe fran­çaise ou de l’es­crime : c’est phy­sique, surtout. La conno­ta­tion sexuelle re­lève d’une fan­tas­ma­tique de pa­co­tille, celle de « l’homme qui monte », du mâle « qui en a » entre les jambes. Peu d’ar­tistes donnent dans le pan­neau. S’ils en­gagent avec la mo­to un « dis­cours amou­reux », c’est, comme le fait My­riam Me­chi­ta, en la dé­co­rant de perles, pour en faire un bi­jou, dans la pers­pec­tive du su­blime, et à la fa­çon de Tia-Cal­li Bor­lase, qui ha­bille à la Bell­mer les mo­tos de cuir et de tex­tile comme un sty­liste de mode ha­bille des man­ne­quins. Ou en­core comme Ja­net Biggs, en rap­pro­chant la pra­tique de la vi­tesse pure de la prière et du chant re­li­gieux. L’amour ain­si com­pris est ab­so­lu, idéa­liste, plus que char­nel.

UN OB­JET D’ART MAL­LÉABLE

Neil Young, dans Long May You Run, évoque l’hy­bri­da­tion de l’homme et de la ma­chine à tra­vers « l’éclat d’un coeur de chrome ». Le mo­tard est-il un cen­taure mo­derne ?

Non, sauf le cli­ché. La thé­ma­tique cen­tau­rienne est un lieu com­mun de la re­pré­sen­ta­tion du mo­tard. Pra­ti­quer la mo­to peut don­ner l’im­pres­sion d’une fu­sion corps-ma­chine mais pas au point de scel­ler l’or­ga­ni­ci­té de ce tan­dem. La mo­to, pour son pi­lote, est un autre, l’al­ter, même ado­rée, ser­vie et pan­sée comme une déesse – un ob­jet de pou­voir. Conduire si­gni­fie op­po­ser pou­voir du pi­lote et pou­voir de la ma­chine. L’obligation constante de do­mes­ti­quer la mo­to pour en maî­tri­ser le mou­ve­ment dé­fi­nit deux états de réa­li­té en concur­rence. Ce que sug­gèrent cer­tains por­traits pho­to­gra­phiques de Gé­rard Ran­ci­nan, qui pré­sentent les pi­lotes de com­pé­ti­tion comme des gla­dia­teurs ou des princes de la Re­nais­sance, ivres de do­mi­na­tion.

Il y a aus­si de l’hu­mour dans cette ex­po­si­tion, no­tam­ment à tra­vers la stra­té­gie du Do It Your­self.

Ke­vin Lais­né nous pro­pose un chop­per d’ap­par­te­ment ins­pi­ré d’un vé­lo de home trai­ning. Moo Chew Wong dé­cline en pein­ture, jus­qu’à l’hy­per­bole, le thème « Bikes and Babes », jo­lies femmes dé­nu­dées sur grosses mo­tos. Florent La­mou­roux moule son propre corps dans la po­si­tion du mo­tard Le­go de son en­fance… Pas de sa­cra­li­sa­tion. La mo­to, à ce titre, est un ob­jet d’art mal­léable, on peut en faire le pré­texte de pas­sions rai­son­nables ou pas. Dans le sens du ca­price, plus que de la norme. Mi­chae­la Spie­gel, qui dé­nonce le ma­chisme (réel) du monde mo­tard, le fait avec un hu­mour caus­tique en iro­ni­sant sur le phé­no­mène « Bi­ker » et le culte ac­tuel de la Har­ley-Da­vid­son et de la horde, tri­bu­taires d’une époque ré­vo­lue, celle des re­bels wi­thout a cause d’Hol­lis­ter, Hell’s An­gels et autres 1% de l’Équi­pée sau­vage. Les Lea­ther Boys post­mo­dernes ne sont pas des hé­ros an­ti­so­ciaux de la li­ber­té à tout prix mais, plus sû­re­ment, de grands frus­trés…

DE­VE­NIR MO­TEUR

Et il y au­ra éga­le­ment du bruit, du son… Les murs du MAC Lyon vont-ils trem­bler ? J’ai de­man­dé à An­drea Ce­ra, jeune com­po­si­teur ita­lien pas­sé par l’Ir­cam, de nous rap­pe­ler que les mo­tos chantent. When They Sing, son opé­ra com­po­sé pour Mo­to­poé­tique, en fait la preuve. En com­pa­gnie de la voix hu­maine, pour l’oc­ca­sion, qui s’y es­saye à imi­ter le bruit des mo­tos du mieux qu’elle le peut. L’homme tente de se faire mo­to par son souffle, par sa voix, en un trou­blant « de­ve­nir mo­teur ». Un apo­gée de l’amour et de la dé­vo­tion, sans conteste.

Charles Moo­dy. « 1 ». 2013. (Ph. K. Pell)

Ci-des­sus / above: Je­re­my Deller & Alan Kane. « Mo­tor­cycle Hearse (Mo­tor­cycle Fu­ne­rals). Coal­ville. Lei­ce­ter­shire ». 2005. (Ph. J. Deller & A. Kane) Ci-des­sous / be­low: Cris­ti­na da Sil­va et Oi­li­vier Mos­set. « Run ». 2009

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