Gar­der la forme

for­ma­lisme et littérature

Art Press - - LA UNE - Jacques Hen­ric

Les Temps Mo­dernes

« For­ma­lisme et Littérature » N°676, no­vembre-dé­cembre 2013

Gal­li­mard

« Le “for­ma­lisme” en littérature n’a pas bonne presse », nous pré­viennent d’en­trée Ma­rie Gil et Pa­trice Ma­ni­glier dans leur pré­sen­ta­tion de ce nu­mé­ro des Temps Mo­dernes consa­cré aux aven­tures de la « forme » dans l’écri­ture lit­té­raire. Et les deux pré­fa­ciers de rap­pe­ler les re­proches adres­sés au for­ma­lisme: « En­nuyeux, nar­cis­sique, pré­ten­tieux, et même dé­pas­sé – car quoi de plus vieux que l’idée même d’avant-garde avec la­quelle on le confond ?… » Voi­là qui rap­pelle le re­frain ser­vi à l’en­vi au cours des an­nées 1960-1970, après que le Nou­veau Ro­man avait, di­sait-on, « ra­va­gé » la littérature « vi­vante » de son époque et que la re­vue Tel Quel lui avait por­té le coup de grâce, sté­ri­li­sant pour des dé­cen­nies la pro­duc­tion ro­ma­nesque en France. Les jeunes gens grou­pés au­tour de Phi­lippe Sollers, qui avaient l’am­bi­tion de mettre un beau désordre dans la littérature de leur temps à l’ins­tar des avant­gardes qui les avaient pré­cé­dés, furent aus­si­tôt per­çus et dé­non­cés comme les dé­clen­cheurs d’une nou­velle « ter­reur » dans les lettres. « For­ma­lisme » fut l’in­cri­mi­na­tion la plus soft dont ils furent l’ob­jet de la part d’une critique ignare qui ne sa­vait rien de ce qu’avait été ce mou­ve­ment de pen­sée né au dé­but du siècle der­nier dans la Rus­sie ré­vo­lu­tion­naire et à qui les noms de Ty­nia­nov, Chk­lovs­ki, Ja­kob­son, Ei­chen­baum,… ne di­saient ab­so­lu­ment rien. Pas plus aux lit­té­ra­teurs oeu­vrant dans le bon vieux ro­man psy­cho­lo­gique de tra­di­tion dix­neu­vié­miste, qui s’alar­maient de voir leur mé­diocre pro­duc­tion mise en dan­ger par deux gé­né­ra­tions de tru­blions. Et il est à craindre qu’il en soit de même pour beau­coup de ro­man­ciers d’au­jourd’hui ; les for­ma­listes russes, mais aus­si leurs pré­cur­seurs, les sym­bo­listes fran­çais, Mal­lar­mé, comme leurs conti­nua­teurs, ceux qu’on a un peu lé­gè­re­ment re­grou­pés sous le qua­li­fi­ca­tif de « struc­tu­ra­listes » ou en­core plus lé­gè­re­ment d’« an­ti-hu­ma­nistes », Al­thus­ser, Fou­cault, Der­ri­da, Lé­vi-Strauss, De­leuze, Lyo­tard, Lacan, et dans une po­si­tion plus sin­gu­lière Barthes (cf. le texte d’Éric Mar­ty, « For­ma­lisme lit­té­raire et phi­lo­so­phie : le grand mal­en­ten­du »), tous ces noms qui ont mar­qué la pen­sée du siècle pas­sé : in­con­nus au ba­taillon. Sga­na­relle, dans le Mé­de­cin­mal­gré lui : « Voi­ci jus­te­ment ce qui fait que votre fille est muette. » Pour­rait-on sou­te­nir que la mé­con­nais­sance des en­jeux théo­riques du for­ma­lisme, ce­lui qui a nour­ri son siècle (et a été nour­ri par lui), la lin­guis­tique, le meilleur de la littérature, des arts, de la mu­sique, de l’ar­chi­tec­ture, fait jus­te­ment, non que nos filles sont muettes, mais que beau­coup de nos ro­man­ciers, s’ils ne sont pas muets, écrivent en ne sa­chant rien des pas­sants consi­dé­rables qui rendent leur pro­duc­tion lit­té­raire ob­so­lète. D’où l’im­por­tance de ce nu­mé­ro des Temps Mo­dernes qui, après le rap­pel de ce qui a ca­rac­té­ri­sé les formes his­to­riques du for­ma­lisme (William Marx en re­cense quelques-unes dans son texte « Brève his­toire de la forme en littérature »), s’in­ter­roge sur ce qu’il en est au­jourd’hui du for­ma­lisme dans la « littérature vi­vante » et tente de ré­pondre à la ques­tion de sa­voir, comme le fait Pa­trice Ma­ni­glier, si le for­ma­lisme peut of­frir quelque recette pour as­su­rer que tel ou tel écrit ap­par­tient bien à l’es­pace de la littérature. Dit au­tre­ment : y au­rait-il une « es­sence » de la littérature, ou rien que « des ef­fets lit­té­raires » ? Suf­fi­rait-il d’avoir lu Ty­nia­nov, Chk­lovs­ki, Ja­kob­son, ou plus près de nous To­do­rov, pour dé­ci­der à coup sûr que le der­nier Gon­court se­rait bien de la littérature et que le Mé­di­cis n’en se­rait pas ? Un bon ba­gage d’écrits phi­lo­so­phiques (à ne pas ou­blier d’y four­rer le Qu’est-ce que la littérature ? de Sartre), suf­fi­rait-il à vous as­su­rer une glo­rieuse car­rière d’écri­vain (pas d’« écri­vant » pour re­prendre la dis­tinc­tion de Barthes)?… Il est vrai que la mé­thode la plus simple et la plus cou­ram­ment em­ployée de nos jours est de s’au­to­dé­cla­rer « écri­vain » (ne reste plus alors, di­rait Bour­dieu, que de se faire adou­ber par le « mi­lieu » mé­dia­ti­co-lit­té­raire qui vous re­çoit en son sein et vous dé­livre ain­si, au nom de cette pres­ti­gieuse élec­tion, le per­mis de tout dire, et sou­vent, hé­las, n’im­porte quoi...).

LES DIA­FOI­RUS

Puis­qu’il a été fait al­lu­sion à la littérature « vi­vante », les res­pon­sables de ce nu­mé­ro ont eu l’heu­reuse idée d’in­ter­vie­wer un écri­vain (sans guille­mets) bien vi­vant, Oli­vier Ca­diot. Critique à l’en­droit des « mo­dernes » qui l’ont pré­cé­dé (mais qu’il ne mé­con­naît pas), Oli­vier Ca­diot a évi­té dans ses écrits les ra­va­geurs écueils aus­si bien de « l’avant-gar­disme » que du « post­mo­der­nisme », et il pour­suit ain­si une oeuvre très sin­gu­lière. Il res­te­rait à si­gna­ler les ca­ri­ca­tures aux­quelles le for­ma­lisme et un struc­tu­ra­lisme mal com­pris ont conduit. Dans la critique et dans la littérature elle-même. Je me sou­viens des ex­cès d’un cer­tain« tel­qué­lisme » qui obli­gea Sollers à ré­agir : chan­ge­ment du titre de sa re­vue, d’édi­teur, ap­pel à de nou­veaux col­la­bo­ra­teurs. De même que l’en­sei­gnant que je fus garde une mé­moire dou­lou­reuse des gro­tesques in­no­va­tions pé­da­go­giques tou­chant l’ana­lyse « struc­tu­rale » des textes « lit­té­raires » (guille­mets, cette fois, vu le choix des au­teurs pro­po­sés à l’étude dans les ma­nuels sco­laires des an­nées 1970-1980) : ces gra­phiques, ces sché­mas, ces dia­grammes la­by­rin­thiques, ces termes « scien­ti­fiques » sa­van­tis­simes… Le for­ma­lisme avait trou­vé ses Dia­foi­rus. Sé­vissent-ils en­core ?

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