Éric Che­villard un désordre bien or­don­né

Art Press - - LA UNE - Pa­trick Ké­chi­chian

Éric Che­villard Le Désordre AZER­TY Mi­nuit

Pierre après pierre, livre après livre, Éric Che­villard construit sa ca­thé­drale. Le tra­vail est dé­jà bien avan­cé, même si le chan­tier est vaste en­core. De ce fu­tur mo­nu­ment des Lettres éri­gé au mi­lieu du dé­sert des oeuvres su­bal­ternes, il est à la fois l’ar­chi­tecte et l’ou­vrier, le dé­co­ra­teur et l’homme de peine. « Son nom dé­signe son oeuvre, sa per­sonne par voie de con­sé­quence se confond avec celle-ci », a-t-il dé­cré­té. As­cète ex­tra­ver­ti, clas­sique poin­tilleux éga­ré – ou peut-être en mis­sion – dans le post­mo­der­nisme, il prête at­ten­tion à chaque dé­tail sans ja­mais perdre de vue l’en­semble. Sa lor­gnette est un ins­tru­ment de haute pré­ci­sion. Il sait bien, lui, que « toute his­toire s’en­ra­cine aux ori­gines du monde » et que, dès lors, l’écri­vain maître de son art, se doit de nar­rer « par le me­nu la grande aven­ture des êtres et des choses »…

CONTRAT TA­CITE

Mais non, je plai­sante ! Le mo­nu­ment n’existe pas, sauf dans nos ima­gi­na­tions exal­tées, où d’ailleurs il ne tient pas de­bout. Quant au dé­sert, c’est ce­lui des villes : là où les écri­vains pro­li­fèrent et se co­optent. En­fin et surtout, ni les « ori­gines du monde », ni « la grande aven­ture des êtres et des choses » ne font for­cé­ment de la bonne littérature… Es­sayons à pré­sent de cer­ner notre su­jet d’un peu plus près… Lire Éric Che­villard, c’est se re­trou­ver en ter­rain connu. C’est aus­si­tôt en­trer avec lui dans une sorte de com­pli­ci­té – qui l’eût cru ? –, de contrat ta­cite qui n’est nul­le­ment de la conni­vence. Quel est l’ob­jet, le but du contrat ? C’est jus­te­ment toute la ques­tion, dont l’au­teur ne dé­tient, pas plus que le lec­teur, la ré­ponse. Mais as­su­ré­ment les deux la cherchent, ce qui ren­force leur proxi­mi­té. Dé­jà en 2012, avec l’Au­teur et Moi, Che­villard as­si­gnait au ro­man un rôle de tête cher­cheuse, d’ex­plo­ra­teur de ses propres marges, de gre­nade à frag­men­ta­tion au pays des naïfs lit­té­ra­teurs en­ivrés de leur propre ima­gi­naire. Avec le Désordre AZER­TY, il va plus loin, re­nonce au ro­man – pro­vi­soi­re­ment, es­pé­rons-le – mais pas à la fable ni à la fic­tion. Le titre dé­signe un cer­tain brouillage des mots, en fonc­tion d’un ordre aléa­toire des lettres. Même si le cla­vier de notre ma­chine à écrire nous rend cet ordre fa­mi­lier. Et les idées ? Elles suivent, tant bien que mal, ti­rées à hue et à dia, ins­pi­rées par ce désordre bien or­don­né, obéis­sant à l’aléa comme à une loi ins­crite dans le marbre. Concrè­te­ment, ce­la donne un lexique de vingt-six en­trées, ran­gées se­lon l’al­pha­bet du cla­vier ma­chi­nal. Quelques di­gres­sions à ca­rac­tère au­to­bio­gra­phique, pous­sières d’un « ro­man fa­mi­lial » per­du, nous ra­mènent sur terre, si tou­te­fois nous pen­sions avoir été li­bé­rés de cette pe­san­teur. À « Che­villard » et « Quin­qua­gé­naire » no­tam­ment, ou en­core à « Littérature ». Bien connu de ses lec­teurs, le tro­pisme de l’écri­vain en fa­veur de la sen­tence, de l’apoph­tegme, de la saillie fur­tive et fi­gu­ra­tive ou de l’équa­tion ver­bale, est ici lar­ge­ment mis à contri­bu­tion. À ce pro­pos, al­lez voir son blog quo­ti­dien, l’Au­to­fic­tif, an­nuel­le­ment re­pris en vo­lume à l’en­seigne de l’Arbre ven­geur. « Le réel est sans al­ter­na­tive », écrit par exemple Che­villard dans les pages « Hu­mour », qui ne prêtent pas vrai­ment à la franche ri­go­lade… Il parle, vous l’au­rez com­pris, de ce réel « tout de mots, re­cré­pi, par­fu­mé ». Dans un ordre d’idées proche, il pose des ques­tions qu’avant lui nul n’au­rait osé for­mu­ler : « Se pour­rait-il que la littérature ait trop de charme pour en­fon­cer le réel ? » Que vou­lez-vous ré­pondre à une si ver­ti­gi­neuse in­ter­ro­ga­tion ? Il y a aus­si du concret, du so­lide, du lourd, comme lors­qu’il avoue dé­te­nir la preuve de l’in­exis­tence de Dieu. À cet ins­tant, nos convic­tions, confes­sons-le, va­cillent.

DES CHOSES À TAIRE

Je l’ai dé­jà dit : Che­villard est proche de son lec­teur, per­plexe comme lui, in­ter­ro­ga­teur, an­gois­sé par­fois. Critique aus­si – et pas seule­ment de­puis qu’il tient chro­nique au « Monde des livres ». Pour lui comme pour nous, le lan­gage n’est pas un ins­tru­ment, un ou­til. Et si c’était des mots et des phrases, que nos idées nous ve­naient ? Vieille ren­gaine di­rez-vous ? Mais que je sache, l’énigme n’est pas ré­so­lue… Quant à la « théo­rie », Che­villard croit « dur comme fer » qu’elle est « l’oeuvre même ». D’où une en­va­his­sante ten­dance à ex­pli­quer, à dé­plier, à ré­or­ga­ni­ser. D’où une ins­pi­ra­tion in­ta­ris­sable. L’ima­gi­na­tion n’est plus reine, mais sui­vante, dame de com­pa­gnie – fa­vo­rite. La fic­tion s’in­si­nue dans le réel plus que le contraire. Une fois cette consta­ta­tion dû­ment en­re­gis­trée, dé­cri­vez, dé­ve­lop­pez, écri­vez des livres, ro­mans ou autres, com­po­sez des abé­cé­daires… Et puis aus­si, li­sez, Mi­chaux, Be­ckett as­sis sur son banc, « veuf de toute pen­sée, de toute sen­sa­tion », ou en­core Gom­bro­wicz lan­çant le tra­gique cri de ral­lie­ment d’une en­fance éter­nelle : « Cu­cul ! cu­cul ! cu­cul ! » Oui, l’écri­vain « écrit aus­si parce qu’il y a des choses à taire »… Il y a du Mau­rice Blan­chot chez Che­villard, un Blan­chot qui ne crain­drait pas de se mettre un nez rouge, de faire quelques gri­maces, de s’ex­po­ser… Nul dé­sir de dis­pa­raître chez lui, à la dif­fé­rence de l’au­teur du Der­nier Homme. Il n’em­pêche, c’est bien l’an­goisse qui ha­bite l’es­pace lit­té­raire d’Éric Che­villard… Une an­goisse qui af­fronte le pire, même vir­tuel­le­ment : et si, à cinq heures, de­main, la mar­quise ne sor­tait pas ?

L’oeuvre de Che­villard ap­pelle le com­men­taire, l’étude. On pour­ra ain­si se re­por­ter au vo­lume Pour Éric Che­villard que viennent de pu­blier, chez Mi­nuit, Bru­no Blan­cke­man, Ti­phaine Sa­moyault, Do­mi­nique Viart et Pierre Bayard.

Éric Che­villard (Ph. Pa­trick Box/hop)

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