Er­nest Pinard, au se­cours !

Le feuilleton de Jacques Hen­ric

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Gus­tave Flau­bert OEuvres com­plètes Tomes II et III La Pléiade

Dans les deux nou­veaux vo­lumes de l’édi­tion Pléiade des OEuvres com­plètes de Flau­bert qui viennent de pa­raître sous la di­rec­tion de Clau­dine Go­thot-Mersch, on trouve les deux ver­sions de la Ten­ta­tion de saint An­toine, le Voyage en Orient, Ma­dame Bo­va­ry, Sa­lamm­bô et un en­semble d’écrits réunis sous le titre l’Ate­lier de Flau­bert qui ren­seignent sur les mé­thodes de tra­vail de l’écri­vain et sur les thèmes qui ont sou­ter­rai­ne­ment nour­ri l’en­semble de son oeuvre. À si­gna­ler par­mi ceux-ci une pan­to­mime en six actes, Pier­rot au sé­rail, pour la­quelle, j’es­père, on ne pour­sui­vra pas à nou­veau Flau­bert en jus­tice, no­tam­ment pour « stig­ma­ti­sa­tion » de l’Is­lam et blas­phème. On y voit, en ef­fet, de mé­chants ca­va­liers arabes avec des an­neaux dans le nez, des es­claves, d’hor­ribles sup­plices, et, dans « l’Apo­théose de Pier­rot dans le Pa­ra­dis de Ma­ho­met », le Pro­phète sur un nuage, cas­sant la croûte en­tou­ré de femmes en te­nues lé­gères, Pier­rot mon­tant vers lui, pen­dant que re­ten­tit la Mar­seillaise…

UN LIVRE IM­MO­RAL

Ma crainte se­rait vaine de voir le monde ju­di­ciaire et po­li­tique une fois de plus en proie à une ir­ré­pres­sible en­vie de pé­nal? Une in­for­ma­tion qui n’a guère agi­té les mé­dias ni le mi­lieu in­tel­lec­tuel : un juge de Bo­bi­gny, suite à une plainte de la Li­cra, a ré­cem­ment ob­te­nu la cen­sure par­tielle d’un ou­vrage de Léon Bloy, en vente libre jus­qu’alors, le Sa­lut par les Juifs. Parce que ce grand livre avait été re­pu­blié par un si­nistre idéo­logue d’ex­trême droite, Alain So­ral, au sein d’une sé­rie d’autres ou­vrages an­ti­sé­mites, eux. Ce ma­gis­trat, s’in­tro­ni­sant critique lit­té­raire, n’a de toute évi­dence pas pris la peine de lire le livre de Bloy, livre écrit, faut-il le rap­pe­ler, en ré­ac­tion à l’an­ti­sé­mi­tisme qui se dé­chaî­nait à la fin du 19e siècle, dont ce­lui du pam­phlé­taire Édouard Dru­mont, au­teur de la France juive. Et, d’ailleurs, qu’au­rait-il com­pris à cette oeuvre pa­ra­doxale et pro­fonde ? Au moins, au­rait-il pu de­man­der quelques avis au­to­ri­sés à des exé­gètes de Bloy, athées, chré­tiens, et juifs. Er­nest Pinard, Avo­cat Im­pé­rial et Pro­cu­reur dans le pro­cès in­ten­té à Flau­bert, il avait lu, lui, et sa­cré­ment bien lu, Ma­dame Bo­va­ry. C’était un homme culti­vé et pas l’in­qui­si­teur bor­né qu’on ca­ri­ca­ture ha­bi­tuel­le­ment. Il avait com­pris, au contraire de bien des cri­tiques de son temps, que le ro­man de Flau­bert était un livre sub­ver­sif, li­ber­tin et im­mo­ral dans son fond (Flau­bert n’était pas pour rien un lec­teur enthousiaste de ce­lui qu’il ap­pe­lait fa­mi­liè­re­ment le « Vieux », en­ten­dez Sade). Ma­ni­fes­te­ment sen­sible au gé­nie de l’écri­vain, il n’a pas fait de grands ef­forts pour que le brû­lot an­ti bour­geois de Flau­bert soit em­pê­ché de vivre sa vie.

UN BAS-BLEU?

Est-il sûr, d’ailleurs, qu’au­jourd’hui les ju­ge­ments sur l’hé­roïne du ro­man de Flau­bert soient plus per­ti­nents qu’en 1857 ? Em­ma, un bas­bleu sen­ti­men­tal ? Que fait-on des livres li­cen­cieux qu’elle lit, Sade pro­ba­ble­ment, comme le laisse en­tendre Flau­bert… ? Si l’« of­fense aux bonnes moeurs et à la mo­rale pu­blique » n’est pas là dé­jà avé­rée ! Comme ça n’a pas échap­pé au sa­gace Pinard. Et pour­tant, comme on le sait, le livre ne fut pas in­ter­dit. Il n’en fut pas de même, quelque temps plus tard, avec Bau­de­laire. Cette fois, le même Pinard ob­tint la cen­sure de cer­tains poèmes des Fleurs du mal (lui, a su dé­chif­frer le titre du re­cueil, à la dif­fé­rence de l’homme de loi de Bo­bi­gny pour qui le mot « sa­lut » n’a ma­ni­fes­te­ment pas mis en alerte ses neu­rones). Avec Bau­de­laire, le pers­pi­cace Pro­cu­reur a sen­ti le dan­ger que le poète re­pré­sen­tait pour la So­cié­té de son temps, pour l’Em­pire, pour ses Ins­ti­tu­tions, pour la Religion, et pour la Mo­rale. Néan­moins, son ré­qui­si­toire contre Bau­de­laire prou­va à nou­veau quel critique lit­té­raire il était, au­tre­ment plus fin et pro­fond que les uni­ver­si­taires de son temps dont Wal­ter Ben­ja­min avait re­cen­sé les âne­ries dé­bi­tées sur l’au­teur des Fleurs du mal (cf. mon ar­ticle dans le pré­cé­dent nu­mé­ro d’art­press). « Il fouille­ra, dit Er­nest Pinard s’adres­sant à la Cour, la na­ture hu­maine dans ses re­plis les plus in­times ; il au­ra pour la rendre des tons vi­gou­reux et sai­sis­sants […] Il fait ain­si, peut-il dire, la contre­par­tie du clas­sique, du conve­nu, qui est sin­gu­liè­re­ment mo­no­tone et qui n’obéit qu’à des règles ar­ti­fi­cielles. » Pas mal vu, non ? Et c’est avec un flair très sûr qu’il re­père les pages les plus « obs­cènes », les plus « blas­phé­ma­toires », les ci­tant lon­gue­ment et non, pro­ba­ble­ment, sans une cer­taine jouis­sance in­té­rieure. Mais re­ve­nons à ce tome III des O.C. de Flau­bert où sont pro­po­sés ses « scé­na­rios », à sa­voir, sous forme de plans et de dé­cou­pages, des projets de livres qui ont été aban­don­nés mais qui ont le pou­voir d’in­tro­duire à la « sphère pri­vée de l’écri­ture de Flau­bert » , comme l’écrit Jeanne Bem dans sa clair­voyante no­tice sur Ma­dame Bo­va­ry. Ain­si, l’un d’eux, Une nuit de Don Juan, dont un met­teur en scène de ci­né­ma pour­rait se sai­sir avec pro­fit pour tour­ner un film qui li­vre­rait quelques clés sur l’idée que Flau­bert se fai­sait du sexe et de l’amour.

LE CRÉ­TIN PO­SI­TI­VISTE

Dans un bel al­bum pu­blié en 1995, Plans et scé­na­rios de Ma­dame Bo­va­ry (CNRS), Yvan Le­clerc nous in­tro­dui­sait dans cet « ate­lier de Flau­bert » en pro­po­sant, en fac-si­mi­lé, une soixan­taine de pages des ma­nus­crits de Ma­dame Bo­va­ry. Flau­bert conser­vait tous ses pa­piers, cor­res­pon­dances, plans et brouillons de ses livres, mou­tures suc­ces­sives de ses ma­nus­crits. Par les ra­tures, les ajouts, les com­men­taires dans les marges, on se rend compte que l’Er­nest Pinard était fon­dé à soup­çon­ner le ro­man – qu’une contrainte au­to­cen­sure de l’écri­vain avait as­sa­gi pour dé- jouer la cen­sure, mais avait pa­ra­doxa­le­ment ren­du plus dé­lé­tère en­core – d’être une arme de dé­mo­ra­li­sa­tion gé­né­ra­li­sée d’une re­dou­table ef­fi­ca­ci­té. Une émou­vante his­toire d’amour et de mort, dans la tra­di­tion ro­man­tique, Ma­dame Bo­va­ry ? Rien de ça ! Sous les el­lipses, les eu­phé­mismes, les pre­miers états du ma­nus­crit ré­vèlent la sa­dienne aven­ture d’un corps et d’un sexe, d’un corps et d’un sexe de femme. « Dé­part de Rouen, noyée de foutre » ; « Amour si violent qu’il tourne au sa­disme. Plai­sir du sup­plice. Ma­nière fé­roce dont elle se désha­billait je­tant tout à bas ». La Laure et Ma­dame Ed­war­da de Ba­taille pointent sous Em­ma Bo­va­ry. Les no­ta­tions de Flau­bert sont sans am­bi­guï­té. Em­ma, « très sa­vante en vo­lup­tés » , se fait mettre en « pu­tain », fou­tue « à mort ». Très vite, c’est elle qui do­mine, pas l’homme. L’homme ? Plus que les amants d’Em­ma, une fi­gure l’in­carne : Ho­mais. Flau­bert l’in­dique : «Ho­mais vient de Ho­mo: l’Homme ». Le pe­tit-bour­geois, le cré­tin po­si­ti­viste, l’hu­ma­niste, le pro­gres­siste, l’amé­lio­ra­teur de la race hu­maine, l’éra­di­ca­teur du Mal, l’an­non­cia­teur de l’homme neuf. Flau­bert mé­dium ? Qui, mieux que lui, a pré­vu et an­non­cé la fo­lie de notre 20e siècle ?

Gus­tave Flau­bert (Ph. DR)

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