Me­do­ru­ma Shun lé­gendes d’Oki­na­wa

Art Press - - LA UNE - Jean-Phi­lippe Ros­si­gnol

Me­do­ru­ma Shun

L’Âme de Kô­ta­rô contem­plait la mer Zul­ma

Le san­shin est un ins­tru­ment de mu­sique ja­po­nais. Il res­semble à un luth à « trois cordes » (tra­duc­tion lit­té­rale de son nom) dont la caisse de ré­so­nance est ten­due par deux peaux de py­thon. Cet ins­tru­ment ac­com­pagne les chants folk­lo­riques comme il a sa place dans l’élec­tro et la pop nip­pones. Pro­ve­nant d’Oki­na­wa, cet ar­chi­pel d’îles si­tuées entre le Ja­pon (au nord) et Taï­wan (au sud), le san­shin fait son ap­pa­ri­tion dans la nou­velle qui ouvre le re­cueil l’Âme de Kô­ta­rô contem­plait la mer. Ce livre de Me­do­ru­ma Shun est une dé­cou­verte à plu­sieurs égards. Tout d’abord, c’est la pre­mière fois que son au­teur est tra­duit en fran­çais. Se­cun­do, le lec­teur est face à un uni­vers qui conjugue les fo­rêts équa­to­riales, l’en­fance et le sur­na­tu­rel. En­fin, Me­do­ru­ma com­pose une langue vi­vace qui évite de nom­breux pièges, no­tam­ment la pré­cio­si­té et la ba­na­li­té. Avant d’en sa­voir un peu plus, di­sons un mot sur Me­do­ru­ma Shun lui-même. S’il ne bé­né­fi­cie pas en­core de la no­to­rié­té in­ter­na­tio­nale d’écri­vains ja­po­nais tels Ken­za­bu­rô Ôé ou Yô­ko Oga­wa, il est tout de­même un au­teur re­con­nu dans son pays. Une voix qui compte, pour preuve l’at­tri­bu­tion en 1997 du pres­ti­gieux prix Aku­ta­ga­wa avec son ro­man Sui­te­ki. Né en 1960 à Na­ki­jin, dont la forteresse ( gu­su­ku) est ins­crite au pa­tri­moine de l’hu­ma­ni­té, Me­do­ru­ma est di­plô­mé de l’uni­ver­si­té de Ryu­kyu. Après avoir exer­cé plu­sieurs pe­tits bou­lots, comme ce­lui de gar­dien, il donne cours dans un ly­cée pro­fes­sion­nel sur l’île de Miya­ko, loin de la fré­né­sie de To­kyo, puis dé­mis­sionne de l’en­sei­gne­ment en 2003. Il a pu­blié deux essais sur Oki­na­wa, et son tra­vail ques­tionne sans cesse les ori­gines de l’ar­chi­pel dont le san­shin est is­su. Mé­moire, ex­pé­rience in­dé­lé­bile de la Se­conde Guerre mon­diale, des­crip­tion des hommes sans gloire – ce n’est pas une évo­ca­tion pas­sa­gère à la­quelle sa littérature se prê­te­rait, non, c’est une im­pré­gna­tion to­tale. Dans « Rouges Pal­miers », la troi­sième et splen­dide des six nou­velles du re­cueil, l’au­teur met en scène deux en­fants. Tout com­mence par un match de boxe dans un quar­tier sor­dide. Un Noir va com­battre de­vant un at­trou­pe­ment de sol­dats amé­ri­cains, à deux pas d’une des bases en­core oc­cu­pées d’Oki­na­wa. Le re­tour de l’af­fron­te­ment Cas­sius Clay/Joe Fra­zier, mais sur un autre ring, à des mil­liers de ki­lo­mètres de leur pays de nais­sance ? L’eu­pho­rie des rounds ? L’at­mo­sphère est plus sombre que ça. Les deux gar­çons ne s’éter­nisent pas dans les pa­rages. Ils fuient la vio­lence. Ils courent vite, ils pré­fèrent at­tra­per les gros « pois­sons-pa­ra­dis » et boire à la source « l’eau fraîche qui jaillis­sait d’entre les pierres en fai­sant on­doyer les ra­cines blanches des arbres ». Ils ap­prennent à se connaître sans se par­ler. Ils se touchent, ils ont peur. Ils s’en­foncent dans des mas­sifs de mimosas, tra­versent des ponts sus­pen­dus, se tiennent à dis­tance et se re­trouvent le len­de­main dans la cour de l’école. Par une suc­ces­sion de touches im­pres­sion­nistes, Me­do­ru­ma peint le trouble du nar­ra­teur et d’un jeune ca­ma­rade nom­mé sim­ple­ment par l’ini­tiale S. À la suite d’une rixe entre eux dans la salle de classe et au terme d’une longue dé­am­bu­la­tion du nar­ra­teur dans les rues dan­ge­reuses qui en­tourent la base mi­li­taire, le ré­cit s’achève : « Dans le vent de plus en plus froid, je trem­blais sans pou­voir me contrô­ler. Le so­leil dé­cli­nant à l’ouest, mas­qué par les bâ­ti­ments, n’at­tei­gnait pas l’ar­rêt de bus. L’au­to­bus n’ar­ri­vait pas. Je le sa­vais : je ne re­ver­rais plus ja­mais S. »

DU CO­RAIL POUSSE SUR SON FRONT

L’écri­ture laisse en sus­pens cette his­toire, comme si sa réa­li­té pou­vait être re­mise en cause. Et si la vie de ses deux en­fants, leur ini­tia­tion, leur du­re­té, la sexua­li­té et la sym­bo­lique des cou­leurs – ce rouge iri­des­cent des lèvres, ce rouge vif des bon­bons que la mère de S. leur offre, ce rouge des feuilles de « pal­miers ra­chi­tiques » – et si tout ce­la n’était qu’un rêve, une fée­rie digne d’Odi­lon Re­don, en­gen­drée par les aca­cias et les aloès ? Oui, la na­ture et les ombres s’en­tre­mêlent dans ce livre sin­gu­lier. Me­do­ru­ma Shun porte un re­gard sen­suel sur Oki­na­wa, mais l’en­vers du dé­cor est pré­sent, un en­vers fan­to­ma­tique, une vie fis­su­rée par le pas­sé, un dé­cor fan­tas­tique comme dans la pre­mière nou­velle, « l’Âme re­lo­gée », où un pê­cheur saoul est re- trou­vé sur la plage dans une sé­quence de mé­ta­mor­phose et d’hal­lu­ci­na­tion. En ef­fet, son corps est dé­sor­mais ha­bi­té par un im­mense ber­nard-l’her­mite. Sui­vant la tra­di­tion ja­po­naise des âmes er­rantes que les hommes simples re­con­naissent dans la vie quo­ti­dienne, ces nou­velles dé­crivent des fi­gures sur­na­tu­relles mar­quantes, ain­si du vieil Uc­chi et du co­rail qui pousse sur son front, comme si la peau était un pro­lon­ge­ment des fonds ma­rins. Aux an­ti­podes d’un pe­tit fris­son, l’Âme de Kô­ta­rô contem­plait la mer ne pro­pose rien de moins qu’une échap­pée de l’exo­tisme à bas prix que les Oc­ci­den­taux s’oc­troient le plus sou­vent vis-à-vis de l’Orient. Le livre est le contraire d’une ta­pis­se­rie vague et loin­taine. Au contraire, c’est l’in­té­rio­ri­té d’une culture (comme l’évoque la der­nière nou­velle, « La Mer in­té­rieure »), ce sont des rites et une car­to­gra­phie pro­fonde, ce sont des vi­sions ab­so­lu­ment in­as­si­mi­lables. À la fa­çon du cha­man, Me­do­ru­ma pro­cède à un rite ex­pia­toire. Son orien­ta­tion in­at­ten­due est une ex­cel­lente nou­velle pour le Ja­pon et pour « nous ».

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