Giu­lia An­drea­ni Ju­lie Crenn

Art Press - - LA UNE - Ju­lie Crenn

Sur pa­pier ou sur toile, à l’aqua­relle ou à la pein­ture à l’huile, les ta­bleaux de Giu­lia An­drea­ni sont ins­pi­rés de do­cu­ments pho­to­gra­phiques d’ar­chives mi­nu­tieu­se­ment pré­pa­rés, où les fi­gures his­to­riques du 20e siècle se mêlent à des in­con­nus. Dans des ca­maïeux de bleus et de gris, c’est une pein­ture de mé­moire qu’elle ré­vèle.

Di­plô­mée de l’école des beaux-arts de Ve­nise, Giu­lia An­drea­ni vit et tra­vaille à Pa­ris de­puis 2008. À la Sor­bonne, elle en­tame des études d’his­toire de l’art et ré­dige un mé­moire sur l’École de Leip­zig. Peintre-cher­cheuse, elle al­lie un tra­vail de fouille avec ce­lui d’une pein­ture exi­geante. En pui­sant dans une ima­ge­rie da­tant des an­nées 1930 et 1960, elle ana­lyse l’ico­no­gra­phie du pou­voir dans la sphère pu­blique comme dans la sphère pri­vée. De­puis 2010, elle consti­tue ce qu’elle nomme un at­las (dans un clin d’oeil à Ge­rhard Rich­ter), source vi­suelle qu’elle trans­fère sur toile et sur pa­pier. Ins­pi­rée par le ci­né­ma ita­lien, les sé­ries Z, l’his­toire de la pein­ture, l’ima­ge­rie po­li­tique et les ar­chives fa­mi­liales, Giu­lia An­drea­ni ali­mente un « jour­nal d’une ico­no­phage » qui touche à l’ima­gi­naire col­lec­tif. Pour ce­la, elle dé­pous­sière les fonds d’ar­chives ou­bliés, part à la ren­contre d’in­di­vi­dus aux des­tins aty­piques, fouille les ou­vrages d’his­toire de l’art et les al­bums de fa­mille. Les do­cu­ments pho­to­gra­phiques sont en­suite ré­vé­lés à l’acry­lique sur toile et à l’aqua­relle sur pa­pier. Elle tra­vaille dans une uni­té chro­ma­tique en gris de Payne : un gris tein­té de bleus, un bleu char­gé de gris qui tra­duit un si­lence et une den­si­té propres aux sou­ve­nirs. Elle n’ex­ploite pas la to­ta­li­té des sur­faces ; les ré­serves sont des es­paces de res­pi­ra­tion comme de trouble. La di­men­sion fan­to­ma-

tique est ac­cen­tuée par la flui­di­fi­ca­tion des corps et des vi­sages tra­ver­sés de cou­lures. Un jeu s’ins­talle entre la sur­face et la pro­fon­deur, entre l’ap­pa­ri­tion et la dis­pa­ri­tion, entre la réa­li­té et la fic­tion, entre le pas­sé et le pré­sent, entre la vie et la mort. Pro­fon­dé­ment en­ga­gée dans un tra­vail de mé­moire, elle dé­cor­tique les images de l’his­toire eu­ro­péenne, de la Pre­mière Guerre mon­diale à la Guerre froide. Dans ces tra­vaux, l’Al­le­magne, l’Italie et la France pré­do­minent. Dans le cadre du cen­te­naire de la Pre­mière Guerre mon­diale, elle pré­sen­te­ra d’ailleurs une ex­po­si­tion per­son­nelle au sein du pro­jet Ligne de Front, éla­bo­ré par le Lab La­banque à Bé­thune. Giu­lia An­drea­ni s’ap­proche de ces ten­sions entre des mo­ments de ré­sis­tances et des pages plus sombres de l’his­toire pour pro­duire un dis­cours vi­suel et critique. La sé­rie Fo­re­ver Young (2012) fi­gure une sé­rie de dic­ta­teurs : Sta­line, Mao, Fran­co, Sa­la­zar. Leurs vi­sages ju­vé­niles ne pré­sagent rien des monstres en de­ve­nir. Pour une autre sé­rie, Giu­lia An­drea­ni a aus­si par­cou­ru les ca­ta­combes de Pa­lerme afin de res­ti­tuer les vi­sages mo­mi­fiés des hautes fi­gures clé­ri­cales de la ville. Qu’ils soient fi­gés dans leur jeu­nesse ou dans la mort, ces ac­teurs du pou­voir ap­pa­raissent de ma­nières in­at­ten­dues.

HIS­TOIRE(S)

À la grande his­toire, Giu­lia An­drea­ni su­per­pose la pe­tite his­toire. Elle pour­suit les par­cours d’ano­nymes qui pen­dant ou après la Se­conde Guerre mon­diale, ont tra­ver­sé leurs pays pour en re­joindre d’autres. C’est un tra­vail d’en­quête qui in­ter­vient à la suite d’une ren­contre, comme c’est le cas pour le pro­jet [Non] si pas­sa la fron­tie­ra (2013). Pein­tures et aqua­relles re­tracent la vie d’Eduar­do Cosimo Cam­mil­le­ri qui s’est ins­tal­lé en France après avoir fui l’Italie de Mus­so­li­ni. Grâce à la fille de Cam­mil­le­ri, Giu­lia An­drea­ni a eu l’oc­ca­sion de pui­ser dans les ar­chives d’une vie : pho­to­gra­phies in­times où il pose ha­billé en femme avec sa soeur, dé­gui­sé avec ses amis lors d’un en­ter­re­ment de vie de garçon ; mais aus­si des pho­to­gra­phies of­fi­cielles où l’homme, vê­tu d’un uni­forme mi­li­taire, s’en­gage dans l’ar­mée fran­çaise et part en In­do­chine. Giu­lia An­drea­ni nour­rit son at­las de do­cu­ments ano­nymes. Elle s’ap­pro­prie et in­ter­prète au pin­ceau des vi­sages et des corps per­dus dans les ar­chives et les bi­blio­thèques.

À RE­BOURS DES PRO­PA­GANDES

En fi­li­grane, An­drea­ni mène un tra­vail sur la re­pré­sen­ta­tion des femmes. Sur la plu­part des do­cu­ments ori­gi­naux, celles-ci sont des ins­tru­ments mis au ser­vice du pou­voir mas­cu­lin, mais dans les ta­bleaux, cette si­tua­tion est ren­ver­sée. L’ar­tiste y dé­cline des al­lé­go­ries dans les­quelles femmes sont por­teuses d’une vi­sion critique. Dans les Sept Soeurs (2011), un groupe de femmes avance joyeu­se­ment, tan­dis qu’en ar­rière-plan fume la che­mi­née d’une raf­fi­ne­rie – ré­fé­rence au « car­tel des sept soeurs », les plus grosses com­pa­gnies pé­tro­lières qui do­minent le mar­ché. La toile in­ti­tu­lée L.E.F (2012) pré­sente trois femmes pa­ra­dant, jambes et bras en l’air. Elles portent des cha­peaux sur les­quels est ins­crite la de­vise Li­ber­té, Éga­li­té, Fra­ter­ni­té. Elles in­carnent la struc­ture de la Ré­pu­blique fran­çaise qui, aux yeux de l’ar­tiste, s’ef­fondre du fait de la mon­tée de mou­ve­ments xé­no­phobes. La Li­ber­té est am­pu­tée de son pied, l’Éga­li­té est pri­vée d’un oeil, et le bras droit de la Fra­ter­ni­té est cou­pé. Dans Miss Eu­rope (2013), un groupe de miss pose en ar­bo­rant les écharpes qui in­diquent leurs na­tio­na­li­tés. En creux, Giu­lia An­drea­ni réa­lise le por­trait d’une Eu­rope af­fai­blie par un manque de co­hé­rence po­li­tique et par la crise éco­no­mique. Elle re­tourne ain­si les images de pro­pa­gande pour en faire de vé­ri­tables ins­tru­ments cri­tiques en­vers des so­cié­tés qui ne semblent pas avoir re­te­nu les le­çons de leur propre His­toire. Entre pas­sé et pré­sent, les er­reurs, les tor­sions, les ma­ni­pu­la­tions, les hor­reurs per­durent. L’ar­tiste veille aux images, à leur rôle, au dis­cours qu’elles vé­hi­culent et à leurs ré­per­cus­sions nor­mées sur l’ima­gi­naire col­lec­tif.

Giu­lia An­drea­ni draws ins­pi­ra­tion for her pain­tings and wa­ter­co­lors from me­ti­cu­lous­ly pre­pa­red ar­chi­val pho­tos. Whe­ther on can­vas or pa­per, she paints people. Some are well known twen­tieth-cen­tu­ry his­to­ri­cal fi­gures; others are ano­ny­mous. The re­cur­rent theme in her bluish-gray mo­no­tones is me­mo­ry.

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A gra­duate of the Ve­nice fine arts school, Giu­lia An­drea­ni has been li­ving and wor­king in it Pa­ris since 2008. She is stu­dying art his­to­ry at the Sor­bonne and wri­ting a thesis on the Leip­zig School. Si­mul­ta­neous­ly a pain­ter and a re­sear­cher, her work in­volves com­bing ar­chives for images pro­du­ced bet­ween the 1930s and the 1960s that be­come the ba­sis for ve­ry de­man­ding pain­tings. These images she ana­lyzes in­clude not on­ly his­to­ri­cal do­cu­ments but al­so the ico­no­gra­phy of power in the pu­blic and pri­vate spheres. Since 2010 she has been de­ve­lo­ping what she calls an at­las (an al­lu­sion to Ge­rhard Rich­ter) of visual source ma­te­rials she trans­fers to can­vas or pa­per. Dra­wing from Ita­lian ci­ne­ma, B mo­vies, the his­to­ry of pain­ting, po­li­ti­cal ima­ge­ry and fa­mi­ly pho­to al­bums, An­drea­ni keeps “a pho­to­phage’s dia­ry” whose cen­ter of con­cern is our col­lec­tive ima­gi­na­tion. The en­tries come from dus­ty, for­got­ten col­lec­tions, mee­tings with in­di­vi­duals with aty­pi­cal sto­ries, art his­to­ry books and boxes of pho­tos in at­tics. These images are then tur­ned in­to acry­lics on can­vas or wa­ter­co­lors on pa­per. They are mo­no­tones, of­ten using Payne’s gray,

a thin bluish gray, or a grayish blue, a co­lor that conveys the si­lence and den­si­ty of me­mo­ry and helps pro­duce an am­bi­guous sense of per­sis­tence and re­sur­gence. The fron­ta­li­ty of her work is an es­sen­tial ele­ment, both vi­sual­ly and tech­ni­cal­ly. Ins­tead of filling the en­tire sur­face area, as if ta­king a breath she leaves emp­ty places that are es­pe­cial­ly dis­tur­bing. The ghost­ly ef­fect is ac­cen­tua­ted by the way she uses co­lors to make the bo­dies and faces seem slight­ly fluid. There is a kind of back and forth bet­ween sur­face and depth, ap­pea­rance and di­sap­pea­rance, rea­li­ty and fic­tion, past and present, and life and death.

THE YOUNG AND THE DEAD

Dee­ply en­ga­ged with the ques­tion of me­mo­ry, An­drea­ni de­cons­tructs Eu­ro­pean his­to­ri­cal images. From WWI (1) to the Cold War, she com­piles pic­tures of the his­to­ry of Ger­ma­ny, Ita­ly and France, three coun­tries that share both dark pages and re­sis­tance mo­ve­ments. She uses the ten­sion bet­ween these two as­pects to pro­duce a cri­ti­cal visual dis­course. The se­ries Fo­re­ver Young (2012) por­trays the “great” dic­ta­tors, from Sta­lin, Fran­co and Sa­la­zar to Mao. Their you­th­ful faces give no clue of the mons­ters they will be­come. These por­traits in­ter­ro­gate the construc­tion of their res­pec­tive bio­gra­phi­cal arcs. Conver­se­ly, af­ter ex­plo­ring the Pa­ler­mo ca­ta­combs she pain­ted the mum­mi­fied faces of the ci­ty’s lea­ding cler­gy. These tem­po­ral shifts al­low her to sub­vert iconic faces. Whe­ther fro­zen in youth or death, she gives us unique re­pre­sen­ta­tions of the faces of power.

HIS­TO­RIES PU­BLIC AND PRI­VATE

An­drea­ni likes to coun­ter of­fi­cial his­to­ry and pri­vate nar­ra­tives, such as the sto­ries of ano­ny­mous people who left their coun­try for ano­ther during or af­ter a war. So­me­times the pro­cess in­volves re­search car­ried out af­ter mee­ting so­meone, as was the case with her piece [ Non] si pas­sa la fron­tie­ra (2013). These acry­lics and wa­ter­co­lors trace the life of Eduar­do Cosimo Cam­mil­le­ri who fled Ita­ly un­der Mus­so­li­ni to spend his life in France. His daugh­ter al­lo­wed An­drea­ni to search through the pho­tos that re­cor­ded his life, the pri­vate snap­shots sho­wing him dres­sed as a wo­man along­side his sis­ter and dres­sed up in ano­ther way with his friends at a ba­che­lor par­ty, and more of­fi­cial pic­tures as well, wea­ring a mi­li­ta­ry uni­form, as new­ly en­lis­ted in the French ar­my and about to leave for the war in In­do­chi­na. In ad­di­tion to these bio­gra­phi­cal notes of iden­ti­fied in­di­vi­duals, An­drea­ni’s at­las al­so in­cludes ano­ny­mous do­cu­ments, faces and bo­dies found in ar­chives and libraries. With this ap­pro­pria­tion and in­ter­pre­ta­tion, her paint­brush adds a touch of hu­ma­ni­ty to the his­to­ri­cal re­cord.

SUB­VER­TING PRO­PA­GAN­DA

Im­pli­cit­ly, one of the main themes in her work is the representation of wo­men. She takes ori­gi­nal do­cu­ments in which wo­men are ins­tru­ments in the hands of mas­cu­line power and turns this stra­te­gy in­side out by pro­du­cing so­cial al­le­go­ries in which wo­men convey a cri­ti­cal vi­sion. A group of se­ven wo­men marches for­ward hap­pi­ly; in the back­ground is the bel­ching smo­kes­tack of an oil re­fi­ne­ry ( Les Sept Soeurs, 2011). This is a re­fe­rence to the “Se­ven Sis­ters” mo­no­po­ly, the se­ven big­gest oil com­pa­nies that con­trol the world mar­ket. The pain­ting en­tit­led L.E.F (2012) shows three wo­men per­for­ming a high-step­ping march, their arms and legs in the air. Their straw hats car­ry the slo­gan “Li­ber­té, Ega­li­té, Fra­ter­ni­té.” They em­bo­dy the struc­ture of the French Re­pu­blic, which, in this ar­tist’s eyes, has been brought to the point of col­lapse by the rise of an­ti-foreigner mo­ve­ments. Li­ber­té has an am­pu­ta­ted leg, Ega­li­té is mis­sing an eye, and Fra­ter­ni­té’s right arm has been cut off. A group of beau­ty queens pose with sashes in­di­ca­ting their res­pec­tive na­tio­na­li­ties ( Miss Eu­rope, 2013). Here An­drea­ni of­fers a sym­bo­lic por­trait of a Eu­rope wea­ke­ned by the lack of po­li­ti­cal co­he­rence and the economic cri­sis. Thus she sub­verts pro­pa­gan­da images and turns them in­to cri­tiques of so­cie­ties that seem not to have lear­ned the les­sons of their own his­to­ry. Bet­ween past and present, the er­rors, twists, ma­ni­pu­la­tions and hor­rors are still with us. This is an ar­tist who un­ders­tands the power of images; their role, the dis­courses they convey and their nor­ma­tive re­per­cus­sions on our col­lec­tive ima­gi­na­tion.

Trans­la­tion, L-S Tor­goff

(1) In the context of this year’s ob­ser­va­tion of the cen­te­na­ry of the be­gin­ning of World War, she will present a so­lo show as part of the Ligne de Front pro­ject car­ried out by the Lab La­banque in Bé­thune.

Giu­lia An­drea­ni

Née à / born Ve­nise en / in 1985 Vit et tra­vaille à Pa­ris / lives in Pa­ris Ex­po­si­tions per­son­nelles ré­centes Recent so­lo shows: 2012 Mu­sée de la Ré­sis­tance na­tio­nale et In­las­sable Ga­le­rie, Pa­ris ; Ga­le­rie Pre­mier Re­gard, Pa­ris ; Hô­tel du dé­par­te­ment de l’Eure, Évreux 2013 Ga­le­rie Ben­da­na Pi­nel, Pa­ris ; Ga­le­rie de l’Es­cale, Le­val­lois Ex­po­si­tions col­lec­tives ré­centes : 2013 Te­ken Con­tem­po­ra­ry dra­wing, En­tre­pot fic­tief, Gand; Friends&Fa­mi­ly, Ga­le­rie Eva Ho­ber, Pa­ris L’École des Sa­voirs pa­ral­lèles, Scope, Mia­mi Beach; La Belle Pein­ture 2, Phoe­nix Les Halles, Île Mau­rice ; Viag­gia­tore Im­mo­bile, The Others Art Fair, Tu­rin ; Young In­ter­na­tio­nal Pain­ters, Es­pace Mo­rin, Pa­ris ; De leur temps IV, Le Han­gar à ba­nanes, Nantes ; La Belle Pein­ture 2, Pa­lais Pisz­to­ry, Bra­ti­sla­va ; Outre-Tombe, Art Co­pen­ha­gen, Da­ne­mark; L’Abri, Ga­le­rie Mi­chel Jour­niac, Pa­ris ; Tra­cing Coor­di­nates, Pa­laz­zo Ma­li­pie­ro, Ve­nise 2014 Silent Faces, Ga­le­rie 22,48 m2, Pa­ris

« Un beau jour ». 2013. Acry­lique sur toile. 200 x 145 cm. (Toutes les pho­tos, Court. de l’ar­tiste). “One Fine Day.” Acry­lic on can­vas

Ci-des­sus / above: « Dunk­lung ». 2013. Aqua­relle sur pa­pier. 17 x 24 cm. Wa­ter­co­lor on pa­per Page de droite / page right: « Gruppe ju­gos­la­wi­sher Par­ti­sa­nen F62/ 1154, 2012 » 2012. Acry­lique sur toile. 200 x145 cm (Ph. Kris­tin Lau). “Group of Yu­go­slav Par­ti­sans.” Acry­lic on can­vas

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